A propos des rumeurs sur le mari d’Aubry

Des sites d’extrême droite détournent mon livre « La Tentation obscurantiste » (2005, Prix du livre politique) pour attaquer le mari de Martine Aubry. D’autres me désignent comme étant « à l’origine des rumeurs ». Ils s’étonnent que je puisse continuer à me dire de gauche et que j’accepte d’intervenir sur l’égalité et la laïcité à l’invitation du Parti socialiste. « Un peu de cohérence madame Fourest ! » Ces approximations et ces raccourcis me donnent l’occasion de faire une double mise au point.

La Tentation obscurantiste

1) Je n’ai jamais écrit que Jean-Louis Brochen était « islamiste ». Mon livre, rédigé dans le contexte de la loi de mars 2004 sur les signes religieux ostensibles à l’école publique, porte sur l’aveuglement d’une certaine gauche face à l’intégrisme.

Un court passage est consacré à montrer comment la municipalité de Roubaix a subventionné une association culturelle, « Rencontre et dialogue », dont l’activité principale est de diffuser la propagande de prédicateurs sexistes, homophobes et négationnistes proches des Frères musulmans. Avec la bénédiction de la section des Verts de Roubaix, où militent des adeptes de cette école de pensée.

Une association, « Les Maghrébins laïques », a plusieurs fois tenté d’alerter la gauche de Roubaix. Sans succès. L’un d’eux a fini par écrire une lettre ouverte adressée aux Verts dans la presse locale pour s’en émouvoir.

Il a été poursuivi en justice par « Rencontre et dialogue »… qui a pris pour avocat Jean-Louis Brochen. Ce n’est pas un choix anodin de leur part. Certes, il s’agit d’un avocat reconnu, mais aussi d’une personnalité politique de la gauche du Nord : il a été adjoint à la culture de la mairie de Lille et milite à la Ligue des droits de l’homme (souvent très ambigüe sur les affaires de voile).

J’ai rappelé, à cette occasion, qu’il a déjà été l’avocat d’islamistes dans d’autres dossiers : un jeune fanatique ayant participé au gang de Roubaix et une affaire de jeunes filles voilées menacées d’exclusion du Lycée Faidherbe de Lille en 1994.

• Le 9 septembre 2010, cinq ans après la parution de la Tentation obscurantiste, les critiques et les attaques contre Jean-Louis Brochen ont commencé à enfler sur le web. Ce dernier m’a envoyé une lettre pour demander de corriger le passage du livre le concernant. Ce que j’ai refusé de faire puisque les faits rapportés sont malheureusement exacts. Je comprends tout à fait qu’il réfute l’amalgame fait par des sites extrémistes entre avoir été l’avocat des islamistes et être soi-même islamiste. Mais je n’ai jamais fait ce raccourci.

Dans sa lettre datée du 9 septembre 2010, Jean-Louis Brochen souligne qu’il a également défendu un jeune lycéen exclu pour port de la kippa. Concernant les islamistes ou les jeunes lycéennes voilées, il précise : « j’ai toujours combattu contre l’inégalité des droits et pour l’émancipation des femmes, et je n’ai jamais défendu le port du foulard islamique. (…) De même que l’avocat d’un criminel n’est pas lui-même un criminel, j’ai défendu ces jeunes filles alors que je n’étais pas favorable au voile. Je suis contre le voile — et bien sûr contre la burqa — mais c’est l’honneur d’un avocat que de faire en sorte qu’un individu ait toujours quelqu’un pour le défendre. »

Il s’en est également expliqué sur le site de nonfiction.

• J’ai pris bonne note de ces explications. Mais je reste persuadée que ces choix d’avocats n’auraient aucune signification s’ils ne soulignaient pas l’ambiguïté d’une certaine politique menée dans le Nord. Depuis 2004, je n’ai cessé d’alerter de gauche, y compris l’entourage de Martine Aubry, sur la nécessité de clarifier toutes les zones d’ombre sur des sujets aussi importants. Pour ne pas prêter le flanc à la critique ou aux fantasmes.

Concernant la politique locale de Martine Aubry

• Suite à la parution de la Tentation obscurantiste, en 2005, Martine Aubry a demandé à me rencontrer. Elle tenait à m’assurer de son attachement au principe d’égalité et de liberté. Et à m’expliquer pourquoi elle avait accepté des créneaux de piscine non mixtes à la demande d’associations de femmes, juives et musulmanes, disant avoir des « complexes ».

Nous avons également parlé de ses rencontres avec Amar Lasfar, l’imam de Lille, qui représente l’UOIF dans le Nord. Elle a minimisé ces contacts, qui existent aussi entre le réseau intégriste et Nicolas Sarkozy.

• En 2007, alors qu’un rapport du Parti socialiste dévoile les négociations incessantes existant entre Nicolas Sarkozy et l’UOIF, l’association islamiste se défend en mouillant Martine Aubry… Qui a visiblement soutenu l’ouverture du Lycée Averroès, bien qu’il s’agisse d’un lycée intégriste tenu par l’UOIF et par Amar Lasfar. Ce dernier publie un communiqué dans lequel il écrit : « Sans le soutien de Madame Martine AUBRY Maire de LILLE, le lycée AVERROES n’aurait pas ouvert ses portes en septembre 2003. »

Dans ce lycée, on reçoit Hassan Iquioussen, l’homme qui considère que « le Hamas, avec sa branche armée, fait du bon boulot ». (Cécilia Gabizon dans Le Figaro du 28 octobre 2004). Ou Hani Ramadan, qui explique que  l’islam est incompatible avec la démocratie telle que l’entendent les occidentaux et que la lapidation  est « une punition, mais aussi une forme de purification » (« La Charia incomprise », publié par Le Monde le 10 septembre 2002.) Ou encore Cheikh Mohamed Hassan, pour qui « la grippe porcine » ou « le sida » ne sont que les conséquences des choix des infidèles : «La communauté internationale n’est infectée que parce qu’elle s’est égarée de la voix d’Allah et du prophète. »

Pour plus de détails sur le lycée Averroès.

