Tentative de meurtre au Lavoir moderne contre les Femen

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Hier soir au Lavoir moderne, un homme est venu pour agresser Inna et les FEMEN. Ne les trouvant pas, il a poignardé des spectateurs.

Après l’attentat contre Charlie Hebdo, le Lavoir moderne qui a brûlé et maintenant cette tentative d’assassinat… Ceux qui mettent sur le même plan la violence symbolique des blasphémateurs et celle — réelle — des fanatiques (qu’ils soient islamistes ou nationalistes) vont-ils se réveiller ?

Caroline Fourest

L’article du Parisien

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Le communiqué des Femen

Hier soir vers 23h un homme d’une trentaine d’année armé d’un long couteau a poignardé 3 spectateurs du Lavoir Moderne Parisien.

L’homme traquait les Femen depuis trois jours et avait même loué une chambre dans l’hôtel en face du bâtiment. Il s’est présenté à plusieurs reprises au personnel demandant avec insistance où se trouvaient Inna Shevchenko et les Femen.

Le soir du drame, ne trouvant ni Inna, ni les Femen, l’homme s’en est pris à des inconnus, les poignardant au niveau du coup, du torse et des mains. Les victimes sont toujours à l’hôpital, leur pronostic vital n’est plus engagé.

Les spectateurs ont fuis dans la panique et l’homme est sorti lentement du théâtre avant d’être interpellé par la police.

Le personnel du Lavoir Moderne Parisien présent sur les lieux décrit une scène d’horreur, et un acte assurément prémédité.

Ils le décrivent comme un homme grand, au crâne rasé et tenant des propos nationalistes.

Nous sommes toujours dans l’attente d’informations de la part de la police, et espérons que cette nouvelle affaire ne sera pas étouffée comme celle de l’incendie vraisemblablement criminel de nos locaux en juillet dernier.

L’ensemble des activistes et membres du mouvement Femen adresse toutes ses pensées et son soutien aux victimes et à nos collègues et amis du Lavoir Moderne Parisien.

Les militantes Femen sont profondément choquées par cet acte de barbarie qui témoigne d’une terrifiante montée du fanatisme nationaliste, à l’encontre de militantes féministes.

« INNA » : un livre sur l’engagement

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Plus qu’un portrait d’Inna Shevchenko, la leader des Femen, c’est le roman d’une époque. Les coulisses d’une révolution 2.0. De Kiev à Tunis en passant par Paris, la révolution Orange au printemps arabe en passant par CIVITAS et La Manif pour tous, tout le monde y est… Et sera ému ou fâché.

A vingt-trois ans, Inna Shevchenko est célèbre. Qui ne connaît ses yeux verts, ses cheveux blonds couronnés de fleurs, ses seins nus, peints de slogans noirs dénonçant les religions, les dictatures et la prostitution ? Pourtant, l’icône politique reste une énigme. Qui est vraiment cette élève brillante, éduquée par un père colonel dans l’Ukraine post-soviétique ? Comment a-t-elle découvert l’engagement politique au lycée, au moment de la Révolution orange, avant de se jeter à corps perdu dans le mouvement Femen ? Qui est cette femme battue et arrêtée cent fois, torturée en Biélorussie, fuyant son pays après avoir tronçonné une croix en soutien aux Pussy Riots ?

Caroline Fourest a accompagné Inna dès le premier jour de son exil à Paris. Elle s’est engagée avec elle, parfois contre elle… Lors des combats de rue face à Civitas, pour sauver Amina en Tunisie. Paris serait-elle redevenue la capitale de la révolution ? Bien plus que le portrait d’une héroïne fascinante, ce livre raconte l’odyssée d’une frondeuse tourmentée, tentée par le nihilisme, qui exige en tout la liberté mais s’impose une vie de soldate. Dans ce récit haletant, tout est vrai : la solitude, la force d’âme, le goût un peu âcre de la vérité.

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Femen n’est pas un bordel

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Il faudrait inventer un prix pour la couverture journalistique la plus sexiste de l’année. Ne serait-ce que pour récompenser à sa juste valeur la façon dont certains confrères ont rendu compte du film de Kitty Green présenté à la Mostra de Venise: L’Ukraine n’est pas un bordel. Une plongée dans l’univers des premières années du mouvement Femen.

