L’Hypocrisie du Sultan de Brunei

On a tort de moquer l’appel au boycott lancé par George Clooney, Elton John et Ellen De Generes contre les hôtels de luxe que possède le sultan de Brunei. Il ne s’adresse pas aux seuls fortunés qui ont les moyens de séjourner ou de bruncher au Meurice, au Plaza Athénée, au Principe de Savoia à Milan, au Dorchester à Londres ou au Beverly Hills de Los Angeles. La cible d’un appel au boycott est bien plus large : faire peur aux partenaires de ces établissements grâce au name and shame (« nommer et faire honte »).

George Clooney, qui a impeccablement maîtrisé sa campagne de communication, l’a expliqué d’emblée : « Après des années de pratique des régimes meurtriers, j’ai appris que vous ne pouvez pas leur faire honte. Mais vous pouvez faire honte aux banques, aux financiers et aux institutions qui font des affaires avec eux en choisissant de détourner le regard. »

En l’espace d’un appel, l’acteur américain et les stars qui l’ont rejoint ont donc réussi à braquer le regard du monde sur le sultanat de Brunei et son processus visant à instaurer la charia, à lapider les homosexuels et les adultères. L’impact a été mondial. De nombreux partenaires, comme la Deutsche Bank, ont annulé des événements prévus dans ces hôtels, soudainement moins glamour. De l’encre a coulé d’un bout à l’autre du globe. Plus personne n’ignore la radicalisation mais aussi la décadence et l’hypocrisie du sultan de Brunei.

C’est un adage qui se vérifie toujours. Ceux qui sermonnent les autres sont les plus obsédés. Comme tous les rois auparavant, les sultans sont de fieffés hypocrites. Celui de Brunei est un vrai cas d’école. Il a toujours fait semblant de pratiquer et a mis en avant l’islamité de son pays. Mais personne n’a jamais pensé qu’il y croyait. Surtout pas les centaines d’escort girls engagées par lui et son frère pour être enfermées, parfois des mois durant, dans leur harem. Plusieurs ont raconté l’indécence et la décadence qui règnent au palais. Elles ont vu le sultan et son frère partouzer et se soûler, mille et une nuits durant. Certaines fêtes ont coûté jusqu’à 25 millions d’euros. Des festivités où la cour a joué au polo avec le prince Charles, avant d’écouter un concert privé de Michael Jackson.

Le frère préféré du sultan, partenaire de toutes ses frasques jusqu’à leur brouille, a longtemps possédé un yatch baptisé du nom de la première épouse de Mahomet : Khadidja. Non, je plaisante. Il s’appelait Tétés. Ses frégates, elles, se nommaient respectivement Sein 1 et Sein 2. C’est dire si Brunei ne sait pas à quel sein se vouer… D’où vient cette soudaine poussée de fièvre puritaine ?

Depuis cinq ans, le sultan parle d’instaurer la charia à Brunei, avec toute la sévérité qui s’impose, pour punir les adultères ou les homosexuels. On raconte qu’en prenant de l’âge le sultan voudrait nettoyer sa réputation. Histoire de laisser une meilleure trace et de protéger sa descendance… qui promet. Les fils du sultan semblent tout aussi noceurs, parfois même plus sympathiques, voire excentriques. On peut suivre l’un des princes sur Instagram, de fête en fête, entouré de people comme Pamela Anderson, Janet Jackson ou Mariah Carey.

Bizarrement, surtout des stars connues pour leur engagement en faveur des LGBT. Il se murmure que cette préférence ne doit rien au hasard. Et l’on voit mieux pourquoi leur père tient à soudainement lapider quelques homosexuels du bas peuple. Pour couper court aux rumeurs pouvant toucher ses fils. Ainsi va la vie de cour chez nos derniers sultans. A côté, « Game Of Thrones » est une comédie romantique.

