Une fenêtre sur le monde

Cette fenêtre « sans détour » va se fermer. Pour l’été et pour de bon. Elle s’était ouverte il y a cinq ans, lorsque le journal ouvrait ses colonnes à de nouveaux profils, plumes et regards.

En dos de couverture, puis à l’intérieur. En rectangle, en carré, avec ou sans photos. A la recherche d’une signalétique qui ne trompe pas le lecteur. Un édito, certes, mais de l' »extérieur ». On ne plaisante pas avec certaines frontières.

Il en est pourtant une difficile à définir. Celle qui trace le métier d’éditorialiste.

Un guetteur à la fenêtre, qui observe le monde sous son angle et jouit du privilège – envié – de pouvoir commenter, sourire fort ou crier. Dans le bestiaire du journalisme, qui désigne tant de métiers, il occupe une place à part. Il n’est pas le reporter que l’on envoie couvrir un événement, curieux de tout, sans a priori, parfois mené par l’empathie pour son sujet.

Il n’est pas un « rubricard », ce journaliste embarqué, fin connaisseur de son secteur mais aussi dépendant de ses sources et soupesant parfois s’il faut écrire ce qui pourrait lui coûter de ne plus y accéder.

Il n’est pas non plus censé être un simple donneur d’opinion, livrée sur tout et n’importe quoi comme un sermon.

Le journalisme engagé ne vaut que s’il est argumenté. Il assume son angle, d’où il parle, mais pense à chaque ligne contre lui-même, et à se justifier. Argumenter, montrer, démontrer… C’est épuisant.

Chaque semaine, il faut se secouer, se mettre la tête dans la machine à broyer l’actualité et relever la tête pour tenter de voir clair et loin. Choisir le bon sujet et le bon angle : celui où l’on peut apporter quelque chose, sur un fait ou une analyse qu’un confrère n’aurait pas trop émoussés. Douter et se convaincre pour mieux convaincre. Redouter ses erreurs, les coquilles que les correcteurs peuvent toujours ajouter (après avoir enlevé tant de fautes), puis affronter nos meilleurs juges : les lecteurs.

Il y a les juges avisés et vigilants qui, de bonne foi, cherchent à partager l’information et à l’améliorer. On écrit pour ceux-là. Il existe des juges moins bien intentionnés. Ceux que l’on a bousculés, dérangés dans leurs certitudes ou leurs dogmes et qui, contrariés, usent ou abusent de l’injure et de la mauvaise foi pour déformer vos propos et vous salir, dans le but de vous faire poser la plume. On écrit à cause de ceux-là.

L’éditorialiste qui vit dans un univers 2.0 passe une partie de son énergie à tenter de se battre contre mille mensonges anonymes déversés sur Internet. Il a aussi la chance de bénéficier de milliers de guetteurs grâce aux réseaux sociaux. Une armée de correspondants vigilants qui l’alertent et l’aident à alerter. Par exemple sur ces policiers qui se prennent pour des ligues de vertu en Tunisie, ou ces artistes désignés à la vindicte par les intégristes au pouvoir (malgré un président laïque alibi) et tous ces reculs, dramatiques, dont ne parlent pas les articles se réjouissant de voir le dernier congrès d’Ennahda voter une « motion centriste »…

De quel centre, de quel milieu parle-t-on ? Existe-il une moitié de liberté de créer, une moitié de liberté de conscience ou d’expression ? Voilà les questions qu’un guetteur peut poser. Quand sa fenêtre reste ouverte.

Caroline Fourest

LE MONDE | 20.07.2012 à 15h02

Croissez et polluez

Le sommet de Rio + 20 n’est pas seulement décevant du point écologique. Il l’est aussi du point de vue des droits des femmes. Sous pression du Vatican, de plusieurs pays d’Amérique latine, de la Russie, de l’Egypte et – c’est une première – du Canada, le paragraphe qui prévoyait de reconnaître le droit de se reproduireou non a été retiré. Les hommes du Vatican, si concernés, s’en félicitent.

Selon Radio Vatican, le Saint-Siège préconise pourtant « un renforcement de l’alliance entre les hommes et leur environnement », ainsi qu’un « changement des modèles de production et de consommation ». Il insiste sur le fait que le « droit au développement » et au « bien-être social » soit lié « à la dignité de l’homme »… Moins à celle des femmes. Conformément à sa doctrine, le Vatican considère que la« famille humaine » est en danger, tout en proposant des solutions qui la mettent en danger : faire toujours plus d’enfants, peupler la terre de millions de consommateurs supplémentaires, de femmes privées du droit de maîtriser le moment de donner naissance, de familles où l’absence de ce choix crée des rapports de forces asymétriques donc moins épanouies. Bref, un monde toujours plus peuplé, toujours plus pollué, toujours plus inégalitaire et toujours plus injuste.