Que n’a-t-on lu dans la presse! Le film révélerait un secret inouï: il y aurait un homme chez les Femen (fichtre) et bien sûr il s’agit du fondateur et du « cerveau » (un homme dans un mouvement de femmes ne peut être que cette partie-là). Mieux, un cerveau malade… Un manipulateur, un patriarche, venu militer à Femen pour « trouver des filles ». On le fait même parler comme une ordure, un vrai macho obtus: « Ces filles sont faibles. Elles n’ont pas un caractère fort. Elles n’ont même pas le désir d’être fortes. Elles se montrent soumises, molles, pas ponctuelles, et plein d’autres facteurs qui les empêchent de devenir des activistes politiques. Ce sont des qualités qu’il est essentiel de leur apprendre! » Le problème, c’est que très peu de ces articles ont été rédigés par des journalistes ayant vu le film qu’ils se régalent à citer. Cette mise en scène sensationnaliste, à partir d’extraits rapportés, est soit totalement sortie de son contexte, soit carrément malhonnête.

Personnellement, je connais l’existence et le rôle joué par Viktor depuis presque un an. C’est l’un des mille aspects abordés dans le livre que je termine pour les éditions Grasset sur Inna Shevchenko, la leader du mouvement. Même s’il est dit que des hommes militent à Femen, nous n’avons pas jugé utile de l’aborder dans le film co-réalisé avec Nadia El Fani pourFrance 2Nos seins nos armes. Tout simplement parce qu’il s’agissait d’un détail assez anecdotique au regard de notre projet, non pas une enquête sur Femen mais le récit d’un combat féministe unissant des femmes de l’Est, de France et du monde arabe. En plus à cette époque, celle où nous tournions, Viktor n’était déjà plus qu’un militant parmi d’autres, et je savais déjà que Kitty Green lui consacrerait beaucoup de pellicule…

Première fausse alerte: la présence d’hommes au sein de Femen est tout sauf un scoop. Le mouvement n’a jamais caché être un mouvement mixte (ouvert à tous). Il compte depuis le début des avocats, des graphistes et des militants garçons, même s’il a trouvé une façon particulièrement ingénieuse de réserver la visibilité aux femmes: les seules autorisées à mener des actions et donc à apparaître. Personnellement, je trouve cette astuce absolument brillante. Tous les mouvements féministes, depuis les années 70, connaissent la difficulté de rester ouvert aux hommes sans les voir aussitôt présentés comme les « cerveaux », les donneurs d’ordres, ou monopoliser « naturellement » le magistère de la parole… La mésaventure arrivée aux Femen, malgré leurs précautions, prouve que ces travers patriarcaux sont toujours à l’œuvre.

Néanmoins, Viktor n’a jamais été caché. Il est cité dans les articles consacrés aux Femen par le journal Le Monde, il est présenté dans le livre paru aux éditions Calmann-Lévy, mais à sa juste place: un parmi d’autres, et non le maître absolu auquel on voudrait nous faire croire aujourd’hui. Viktor a beau être un homme, il n’est pas le fondateur de Femen. C’est Anna (la rousse qui n’enlève pas son T-shirt) et des militantes qui ont eu cette idée en voyant que toutes les filles de leur génération ne pensaient qu’à se marier. En revanche, Vitkor est un ami de longue date d’Anna. Il a joué un rôle certain dans sa formation intellectuelle marxiste. Il n’a commencé à s’intéresser à son mouvement lorsque celui-ci gagnait en notoriété (notamment avec ses brigades tentant de sensibiliser les touristes contre la prostitution). Là aussi, c’est très courant… Les mentors garçons ne s’intéressent aux mouvements de femmes que lorsqu’ils présentent un certain potentiel. En l’occurrence, Viktor s’est mis à venir à leurs réunions, parmi d’autres garçons, puis à prendre de plus en plus de place à table, comme beaucoup d’hommes. Parce qu’il était plus âgé, parce qu’il est intelligent (et oui ça arrive aussi aux hommes) et surtout incontestablement doué pour la stratégie et la communication. Jusqu’à prendre son rôle très au sérieux au fur et à mesure que le mouvement grandissait. Jusqu’à se montrer autoritaire et brutal, en paroles, avec ses camarades. Ce que le film ne dit pas, c’est qu’elles ont fini par le jeter hors du local pendant l’Euro 2012, après une action qu’il n’avait pas apprécié et qui le mettait hors de lui. Une fois de trop.