Preuve que nous vivons bien dans le même univers, à défaut du même monde, le sultanat a dû répondre à George Clooney. Le bureau du Premier ministre a cru nécessaire de rappeler que le pays possède un « double système judiciaire » : l’un, islamique, ne s’applique qu’aux musulmans, et l’autre, civil, concerne les habitants chrétiens ou bouddhistes du pays. Deux poids, deux mesures, toujours. Nous voilà rassurés. Les homosexuels chrétiens ou bouddhistes, ou qui connaissent l’un des princes, ne devraient pas être lapidés tout de suite. Si c’est le cas, le monde entier saura pourquoi. Ce n’est pas grand-chose, me direz-vous. Mais, pour un appel, c’est déjà beaucoup.

PAR CAROLINE FOUREST
12 avril 2019

Prendre l’Europe au sérieux

Les politiques se désespèrent. Les opinions publiques ne prennent pas l’Europe au sérieux. Au mieux, elles n’y comprennent rien. Au pis, elles n’y voient qu’un bouc émissaire. Déprimant. Mais qui leur montre l’exemple ?

Les politiques ne donnent pas envie d’Europe lorsqu’ils présentent des listes électorales si tardives, si proches de l’échéance, comme s’ils avaient mieux à faire. Ils n’élèvent pas le débat européen lorsqu’ils se focalisent sur des sujets de politicaillerie nationale. Ne parlons pas de ceux qui passent leur temps à accabler Bruxelles de maux qui relèvent de leurs fantasmes ou de leur impuissance.

Au fond, ceux qui ont le plus œuvré pour mettre en lumière l’importance de l’Europe, ce sont les responsables du Brexit. Ils espéraient simplement brasser du vent pour récolter une image de don Quichotte. Leurs moulins sont allés trop vite. La Grande-Bretagne est passée de cheval de Troie à girouette, déboussolée par sa propre tempête. Cette incapacité à rester ou à sortir, à choisir parmi tant de portes de sortie possibles, quelle publicité pour l’Europe ! Cette indécision devra bien finir. La Grande-Bretagne ne peut quand même pas garder un pied dans l’Europe sans présenter de listes aux élections qui viennent… Qu’elle sorte ou qu’elle reste, son embarras demeurera sa plus grande contribution à l’Union européenne, sa seule pierre apportée à l’édifice.

Depuis le Brexit, Marine Le Pen ne parle plus du Frexit. Jean-Luc Mélenchon a remballé l’idée de faire du pied à ceux que cette illusion excitait. Non, vraiment, ce Brexit calamiteux, c’est peut-être la meilleure des campagnes pour l’Union. De celles qui éviteront peut-être – de justesse – le pire aux prochaines élections.

Pour le reste, on ne voit pas bien comment les électeurs pourraient s’enthousiasmer pour ce qu’on leur propose. Surtout si on continue à penser l’enjeu des élections en termes nationaux.

Qu’on nous épargne les propos indigents et relativistes sur le voile, ou les chamailleries pour savoir qui a le plus trahi la gauche. Parlez-nous d’Europe, d’écologie, de régulation, de taxation, et surtout de vos alliances. Avec qui et contre qui ferez-vous l’Europe ? Comment allez-vous contrer l’Italie de Matteo Salvini et la Hongrie de Viktor Orban ? Comment résister à l’Amérique de Donald Trump et à la Russie de Vladimir Poutine ? Avec une armée enfin commune ? Comment faire pour que l’euro ne soit plus synonyme de baisse du pouvoir d’achat ? Quelle majorité pour mener ces politiques ? Celle du PPE qui veut une Europe libérale ou celle du PSE qui veut une Europe légèrement plus sociale ?

C’est un détail qui change tout. En France, La République en marche possède sa propre majorité. Elle peut maintenir le flou du « en même temps ». Au Parlement européen, elle devra bien s’allier à un groupe pour peser. Cette fois, il faut nous dire qui du libéralisme économique ou du progrès social l’emporte… PPE ou PSE ?

La question des alliances se pose, avec la même cruauté, à propos de La France insoumise. Elle qui ne veut jamais s’allier aux socialistes pour garder toute sa pureté… A quoi sert ce type de posture dans un Parlement européen qui repose sur des coalitions de gauche larges, enjambant les nations et les nuances, pour se regrouper sur l’essentiel ?