Trop occupés à gâter le « printemps démocratique », les gouvernements de l’Organisation de la conférence islamique étaient moins actifs qu’à l’accoutumée mais représentés tout de même par l’Egypte. Depuis la conférence du Caire sur « la population et le développement », en 1994, le pays vient prêter main-forte au Vatican pour faire reculer les droits des femmes et crier à l’« impérialisme contraceptif » contre tout projet de planification familiale. Avec le succès que l’on sait en Egypte, où aucun programme de ce nom n’a jamais été appliqué et où 1 million d’habitants viennent s’ajouter tous les neuf mois à une population qui compte déjà 15 millions de pauvres. La surpopulation et la crise du logement sont telles que certains Egyptiens en sont réduits à dormir dans les cimetières, àpousser les morts pour se loger dans leurs tombes.

Le nouveau président islamiste, Mohamed Morsi, ne risque pas de changer de cap, bien au contraire. L’une de ses premières déclarations a été d’encourager les femmes égyptiennes à faire plus d’enfants… C’est dire si l’alliance entre pays conservateurs et patriarcaux n’est pas éteinte. Surtout si le gouvernement canadien – sous l’influence d’ultralibéraux protestants proches de la droite religieuse américaine – se joint au club.

La seule lueur d’espoir semble venir du renouvellement des élites politiques, plus féministes qu’avant, dans certains pays d’Amérique latine, malgré l’avancée des Eglises évangélistes. Dilma Rousseff, la présidente du Brésil, s’est jointe aux inquiétudes d’Hillary Clinton pour déplorer l’absence de ce paragraphe et réaffirmer l’importance des « droits reproductifs ». Un recul qui préoccupe aussi le gouvernement français, qui compte pour la première fois plus de femmes que d’hommes. Il faudra bien cette vigilance pour tenir tête à ceux qui veulent protéger la planète sur le dos des femmes, ou plutôt sur leurs ventres.

Caroline Fourest 

LE MONDE | 29.06.2012 

A mort l’arbitre et les féministes !

Ceux qui pleurent la mort de Thierry Roland préfèrent sans doute le jeu de jambes des Bleus aux seins des Femen. Pourtant, les féministes ukrainiennes ont marqué des points pendant l’Euro 2012. Après avoir pointé le bout de leurs seins contre l’Eglise catholique interdisant l’avortement en Pologne et contre la burqa à Paris (une vidéo vue 500 000 fois sur Internet), elles visaient un nouvel exploit. Dénoncer l’explosion de la prostitution en marge de la grand-messe du football européen. Toujours grâce à ce mode d’action, apparemment sexy mais hautement subversif, où le corps-objet des femmes devient un outil pour attirer l’attention contre la domination masculine.

Il faut les voir passer à l’action aux abords du stade le jour de l’inauguration en Pologne. Semi-nues et tatouées d’un : « Fuck Euro », en train d’asperger les supporteurs de foot avec des extincteurs. Image renversante de femmes blondes prenant le dessus sur un mode phallique. Un autre jour, elles ont tenté de dérober la coupe – autant dire le phallus lui-même – de l’Euro 2012. Une telle audace ne pouvait rester impunie. Les voilà embarquées manu militari par la police polonaise. Safia Lebdi, cofondatrice des associations Ni putes ni soumises et Insoumises participait à l’action. Elle en a encore mal aux côtes. Mais c’est dans la ville ukrainienne de Donetsk, en marge du match France-Ukraine, que les choses se sont vraiment gâtées.

La région est dirigée par le milliardaire Rinat Akhmetov, douteux soutien du premier ministre. A leur arrivée, les trois militantes des Femen se sentent suivies. Des gros bras, visiblement aux ordres, les emmènent au commissariat puis les kidnappent littéralement. Elles sont retenues neuf heures dans une morgue, et frappées pour les dissuader de recommencer. C’est que la rébellion coûte cher en Ukraine. Véritables opposantes politiques, les Femen sont régulièrement arrêtées, intimidées, et risquent même la prison à cause de plusieurs procès. Pour « outrage public » et « hooliganisme ». Le régime a le sens de l’ironie, mais pas de l’humour. Connaissant la dureté des campagnes orchestrées contre l’ancienne premier ministre Ioulia Timochenko, rien ne leur sera épargné. A commencer par l’accusation de « salir » et de « stigmatiser » leur pays d’origine, décidément utilisée pour faire taire les femmes rebelles. A l’Est ou en banlieue parisienne.