Il reste beaucoup à écrire sur la révolte de ces féministes contre un de leurs plus fidèles alliés, ayant fini par prendre, malgré elles, la place du patriarche qu’elles combattent en action. La déchirure intérieure, et même la rage, que ce sentiment a provoqué lorsqu’elles en ont pris conscience (au fur et à mesure que leur féminisme s’affirmait). Comme le dit très justement Inna, « soudain, nous avons réalisé que l’adversaire patriarcal n’était pas seulement à l’extérieur du mouvement mais aussi à l’intérieur ». Ces deux-là ont souvent été en conflit. Une rivalité qui a joué un rôle certain dans la fuite d’Inna vers Paris, où ce mentor n’a plus prise… Après quelques semaines de quarantaine, Vitkor est redevenu le bienvenu au local des Femen à Kiev (qui vient de fermer). Mais contrairement à ce que semblent croire certains journalistes andro-centrés et surtout les milices en service commandé l’ayant tabassé à deux reprises à coups de poing américain (comme par hasard sur le cerveau), il n’est plus l’une des têtes pensantes du mouvement. Même s’il reste proche de ses fondatrices, et qu’il a joué un rôle déterminant dans les premières années de Femen.

Quel rôle exactement? Même lui ne semble pas se rendre justice dans le film. Il surjoue le rôle du « patriarche » que les filles lui ont maintes fois reproché. Ici, c’est à la fois son honnêteté et sa mégalomanie qui le perdent… Quand il explique que tous les hommes ne pensent qu’au sexe, que la réalisatrice lui demande s’il est lui même venu à Femen pour « trouver des filles », il hésite un long moment puis tente cette auto-analyse: « Peut-être, oui, quelque part dans mon subconscient ». Une confession plutôt franche, presque de la vantardise. Car en réalité, en dehors du cercle des fondatrices et du noyau dur, Viktor a eu peu de contacts avec les militantes de Femen, essentiellement formées et entraînées par Sasha et Inna. Quand bien même, il lui serait arrivé d’avoir une aventure, où serait le problème? Femen n’est pas un mouvement de nonnes (elles ne font que se déguiser en nonnes pour attaquer les intégristes catholiques), mais un mouvement qui prône la liberté sexuelle.

Toujours dans le film, Viktor ne dit pas que les « militantes des Femen sont des êtres faibles ». Il tente une pédagogie plus large, en expliquant que dans son pays, les femmes ukrainiennes sont élevées pour être faibles, soumises, et qu’il faut les coacher, parfois même les bousculer pour qu’elles s’endurcissent et deviennent des activistes. Sans doute a-t-il pris son exercice de coach un peu trop au sérieux. Au point de se prendre pour Lénine, ce bourgeois guidant la révolution des ouvriers. De là à en faire un homme anti-féministe qui les bat pour les envoyer au front, il y a un pas qui nie totalement la personnalité, la détermination et la motivation de ces militantes. Qui connaît Inna Shevchenko, sa force et son caractère, ne peut croire une seconde à la fable voulant qu’un homme l’ait poussé à attaquer le siège du KGB en Biélorussie, surtout pas Viktor avec qui elle a toujours entretenu des relations compliquées! Cela demande d’admettre que des femmes, même blondes, jeunes et ukrainiennes, peuvent être dures, fortes et avoir un cerveau…

Visiblement, ce n’est pas à la portée de tous.

A la décharge de ceux qui sont tombés dans le piège, il faut admettre que le film commet des maladresses. Pour servir sa dramaturgie, la réalisatrice ne montre pas les scènes de conflit entre les différentes têtes pensantes du mouvement, celles où elles brainstorment ensemble et peuvent mutuellement se hurler dessus. Le film omet de préciser que Viktor n’a pas contribué à imaginer toutes les actions de Femen, même ces années-là. Il commet surtout l’erreur de laisser le public croire à l’analyse extérieure et angoissée des parents de l’une des activistes: Sasha. Leur fille est tombée dans une secte avant de devenir Femen. Traumatisés et inquiets pour elle, ils sont persuadés qu’elle prend des risques à cause d’un gourou malfaisant (Viktor), à qui ils voudraient bien l’arracher. Une peur qui permet de se voiler la face: à savoir que leur fille (qu’ils destinaient à se marier et à être sage) est radicalement convaincue par le féminisme.