Si des candidats aux élections européennes veulent vraiment nous faire prendre ces élections au sérieux, ils doivent y croire eux-mêmes, porter les débats à la hauteur et à l’échelle du moment. Les grands ensembles supranationaux ne sont jamais sortis de terre « pour » quelque chose. C’est trop compliqué de vouloir tous la même Europe. On se regroupe toujours plus facilement « contre » ce que l’on ne veut pas. Une menace, un danger.

Dans les années qui viennent, il y a deux « contre » possibles pour l’Europe. Soit celle de tous « contre tous », de la remontée des nationalismes, qui la déchireront de l’intérieur et la feront imploser. Avec peut-être à sa tête Viktor Orban si sa suspension du PPE n’est pas prolongée par une exclusion. Et puis il y a le nous européen contre les autres. En l’occurrence, deux nations qui menacent notre destin et l’équilibre international : l’Amérique de Trump et la Russie de Poutine. Cette Europe-là peut faire contrepoids. Elle peut rétablir l’équilibre. Ce n’est plus une option mais une urgence. Et l’enjeu, profond, de ces élections.

 

PAR CAROLINE FOUREST
5 avril 2019

Le gout amer de la vérité

Le goût de la vérité n’empêche pas de prendre parti. » La maxime d’Albert Camus, que nous avons faite nôtre à Marianne, résume le subtil de l’éditorialiste. S’engager dans le respect des faits, et non de ses préjugés. Penser par soi-même, parfois contre soi-même, mais penser. Une complexité délicate à transmettre. Les apprentis journalistes des écoles croient souvent que l’engagement nuit à « l’objectivité ». Une négation imbécile de l’esprit critique qu’ils estiment intelligent de revendiquer. Comme si l’idiotie – et non l’honnêteté – pouvait aider à informer, à résister au sens du vent, aux marées, à l’indifférence et aux silences. Il faut prendre parti contre les mensonges si l’on veut couvrir les voix beuglantes de la haine, les sirènes de la propagande, démasquer les fake news.

Comme cette fausse citation qu’un site parodique et le site de propagande russe Sputnik ont attribuée à Marlène Schiappa : « Les Français doivent comprendre que contester la parole du chef de l’Etat, c’est déjà faire un pas vers le terrorisme. » Un faux complet.

L’antidote n’atteindra jamais certains cercles infectés. Ceux-là continueront de croire dur comme fer que nous vivons en dictature. Les mêmes croyaient hier que l’ancienne ministre de l’Education nationale voulait enseigner l’arabe à la place du latin à nos enfants.

Cette confusion est voulue, entretenue, par des sites parodiques et d’autres plus politiques, où la fachosphère croise la russosphère. Cette nouvelle guerre froide de l’information répond à une doctrine revendiquée par le service « désinformation » du GRU : semer la défiance pour déstabiliser. Vieille technique, mais le bistrot mondial qu’est devenu Internet s’y prête comme jamais. Jadis, au comptoir, on soupçonnait les notables de partouzer et les commerçants juifs de trafiquer des jeunes filles. Aujourd’hui, on soupçonne Macron de comploter avec les banquiers pour présider l’ONU, non sans avoir d’abord vendu le siège de la France aux pays arabes.

Noyé sous ce vomi verbal, flot de propos manipulés et avinés, l’éditorialiste chargé de filtrer confesse le tournis et une légère nausée. Il lui vient l’envie de ne plus écrire pour éviter les quolibets, de ne plus vouloir démasquer les menteurs pour ne plus être accusé de leur péché, et même de laisser la vérité se battre toute seule.

Qui sait, peut-être finirait-elle par surnager ? Telle la rescapée d’un naufrage, flottant par-dessus ces océans de déchets, des nouvelles en plastique, formant des marées noires d’infos frelatées. Vivant de cet espoir, l’éditorialiste se sent parfois fragile comme un goéland mazouté. A force de plonger ses ailes et ses poumons dans le pétrole, il peine à respirer. S’il parvient à se désengluer, à s’envoler loin de cette flaque visqueuse, ce n’est plus le goût de la vérité qui le quitte, mais celui de prendre parti.