Pour en savoir plus sur l’impact des demandes communautaristes à Lille :

(Source : Ted Anspach, Quand la république se voile la face, Doc en stock/Arte, 2008)

• En mars 2008, durant les municipales, Martine Aubry inaugurait les rencontres annuelles des musulmans du Nord à la demande de la Ligue islamique du Nord, dont Amar Lasfar est le président. Devant un public intégriste, elle déclare : « Il y a la place en France pour un islam à la fois généreux tolérant et ouvert dont vous êtes les garants. (…) Je me réjouis  de votre présence à Lille ».

Pour voir la vidéo (hélas diffusée par des sites peu sympathiques et dont je réfute le titre) :

2) Peut-on être de gauche, défendre la laïcité dans les cercles du PS, et critiquer certains choix de la gauche à Lille ou à Roubaix ?

La réponse est oui. C’est même tout à fait cohérent. Je ne me suis jamais considérée comme un « compagnon de route » de qui que ce soit, ni d’aucun parti. A mes yeux, les intellectuels ne sont pas là pour dire pour qui voter mais pour éclairer l’opinion, lancer des alertes, et convaincre les décideurs politiques d’en tenir compte. C’est ce que j’essaie de faire lorsque je rencontre des personnalités politiques de tous bords (allant de la droite républicaine à la gauche radicale), ou lorsque j’accepte d’aller plaider mon point de vue à l’invitation de partis républicains.

C’est justement pour défendre le modèle laïque français que j’ai accepté d’intervenir à la Convention sur l’égalité réelle du PS en décembre 2010. Face à la solution « diversité + statistiques ethniques » de Rokhaya Diallo, j’ai imploré la gauche de maintenir le cap de l’égalité, de l’antiracisme et de la laïcité. De ne pas tomber dans le piège du multiculturalisme naïf : sacrifier le projet émancipateur et l’égalité homme-femmes sur l’autel sur respect des cultures ou de la « liberté religieuse absolue ». Ce qui m’a valu de longs applaudissements, très encourageants, des militants du PS, toutes tendances confondues. Ainsi que ceux des principaux décideurs assis au premier rang, Martine Aubry compris.

C’est à l’honneur du PS, dont je n’ai pas la carte (ni d’aucun parti d’ailleurs), de m’avoir invitée à défendre mon point de vue sur ces sujets. Plus encore d’avoir insisté sur l’importance de la laïcité dans son projet adopté à l’issu de ces journées.

• J’ai également été invitée à débattre du problème posé par les « accommodements raisonnables » face au maire de Sarcelles lors d’une Journée de la laïcité organisée par le PS et inaugurée par Martine Aubry le 14 décembre.

A l’issue de cette journée, le PS a accepté de réfléchir au principe d’un guide de l’élu local sur la laïcité. J’espère que ce projet avancera et permettra d’aider à renforcer la vigilance de certains élus locaux, noyés sous les demandes particularistes religieuses ces dernières années.

A chacun son rôle

• C’est mon devoir de dénoncer le manque de vigilance face à l’intégrisme lorsqu’il existe, quelle que soit l’étiquette politique de ceux mis en cause. Qu’il s’agisse de Jean-Marie Le Pen lisant un discours de Valmy écrit par un militant favorable au rapprochement islamistes/nationalistes (Alain Soral) ou de Chantal Brunel (UMP) inaugurant une Mosquée en présence d’un prédicateur aussi intégriste que Saïd Ramadan-Al Boutih….

J’ai aussi dénoncé, dans de très nombreux articles, la place de choix faite par Nicolas Sarkozy à l’UOIF au sein du CFCM et ses propos — tenus notamment dans son livre sur La République, les Religions et l’espérance — minimisant le caractère intégriste de ces militants, qu’il qualifie pudiquement d’ « orthodoxes ». Un exemple parmi d’autres.

Ces reproches ont été repris, à l’époque, par le PS contre l’UMP. Notamment dans L’Hebdo des socialistes.

Qu’ils embarrassent la gauche ou la droite, certaines paroles et certains actes méritent tout simplement d’être portés à la connaissance de tous. Les journalistes doivent s’en emparer comme faits. Les décideurs politiques s’en expliquer comme actes. Aux Français d’en juger.

Mon entretien à la Fondation Jean Jaurès

De mon point d’observation, je suis arrivée à la conclusion que le manque de vigilance existe chez les élus locaux de droite et de gauche. Mais je pense aussi que l’on ne combat pas l’intégrisme et les crispations identitaires par une politique sécuritaire. Je crois en une politique sociale et citoyenne, qui reconstruit le lien et combat les inégalités. Comme avec les emplois jeunes, qui ont permis en leur temps de mettre en mouvement des jeunes guettés par les associations intégristes.

En ce qui concerne la primaire socialiste, chaque candidat présente des qualités et des inconvénients. Sur les sujets qui m’importent et qui, je le crois, seront au cœur de la prochaine présidentielle, certains sont bien plus fragiles que d’autres. Sans prendre parti pour aucun candidat, je souhaite l’alternance… Dans la vigilance.

Caroline Fourest, 13 juillet 2011