Mais il y a pire. Un moment carrément maladroit, qui accrédite l’idée de filles décérébrées suivant les ordres d’un manipulateur (ce que la réalisatrice, qui soutient Femen, ne veut pourtant pas dire). Une conversation téléphonique entre Inna et Viktor à propos d’une autre militante: Alexandra. Elle n’a pas suivi le scénario répété avec les filles la dernière fois et doit revenir à Kiev pour participer à une autre action. Les sous-titre en anglais du film font dire à Viktor: « Tu lui diras qu’on a donné 200 dollars pour la faire venir ici… dis lui qu’après le désastre de la dernière action, si elle ne fait pas bien l’action, elle ne sera plus invitée » (Alexandra avait oublié de mettre un masque important pour le scénario). La traduction est ambiguë. Elle fait croire qu’Alexandra a été payée pour faire l’action ! En réalité, Viktor se plaint du fait que le mouvement doit prendre en charge son billet de train de Donetsk à Kiev, et dit « Tu lui diras que son billet nous a coûté 200 dollars pour la faire venir ici… » Ce qui est évidemment très différent.

Contrairement aux fantasmes savamment entretenus par la propagande russe, le mouvement Femen n’est ni riche (c’est même le mouvement qui coûte le moins cher au monde), ni ne paie ses activistes pour mener des actions. Alexandra, Inna ou Oksana n’ont pas été payées pour attaquer le siège du KGB, quitte à se faire enlever en Biélorussie! Marguerite et Pauline ou Joséphine n’ont pas été payées pour aller soutenir Amina en Tunisie, quitte à faire un mois de prison! Ces filles, qui ont entre 20 et 26 ans, vivent dans un squatt, sans salaire, à l’aide de petits boulots qui leur permettent de se consacrer entièrement à leur combat féministe. Elles sont des dizaines à rejoindre le mouvement, à se battre pour les droits des femmes, à se lever contre l’injustice quitte à prendre des coups ou à faire de la prison… Sans avoir jamais rencontré Viktor! Ceux qui pensent pouvoir salir la force de leur engagement et leur courage, annuler tout ce qu’elles ont réalisé ensemble, simplement parce qu’un homme, un jour, a participé à Femen en Ukraine, doivent sérieusement faire leur autocritique. Ils n’ont pas un problème avec Femen, mais avec le féminisme en général.

Caroline Fourest

http://www.huffingtonpost.fr/caroline-fourest/femen-nest-pas-un-bordel_b_3915911.html

Viktor

Ils changent le monde : Les Femen pour Amina

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http://www.franceinter.fr/emission-ils-changent-le-monde-les-femen-pour-amina

Bonjour à toutes et bonjour à tous.

Bienvenue pour cette nouvelle saison de « Ils changent le monde ». Un été en compagnie de celles et ceux qui ont, chacun à leur manière, entre les mains des leviers pour faire bouger la planète. Qu’ils soient militants, financiers ou commissaires européen. « Ils changent le monde » et on veut savoir vers où…

Et pour ce premier numéro de l’été, on aurait peut-être dû rebaptiser l’émission, « ELLES changent le Monde ». Tant les FEMEN, ces féministes qui protestent torse nu, ont secoué l’univers de leurs adversaires : l’industrie du sexe, les dictatures et les institutions religieuses. Surtout depuis que leur leader ukrainienne, Inna Shevchenko est venue se réfugier à Paris, après avoir scié une Croix à Kiev en soutien aux Pussy Riots.

Mais c’est avec deux françaises que nous allons parler : Pauline Hillier et Marguerite Stern. Elles reviennent tout juste de prison en Tunisie, où elles ont passé un mois pour avoir mené une action de solidarité en faveur d’Amina. Cette FEMEN Tunisienne, toujours enfermée pour avoir tagé FEMEN sur un muret à Kairouan. Son oncle, Sami Sboui, est également avec nous pour en parler.