Prendre de la hauteur peut griser. Vues de trop haut, certaines actualités donnent le vertige. Il en va ainsi des réactions à l’attentat de Christchurch. Que voulez-vous crier ? La digue ne tient plus. L’océan s’ouvre en deux. Entre ceux qui matent le massacre avec une joie exterminatrice non dissimulée et ceux qui demandent à toutes les femmes néo-zélandaises de mettre un voile « par solidarité ». Comme si le voile représentait les musulmans, et même désormais les musulmans attaqués. Un carnage d’amalgames au nom de la bonne volonté. Et, bien sûr, la presse américaine exulte. On aurait enfin trouvé le bon moyen de manifester son deuil après un attentat ! Les étudiants qui ont exécuté un haka furent mieux inspirés. Se soumettre au voile « par solidarité », c’est quand même le meilleur moyen de faire exploser l’extrême droite mondiale, de voir de nouveaux tueurs émerger, et de mettre de nouvelles mosquées en danger.

Plus près de nous, toujours « par solidarité », des Français refusent de condamner les violences à répétition de certains « gilets jaunes ». Tandis que le gouvernement profite de cette violence pour fermer les yeux sur le manque de solidarité nationale envers ceux qui travaillent mais n’arrivent plus à en vivre. Comment choisir entre la violence et la misère ? Albert Camus, le sage Camus, l’antithèse de son homonyme, refusait de soutenir la violence au nom de la justice. Il avait cent fois raison. Il y a même des jours où le goût pour la vérité dégoûte de prendre parti.

PAR CAROLINE FOUREST
29 mars 2019

L’ère des attentats racistes

L’attentat qui a fauché 50 fidèles en Nouvelle-Zélande n’est pas seulement « islamophobe ». Le tueur n’a pas tiré sur le Coran. Ses balles n’ont pas déchiré des versets ni brisé des icônes, mais des vies. Le meurtrier visait des êtres : des pères, des enfants, des sœurs. Il a tué des musulmans pour ce qu’ils étaient et non ce qu’ils croyaient. Son manifeste prononce très rarement le mot « islam », sauf pour dire qu’il respecte les musulmans dans leur pays d’origine. Sa haine les cible en tant que migrants, perçus comme des « envahisseurs » menaçant sa « race ».

Dans un manifeste digne d’un manuel de jeu vidéo, le tueur se présente lui-même comme « raciste », « écofasciste » et termine par « On se reverra au Walhalla ». L’auteur de ce testament a beau l’avoir intitulé « Le grand remplacement », il s’identifie davantage à Thor qu’à Renaud Camus, fréquentait moins les librairies qu’Internet : « le seul endroit où trouver la vérité ». Une vérité qu’il a visiblement cherchée dans la fachosphère.

Ce sont ces communautés numériques empoisonnées, incitant à la haine et même au meurtre, que l’on doit combattre pour prévenir d’autres massacres. Il est évident qu’il y en aura de plus en plus. Entre la libération de la rage, la vidéo en direct et la libre circulation des armes, nous sommes entrés dans l’ère du spectacle narcissique de l’hyperviolence.

Les barbus regardent des vidéos de décapitation en boucle, avant de se filmer tuant des mécréants. Les crânes rasés massacrent après s’être excités sur le taux de fertilité des hommes étrangers, qu’ils voient violer leurs femmes comme à Cologne. Non pas qu’ils soient féministes – ils détestent les féministes, les Lumières et l’universalisme. Ils tiennent juste à leur cheptel. Un terroriste suprémaciste n’est jamais qu’un djihadiste blanc. Même virilité féroce, même orgueil bafoué, même incapacité à défendre ses idées autrement que par la violence. Par son crime, le tueur de Christchurch a voulu nous « déstabiliser », susciter une onde de choc, d’où naîtraient le chaos puis la radicalité. Son pari n’est pas sûr d’échouer.