D’autres rebelles sont attendues à Paris ce week-end. Elles viennent d’Afrique du Sud et de ses townships et ont été violées parce que lesbiennes. Par des hommes qui voulaient leur apprendre à « être de vraies femmes ». Certaines en sont mortes. Zanele Muholi, photographe et militante, défend leur voix et leurs visages à travers ses portraits. Elle a également décidé de fonder un club de foot, où des lesbiennes venant des quartiers populaires du Durban jouent ensemble contre ces crimes. Plusieurs associations les ont invitées à en parler dans le cadre de l’opération « Foot for Love » et d’une série d’événements dédiés à la lutte contre le racisme, le sexisme et l’homophobie dans l’univers du ballon rond. Les commentateurs sportifs sont prévenus. Il existe un monde où un autre football est possible.

Caroline Fourest

LE MONDE | 22.06.2012

La « marinisation » des esprits UMP

Il aura suffi de peu pour rapprocher l’électorat de droite de l’extrême droite. Une trentaine de triangulaires et seulement 13,6 % pour le Front national au niveau national. C’est plus qu’en 2007, lorsque Nicolas Sarkozy avait réussi à envoûter l’électorat frontiste, mais loin du record de 1997. La différence est ailleurs. 66 % des électeurs de l’UMP souhaitent désormais des alliances électorales avec le FN. C’est ici, dans ce chiffre, que se joue la fissure du barrage républicain. Pas dans les alliances, mais dans les esprits.

On comprend mieux l’attitude des cadres de l’UMP et leur choix du « ni-ni » : ni FN, ni vote en faveur du Parti socialiste. Un non-choix en vérité, guidé par la pression de la base, et qui tourne à la torture pour des personnalités comme Nathalie Kosciusko-Morizet. La voir se renier à ce point est une douleur pour ceux qui croient à l’engagement, parfois sincère, des hommes et des femmes politiques. Mais cette cruauté n’est pas tombée du ciel. Elle est l’enfant d’une politique et de l’axe voulu par Nicolas Sarkozy, Patrick Buisson et leurs alliés.

A commencer par l’excès en tout, sur l’immigration, la sécurité, les corps intermédiaires… Ceux qui ont fabriqué ces discours n’y croient pas toujours. Ceux qui les ont écoutés si. Difficile de les faire revenir à la nuance. Surtout quand le FN feint un pas de côté et que l’UMP continue de courir après. En manipulant quelques drapeaux étrangers pour fêter la victoire de François Hollande à la Bastille (le plus visible était celui de l’opposition syrienne à Bachar Al-Assad). Sans parler de la rumeur, fausse, selon laquelle la nouvelle garde des sceaux voulait amnistier ceux qui brûlent des drapeaux français… En criant au laxisme, lorsque cette même garde des sceaux veut, pour de bon cette fois, supprimer les tribunaux correctionnels pour mineurs et les jurés populaires. Ce qui n’est queremettre la République à l’endroit.

Il existe une gauche naïve et même idiote. Celle qui se réjouit de voir des musulmans intégristes comparer la politique de Manuel Valls à celle de Nicolas Sarkozy, simplement parce qu’il défend le droit à la sécurité et la laïcité. Celle qui croit répondre à ce que Laurent Bouvet appelle l’« insécurité culturelle » en voulant le droit des étrangers aux élections locales sans jamais insister sur le respect de valeurs communes, apporter des réponses économiques mais surtout aucune réponse sur le terrain des valeurs laïques, qu’ils associent désormais à la droite anti-islam.

Cette gauche existe, mais elle est minoritaire et peu représentée au sein de ce gouvernement. Rien de rationnel ne justifie de comparer le PS à un danger aussi grand que le FN. Pas plus qu’il n’est honnête de confondre le Front de gauche et le FN. Le Front de gauche est un parti antiraciste où il est désespérant de constaterqu’un allié de complotistes et d’antisémites soit toléré. Le FN est un parti dont le credo hiérarchise les Français, où l’on s’étonne que certains soient exclus pour l’avoir dit trop fort. C’est toute la différence entre la règle et l’exception. Feindre de ne plus voir la différence est un choix politique, stratégique, mais qui aura des conséquences idéologiques.