 

Pour en savoir plus : http://freeamina.blogspot.fr/

 

Pauline, Marguerite et Sami Sboui viennent d’arriver dans le studio. Dans quelques minutes « Ils changent le monde » avec Caroline Fourest. Aujourd’hui « Les Femen pour Amina »

 

 

Arrivée en studio © – 2013 / Fiammetta Venner

 

3 FEMEN libres… Et maintenant Amina !

Trois jeunes femmes parties de leur pays pour exiger la libération d’une soeur, Amina, vont rentrer chez elles. Merci à tous leurs avocats, tunisiens et français, qui ont été admirables. Je pense à Maître Soheib Bahri, qui a été le premier sur place à les défendre. A maître Leïla Ben Debba, grande figure de la révolution, qui a combattu dans l’arène du prétoire comme une lionne, malgré les menaces et les tentatives d’intimidation qui pesaient sur elles. A maître Patrick Klugman et à maître Ivan Terel, qui ont fait les allers-retours et pu plaider, en français, la cause des femmes libres sur place… Tous nos regards sur tournent vers Amina, toujours enfermées, sans aucune raison valable, pour un simple tag. Nous nous battrons tant qu’elle ne sera pas libre. Elle et tous les prisonniers politiques de Tunisie. Free Amina. Free Tunisia.

La vidéo de leur arrivée et la conférence de presse : https://vimeo.com/69298033

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Free Amina ! Sous le tableau d’un artiste Tunisien, dont l’exposition à la Marsa a été vandalisée par des salafistes, qu’il avait osé représenter et dénoncer… De gauche à droite : Nadia El Fani, Inna Shevchenko, Taslima Nasreen et Caroline Fourest tiennent la photo d’Amina. Nous ne baisserons jamais la tête. Nous libérerons Amina.

Tunisie : Libérez les FEMEN !

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Dans quelques semaines, début juillet, François Hollande doit se rendre en Tunisie. Ce sera sa première visite officielle dans ce pays qui traverse une période de transition incroyablement complexe et difficile, partagée entre les espoirs soulevés par la révolution et l’angoisse de voir un régime autoritaire succéder à un autre. Au moment où il foulera le sol de Tunis, il aura en tête ce contexte, éminemment délicat, mais nous lui demandons de garder en tête quatre visages et prénoms. Amina, Pauline, Joséphine et Marguerite. Une Tunisienne, une Allemande et deux Françaises. Quatre Femen. Elles croupissent actuellement en prison à cause de sanctions totalement disproportionnées au regard de leurs actes et contraires aux normes attendues d’un Etat de droit.

Trois d’entre elles, dont deux activistes françaises, viennent d’écoper de quatre mois de prison ferme pour avoir manifesté seins nus devant le Palais de justice. Un acte considéré comme une « atteinte à la pudeur, aux bonnes mœurs et trouble à l’ordre public », alors qu’il s’agissait d’une protestation pacifique, demandant la libération d’Amina, la première Femen tunisienne, elle-même détenue de façon arbitraire depuis plusieurs semaines.

Son crime ? Un simple tag. Avoir tracé le mot Femen sur un muret. Quelques lettres tracées pour défier la rage obscurantiste de 40 000 salafistes qui prétendaient se rassembler en toute illégalité à Kairouan, le 19 mai dernier. Ces manifestants-là, qui ont fait plusieurs blessés parmi les policiers anti-émeutes, ont été relâchés. Les terroristes ayant attaqué l’ambassade américaine et causé des millions de dégâts n’ont écopé que de peines avec sursis. Les assassins de Chokri Belaïd courent toujours. Les extrémistes qui attaquent des cinémas, des expositions d’artistes ou brûlent régulièrement des mausolées ne sont presque jamais retrouvés. Mais Amina risque six à douze ans de prison pour « atteinte aux bonnes mœurs », « profanation de tombeau » et « association de malfaiteurs ».