Si l’attentat émeut autant, et mondialement, c’est qu’il nous parle de l’air pourri du temps, où l’idéologie suprémaciste redevient le danger du moment. C’est toute la différence entre un fait divers et un attentat. Un fait divers ne traduit que la folie d’un individu. Un attentat trahit la folie d’une époque. Il comporte une part d’idéologie sur laquelle nous pouvons agir, à condition de ne pas la nier. C’est ce qu’a fait Donald Trump, réduisant ce massacre à un acte isolé, avant d’enchaîner – comme si de rien n’était – sur l’invasion des migrants !

La gauche a hurlé. Hélas, son alerte ne sera d’aucune efficacité, voire contre-productive, tant que certains s’obstineront à confondre la vigilance envers l’intégrisme et la violence raciste. Cet amalgame sert aussi bien l’extrême droite islamiste que l’extrême droite suprémaciste. Un engrenage facilité par la confusion du mot « islamophobie », qui associe la peur légitime de l’islam fondamentaliste à un rejet des musulmans. Par peur de glisser de l’un à l’autre, une certaine gauche préfère éviter ces sujets. Or l’extrême droite monte chaque fois qu’elle se tait. Comme Donald Trump après l’attentat d’Orlando. En fait, la gauche américaine est si maladroite que l’extrême droite pourrait même bénéficier des attentats suprémacistes !

Juste un exemple. Lors d’une veillée pour les victimes de Christchurch, la pauvre Chelsea Clinton s’est fait publiquement agresser par des étudiants la rendant responsable de la tuerie… Pourquoi ? Parce qu’elle s’inquiétait, quelques jours plus tôt, comme d’autres démocrates, d’une phrase douteuse sur l’argent et le lobby israélien prononcée par une députée américaine voilée fan d’Erdogan.

Bienvenue dans ce monde de fous où critiquer l’extrémisme ou l’antisémitisme vous vaut d’être traité de nazi. Désormais, en plus d’être « islamophobe », on vous accusera d’avoir du sang sur les mains : celui des crimes commis par les suprémacistes que vous combattez. Les extrêmes, décidément, savent se faire la courte échelle. Tels des jumeaux maléfiques, ils façonnent un monde où s’opposer à eux fait de vous des extrémistes. Entre leurs balles et leurs procès d’intention, nous comptons les morts en silence.

PAR CAROLINE FOUREST
22 mars 2019

L’Algérie respire enfin

Personne n’est dupe. Le régime ne tombera pas si facilement. Le clan va s’accrocher, gagner du temps, parier sur l’épuisement, l’exaspération, et jouer la radicalisation. N’empêche. Un vent d’espoir a fissuré la fatalité algérienne. Passée trop vite de l’infantilisation coloniale à l’illusion nationaliste, mise sous tutelle pendant des années par crainte de la plaie intégriste, l’Algérie se redresse enfin. Et nous rêvons avec elle.

Demain peut-être, elle connaîtra un scénario à la tunisienne. Les turbulences, et même le pire ne sont pas exclus. Mais, au bout du tunnel, il existe un compromis possible, entre stabilité et réel progrès démocratique.

C’est tout le mal qu’on souhaite à ce pays frère, « sans ingérence, ni indifférence » . La France n’a jamais raison en Algérie. Tout ce que nous pouvons faire, c’est admirer et espérer, en solidarité avec ceux qui lui veulent du bien.

Le souffle de l’histoire incite à l’optimisme et à croire au changement. Une tornade numérique et générationnelle souffle sur la planète. Elle peut tout emporter et tout apporter. Le pire comme le meilleur. En démocratie, elle balaie les hommes politiques expérimentés, fait monter la violence, la défiance et les extrêmes. En dictature, au contraire, elle peut décapiter les tyrans et ramener de l’oxygène. Quel contraste entre ces deux révoltes populaires qui s’agitent à front renversé de part et d’autre de la Méditerranée !

D’un côté, des millions d’Algériens manifestent dans le calme face à un pouvoir armé qui triche pour se maintenir aux commandes depuis des décennies. De l’autre, une poignée de Français se croient en guerre contre un régime policier parce qu’ils manifestent violemment contre un gouvernement à peine élu. En Algérie, le chemin sera autrement plus compliqué que voter contre Emmanuel Macron à la prochaine élection. Sous pression, Abdelaziz Bouteflika et ses pantomimes l’ont tout simplement annulée. Une entourloupe évidente. Pourtant, le seul fait que le pouvoir doive changer de stratégie représente une victoire pour la rue algérienne… Elle qui n’osait plus espérer depuis l’échec de son printemps arabe.