Caroline Fourest

L’imam de Drancy à Tel Aviv

Trois Français portant une kippa agressés à coups de barre de fer. Des agresseurs que l’on suppose d’origine maghrébine. Comment ne pas redouter un regain de défiance entre juifs et musulmans de France ?

Depuis la seconde Intifada et le 11-Septembre, certains semblent vouloir lire le monde à travers ses « deux poids, deux mesures ». Les uns trouvent les médiasfrançais horriblement « anti-israéliens ». Des intellectuels français déprimés les confortent en martelant qu’il est impossible de parler de l’islamisme ou de l’antisémitisme qui sévit en banlieue sans se faire traiter de racistes. Et parfois c’est vrai. Les autres sont persuadés que les médias français sont « sionistes ». Des sites excités leur assènent que le racisme anti-arabe se cache derrière la lutte contre l’islamisme, qu’il est impossible de critiquer Israël sans se faire traiterd’antisémite. Et parfois c’est vrai.

Mohamed Merah aurait pu les rapprocher. N’a-t-il pas envoyé à la mort, sans lesdistinguer, des soldats d’origine maghrébine et des juifs allant à l’école ? Encore faudrait-il lire ce drame de face, et non de biais. Or certains y voient un crime de trop signant l’antisémitisme incurable de la France. D’autres un complot de plus pour les accuser.

Nous ne sortirons pas de ce malaise par le silence gêné, mais en mettant le doigt dans la plaie. En reconnaissant qu’il existe une tentation antisémite chez certains Maghrébins de France. En admettant qu’il existe la tentation de tolérer le racisme anti-arabes chez certains juifs de France. Mais cela ne suffit pas. Il faut aussitourner nos regards vers ceux qui luttent pour faire mentir les pessimistes, au prix d’un réel courage. Comme Hassen Chalgoumi, l’imam de Drancy.

Il était déjà menacé de mort pour avoir osé dialoguer avec les institutions juives françaises et pour avoir soutenu la loi contre la burqa. Il connaît l’enfer sur le Net et de nouvelles menaces pour avoir accepté de débattre de « Démocratie et religion » à Tel-Aviv. Contrairement à ce qu’affirment ses détracteurs, il ne s’agit pas d’un événement organisé par le gouvernement israélien et donc de cautionnerla politique israélienne, mais d’un événement organisé par l’Institut français… pour débattre des intégrismes et de l’extrémisme où qu’ils se trouvent, y compris enIsraël.

Le mufti de Jérusalem et le ministre palestinien des affaires religieuses ont d’ailleurs apprécié la rencontre avec cet imam français, venu jusqu’à eux au lieu de boycotter le dialogue interculturel. Quant aux Franco-Israéliens assistant à ces conférences, ils l’ont entendu plaider pour que l’on sépare le politique du religieux et que l’on mette fin au conflit. Une parole qui contredit leurs préjugés… Sur les musulmans comme sur la France. C’est dire si l’imam de Drancy a eu raison de se rendre à Tel-Aviv. Au risque d’endurer des mois de harcèlement et de mensonges à son retour.

Une poignée d’excités du Collectif Cheikh Yassine distribuent déjà des tracts haineux aux portes de sa mosquée. Ils sont décidés à harceler les fidèles de Hassen Chalgoumi (entre 4 000 et 5 000 chaque vendredi).  La République doit leur prouver qu’elle est à leurs côtés face à l’intimidation intégriste. Comme elle doit faire front chaque fois qu’un juif de France est agressé.

 Caroline Fourest
LE MONDE | 08.06.2012

D’une digue républicaine à l’autre

La droite rêvait d’un adversaire commode. Une gauche laxiste, voire complaisante, envers le communautarisme et l’intégrisme. C’était sa martingale, sa seule chance de repasser. Attaquer sur les valeurs quand sonnerait l’heure du bilan économique. Les angles d’attaque étaient prêts. Les horaires de piscines non mixtes, les menus séparés à la cantine… Il suffirait de faire le lien avec le vote des étrangers aux élections municipales pour allumer la mèche. Le climat était favorable : un attentat islamiste et 17,9 % de marinistes. Le feu allait prendre. Il permettrait de faire écran de fumée, voire, qui sait, de renverser la table pendant l’entre-deux-tours. Avec un récit simple : prétendre avoir le monopole du courage et de la laïcité, pour mieux dépeindre la gauche en alliée objective de l’islamisme.

Fantasme

Rien n’a été négligé pour servir ce refrain. Ni l’appel imaginaire de 700 mosquées, ni ressortir Tariq Ramadan des tiroirs. Tant pis si tout, ou presque, relevait du fantasme…

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