Amina, Pauline, Joséphine et Marguerite sont des prisonnières politiques. La lourdeur des jugements qui les frappent, de la prison ferme et non une simple amende, ne laisse aucun doute à ce sujet. Elles ne sont pas les seules à endurer cette forme de répression depuis la révolution. Ghazi Beji et Jabeur Mejri, deux blogueurs, ont été condamnés à sept ans et demi de prison pour blasphème. L’un par contumace. Il a dû se réfugier en France. L’autre purge sa terrible peine dans l’indifférence générale. La journaliste franco-tunisienne, Hind Meddeb, est poursuivie pour avoir dénoncé la lourdeur de la condamnation du rappeur Weld el 15 : deux ans de prison ferme pour une chanson irrévérencieuse envers la police.

Quant à la réalisatrice Nadia El Fani, elle ne peut plus retourner dans le pays de son enfance, où elle risque jusqu’à six ans de prison pour avoir réalisé un film sur la laïcité : Laïcité Inch’Allah ! Son avocat a également récemment été persécuté pour « sodomie »… A travers ces jugements, éminemment politiques, la justice tunisienne montre un terrible visage : faible avec les terroristes et dur avec les esprits libres. Le pire des lois de Ben Ali contre le meilleur des acquis de Bourguiba. Toutes ces affaires trahissent un climat irrespirable et préfigurent un Etat religieux et non civil, autant dire le renoncement à la démocratie réelle en Tunisie. Elles ne peuvent laisser indifférent.

Nous ne demandons pas au président de renoncer à aller en Tunisie. Bien au contraire, il doit s’y rendre pour demander la libération de ces prisonniers politiques. Sans se laisser intimider par ceux qui crieront à l’ingérence ou convoqueront le passé. Rien, ni la « stabilité » des relations franco-tunisienne ni les intérêts économiques ne justifient de fermer les yeux sur ces lois iniques et la façon dont elles sont appliquées. François Mitterrand, en son temps, a su oublier les pudeurs diplomatiques pour défendre la cause des dissidents lors de son voyage à Moscou.

Aujourd’hui, les dissidents sont à Tunis, au Caire, à Alger, à Doha, à Riyad, partout où l’internationale théocratique tente de gagner du terrain sur la démocratie et les valeurs universelles.

Au nom de ses dissidents sans voix, nous lui demandons d’interpeller son homologue, le président tunisien, qui se targue d’être un ancien activiste des droits de l’homme, qui a pu se réfugier en France lorsqu’il était lui-même persécuté sous l’ancien régime, mais se tait face aux violations du droit élémentaire à la liberté d’expression par son propre gouvernement.

A François Hollande d’exiger à Tunis la libération d’Amina (18 ans), de Pauline (27 ans), de Joséphine (19 ans) et de Marguerite (22 ans). Non pas parce deux de ces prisonnières politiques sont des ressortissantes françaises, mais bien parce que les droits des femmes et le droit à la liberté d’expression sont des valeurs universelles, et que François Hollande avait promis d’en faire le cœur de sa diplomatie. Ce voyage sera pour nous un test : savoir si ces mots ont un sens.

Paru dans Le Monde | 18.06.2013

Par Caroline Fourest (Ecrivaine et journaliste), Nadia El Fani (Cinéaste), Aliaa El Mahdy (Cyberdissidente égyptienne ), et Inna Shevchenko (Porte-parole de Femen)

 Premiers signataires : Darina Al Joundi, auteure-comédienne ; Elisabeth Badinter, philosophe ; Faouzia Charfi, universitaire ; Djemila Benhabib, journaliste et essayiste ; Lina Ben Mhenni, cyberdissidente tunisienne ; Sadok Ben Mhenni, activiste tunisien ; Raja Ben Slama, psychanalyste et universitaire ; Karim Ben Smail, éditeur ; Nédra Ben Smail, psychanalyste ; Abdennour Bidar, philosophe ; Dounia Bouzar, auteure et anthropologue ; Rachida Brakni, comédienne ; Caroline Eliacheff, psychanalyste ; Cherif Ferjani, professeur universitaire ; Caroline de Haas, activiste féministe ; Françoise Héritier, anthropologue ; Salah Horchani, universitaire, militant des droits humains ; Taslima Nasreen (Ecrivaine), Abdelwahab Meddeb, écrivain, universitaire ; Nine Moati, écrivaine ; Said Sadi, ancien député algérien, fondateur de la Ligue algérienne des droits de l’homme ; Martine Storti, présidente de Féminisme ; Maya Surduts, collectif national pour les droits des femmes.

Pour signer l’appel sur change.org