Un homme politique algérien y a cru : Saïd Sadi, l’opposant de toujours. Il l’a payé si cher.

Puisqu’il est retiré de tout, redevenu un simple citoyen parmi d’autres, qu’on me pardonne de lui rendre un hommage plus personnel. De tous les hommes politiques qu’il m’a été donné de connaître, c’est l’un des rares pour qui j’éprouve une sincère admiration. Elle remonte à l’enfance. Ma famille a connu la sienne. Quand j’avais 12 ans, je ne savais rien de l’Algérie, mais je savais qu’un homme rêvant de transformer son pays devait parfois se cacher. Parce que des extrémistes rêvaient, eux, de l’assassiner. Sa sœur m’a dit : « Un jour, si tu deviens journaliste et s’il devient président, tu pourras l’interviewer. » Saïd Sadi n’est jamais devenu président. Mais je suis devenue journaliste et j’ai eu l’honneur de l’interviewer.

Depuis, nos conversations n’ont jamais cessé. Son parcours dit tant de l’Algérie et de ce qu’elle a traversé.

Il a connu les geôles du régime, les menaces des intégristes, et a subi tous les procès d’intention : des crachats des nationalistes aux fatwas des islamistes, en passant par les campagnes d’intoxication de leurs obligés et de leurs idiots utiles.

Je me suis souvent demandé comment il tenait. L’Algérie avait tant besoin d’un homme aussi équilibré, psychiatre de formation. Au moment du printemps arabe, il y croyait encore.

Au prix d’être agressé, bousculé, conspué, pour avoir pris la tête de manifestations. Le pouvoir a été plus malin. Les peurs étaient trop fortes.

Hantée par ses années noires et ses morts, l’Algérie a préféré retenir son souffle et laisser passer sa chance. Elle revient aujourd’hui, comme le printemps revient toujours après l’hiver. Entre-temps, Saïd Sadi s’est retiré de la vie politique. L’autre jour, il est sorti, comme un citoyen lambda, respirer l’oxygène de cette foule qui aspire au changement. Les manifestants sont venus le saluer et le prendre dans leurs bras. C’est à eux, maintenant, de prendre le relais. Une nouvelle génération doit émerger. On se souviendra simplement que, pendant toutes ces années, si sombres et si longues, il n’y avait pas que des pourris et des fous en Algérie. Des hommes bien ont tenu. Leur exemple mérite le respect… Peut-être même d’inspirer.

PAR CAROLINE FOUREST
15 mars 2019

 

Bannon et Poutine à l’assaut de l’Europe

On ne peut en parler sans se faire agonir d’insultes par une armée de trolls. Pourtant, la principale menace qui pèse sur notre souveraineté n’est pas l’Union européenne, mais bien l’ingérence de l’extrême droite américaine et de l’Etat russe.

Entre les amitiés douteuses d’Alexandre Benalla et les révélations sur les financements de certains partis, il faut être aveugle pour ne pas voir ce qui se trame contre l’Europe. Ni les Américains ni les Russes n’ont jamais vu d’un bon œil l’émergence d’une force capable d’équilibrer le jeu international. Leurs efforts convergent comme jamais pour noyer ce rival.

Depuis qu’il a quitté la Maison-Blanche, l’ancien stratège de Donald Trump, Steve Bannon, n’a plus qu’une idée en tête : déstabiliser l’Europe, l’atomiser façon puzzle, afin de broyer ce qu’il perçoit comme une menace pour l’Amérique. Il vient d’acheter un immense monastère en Italie pour y former ses militants. Le pays n’est pas choisi par hasard. Après le Brexit, le prochain talon d’Achille de l’Europe se trouve en Italie.

C’est là que Steve Bannon et Matteo Salvini, le sulfureux ministre de l’Intérieur, ont lancé un mouvement destiné à fédérer les populistes européens. Pour « sauver l’Europe », disent-ils. Entendez, détruire l’utopie fédératrice qui devait la sauver de la fièvre nationaliste.

Bien qu’il reproche à Trump de ne pas défendre les intérêts américains face à Poutine, Bannon travaille dans la même direction que le Kremlin dès qu’il s’agit d’affaiblir l’Europe. Ainsi, Salvini peut compter sur les bons conseils de Steve Bannon et sur les bons moyens de Poutine.

Dans un livre à paraître sur la Ligue, Livre noir de la Ligue, deux journalistes italiens de L’Espresso révèlent les nombreux rendez-vous entre des oligarques russes proches du Kremlin et son parti. L’un des entremetteurs n’est autre qu’Alexandre Douguine, philosophe d’extrême droite, antisémite à souhait, vieil ami de Bannon et de la famille Le Pen. Marine Le Pen possède même une ligne directe, puisqu’elle a été officiellement reçue au Kremlin et à la Douma pendant sa campagne.

Son parti a beau passer sa vie à traquer l’anti-France, c’est certainement celui qui dépend le plus de l’étranger. Surtout depuis qu’il a contracté un prêt de 9 millions d’euros auprès d’une banque russe… Qui a fait faillite et dont les créances sont désormais gérées par la Banque centrale de Russie. Celle-ci peut réclamer le remboursement de ses intérêts ou temporiser, au choix. Une alternative qui ouvre un moyen de pression évident. La dernière fois que l’agence russe a exigé le remboursement soudain de ses intérêts, le trésorier du FN, Wallerand de Saint Just, a gaffé. Pour lui, les termes du contrat initial ont finalement été maintenus grâce à une clarification au plus haut niveau : « Tout a été pris en main par l’Etat russe. » Avant de rectifier. Il voulait parler de « la Banque centrale de Russie ». Tout ressemblance avec une négo serait malvenue. Comme il serait exagéré d’imaginer un lien automatique entre ce moyen de pression et les positions prorusses de Marine Le Pen. Elle n’a pas besoin de ça pour soutenir l’annexion de la Crimée, bien qu’il s’agisse d’une violation flagrante de la souveraineté d’un Etat. En l’occurrence de l’Ukraine.

Comble du paradoxe, ces souverainistes mangent dans la main d’une puissance étrangère dont la politique d’ingérence menace les intérêts de nos nations. Certains ne s’en cachent même pas. Aymeric Chauprade, l’ancien conseiller aux affaires étrangères de Marine Le Pen, n’a jamais dissimulé sa fascination pour la Russie, notamment lors d’un discours embarrassant à la Douma.

Elu grâce au Front national, il s’est éloigné du parti frontiste après l’affaire des emplois fictifs au Parlement européen. C’est tout à fait officiellement qu’il emploie la fille du porte-parole de Poutine comme stagiaire. Une révélation qui fait tache au moment où le Service européen pour l’action extérieure de l’Union, en charge de la sécurité de l’UE, s’alarme d’avoir repéré 200 espions russes et 250 Chinois en activité à Bruxelles.

Si les espions chinois sont surtout là pour l’espionnage économique, les Russes ont une vision plus politique. La même que celle nourrie lors d’une réunion commune entre Steve Bannon et Marine Le Pen à Bruxelles. Le pire, c’est que « l’anti-France » pousse l’arnaque jusqu’à se dire « patriote » .

PAR CAROLINE FOUREST
1 mars 2019

Une colère sans fin

On nous promettait une pièce avant-gardiste, sans metteur en scène ni producteur, qui allait révolutionner nos vies grâce à l’improvisation. Les premiers actes semblaient sympathiques. Pour une fois, les spectateurs montaient sur scène.

Réchauffés par la lumière, ils pouvaient enfin parler et se faire entendre. Ce n’était ni une grève ni un mouvement social, plutôt une jacquerie antitaxe. Mais l’opposition crut au miracle. Dans la nuit où elle agonisait, elle prit les vessies pour des lanternes, la foule pour le peuple, et le premier gilet fluo venu pour un phare.

Les rares qui refusaient de s’emballer se firent conspuer : « mauvais public », « mépris de classe »…

Sur scène, pourtant, le texte s’est mis à dérailler. Ceux qui ne portaient pas de veste jaune ne pouvaient plus circuler. Des « gilets » portant cagoule détruisaient les gradins, les sièges, les Abribus, les vitrines, et tout ce qui n’était pas leur reflet. A leurs côtés, on continuait à scander comme si de rien n’était. Pis, des représentants de la nation applaudissaient, telles des groupies fascinées. Une guerre d’usure commença. Le maintien de l’ordre dérapa. Spectateurs écrasés, comédiens éborgnés, gardiens rossés, journalistes tabassés… Samedi après samedi, le mirage virait au carnage.

Sans parler de la casse humaine et de l’image donnée à l’étranger, ces manifestations censées améliorer le pouvoir d’achat auront coûté cher au pays. Un demi-point de croissance, 2 milliards d’euros de manque à gagner. Des salariés ont perdu leur emploi. Pour eux, les fins de mois sont plus difficiles que jamais. La petite troupe des « gilets », elle, continue à jouer, toujours plus fort, et de plus en plus faux. Comme si de rien n’était. Comme si elle n’avait jamais été entendue.

Le président leur a concédé 10 milliards, la suppression de la taxe maudite et un « grand débat national » pour formuler leurs doléances. Rien n’y fait. Au 14e rappel, les troupes ont fondu, mais un carré de comédiens tient à rester sur scène. Ils y ont pris goût, et un peu le melon. Quand ils n’envisagent pas un coup d’Etat militaire, leurs vedettes exigent la dissolution de l’Assemblée (renouvelée comme jamais), la démission d’un président démocratiquement élu il y a un peu plus d’un an et un référendum… Pour savoir quoi demander.

Le président n’est pas contre. Du coup, les « gilets » s’y opposent. Jérôme Rodrigues l’a dit lui-même : « Y a pas besoin d’un référendum pour comprendre que la France a juste faim ! »

On est bien d’accord. Mais, du coup, pourquoi bloquer le pays et l’affamer ?

En démocratie, on manifeste pour s’opposer à des lois ou à des taxes. Quand on veut plus, on écrit un programme et on le soumet au peuple, le vrai. Des « gilets jaunes » y ont songé. Depuis, leurs chers camarades hésitent entre les tondre et les guillotiner. Avec ou sans gilet jaune, artiste ou journaliste, il n’est pas possible d’émettre la moindre réserve sans être exclu du « peuple » ou se faire insulter. Alain Finkielkraut – qui les avait pourtant loués – a manqué de se faire lyncher : « Rentre chez toi à Tel-Aviv ! Le peuple, c’est nous ! » L’énième symptôme d’une fièvre antisémite qui ravage le pays. Sur Twitter, quelques télégraphistes de la Pravda (pardon, on dit « Le Média ») et un célèbre avocat du Qatar préfèrent ironiser : « Mais qu’allait faire Finkielkraut dans cette galère ? » C’est vrai, quoi, un juif qui ose marcher dans les rues un samedi, ne serait-ce pas une provocation ? Ou un coup du gouvernement ? Pourquoi pas du Mossad… Tout sauf « désespérer Billancourt ». En 1956, ils auraient méprisé ceux qui manifestaient au prix de leurs vies contre le totalitarisme soviétique dans les rues de Budapest. En 2019, ils croient faire peuple en soutenant coûte que coûte ceux qui bravent la démocratie. Que faut-il donc pour les réveiller ? Un pogrom ? Un coup d’Etat armé ?

Puisqu’ils se taisent, il faut bien le dire. Cette pièce qui s’éternise n’a plus ni queue ni sens. Si les « gilets jaunes » voulaient vraiment améliorer le pouvoir d’achat dans ce pays, ils cesseraient de manifester aux côtés des malfaisants, trouveraient d’autres moyens de s’exprimer (des happenings ludiques et sans danger) et surtout ils nous proposeraient une solution. Un truc un peu has been qu’on appelle… une revendication. Sans quoi, il ne restera de ces « actes » qu’une colère sans fin, fétide et stérile.

PAR CAROLINE FOUREST
22 février 2019

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