Une Censure victimaire

Hier encore, des intégristes mettaient des œuvres à l’Index au nom du blasphème. Le nouveau péché, aux yeux de la gauche identitaire, s’appelle l’« appropriation culturelle ». La France résiste. L’exposition « Exhibit B » sur les « zoos humains » a bien eu lieu, mais sous protection policière. Le spectacle inspiré par le dernier livre de Charb a bien été vu, mais il faut veiller sec pour que le courage tienne. Malgré la polémique, la pièce Kanata a connu ses premières représentations sur les planches du Théâtre du Soleil, grâce à la ténacité légendaire d’Ariane Mnouchkine. L’agression contre la troupe qui voulait jouer les Suppliantes, d’Eschyle, à la Sorbonne, a fait la quasi-unanimité contre elle. Jusqu’à quand ?

Aux Etats-Unis, en Angleterre ou au Canada, la censure victimaire aurait mis à bas ces expositions et ces pièces. Même en France, elle gagne la nouvelle génération à une vitesse stupéfiante. La dérive de l’Unef n’est qu’une alerte parmi d’autres. Dans le dossier consacré aux « obsédés de la race » dans Marianne (no 1152, du 12 avril 2019), Etienne Girard a très bien décrit la « guerre des facs » qui se joue en coulisse, au sein de la sociologie notamment. Les universalistes l’ont perdue.

A l’Ehess, à Paris-VIII, à l’Ecole normale supérieure, la norme est désormais d’appartenir à cette gauche identitaire, anti-Charlie, fan des indigènes de la République, férue de ségrégation entre « racisés » et « non-racisés », de procès d’intention en « islamophobie » et de mises à l’index en « appropriation culturelle ». Chez eux, la « lutte des races » a remplacé la lutte des classes. L’ennemi bourgeois s’appelle l’universalisme laïque, jugé raciste. Soumis à l’impérialisme culturel, ils importent des concepts anglo-saxons simplistes et grossiers. Un politiquement correct excessif qui n’est pas loin d’expliquer, par retour de bâton, le succès d’un Donald Trump. Ce qui nous pend au nez. Dans la Dictature des identités, Laurent Dubreuil décrit parfaitement cette dérive de la « politique de l’identité » *, ses dégâts sur la gauche et les campus. Les études de genre, les études décoloniales, m’ont fait rêver il y a quelques années. Depuis, ces cursus ont tourné au ghetto culturel. Pas tous. Certains continuent de forger un esprit critique permettant de déconstruire les processus de domination de façon universelle. D’autres se sont enfermés dans ces catégories qu’ils devaient dénoncer, par goût de l’entre-soi et de l’« authenticité », au point de refuser le mélange et le débat intellectuel.

Aux Etats-Unis et au Canada, les professeurs sont terrorisés à l’idée d’aborder certains sujets devant leurs étudiants, capables de les faire virer à la moindre remarque « insécurisante » pour leur identité. Ils doivent prévenir à l’avance leurs élèves, de vrais clients, s’ils comptent aborder des œuvres pouvant comporter des contenus potentiellement « offensants » ou des « microvexations ». Comme Gatsby le Magnifique qui évoque le suicide et contient des scènes de violences sexuelles explicites. Les élèves redoutant que cette littérature ne réveille leurs démons peuvent demander à ne pas assister au cours. Ils se « retirent » alors dans des safe space, avec conseillers psychologiques, ou entre étudiants de la même identité, parfois entre croyants pour prier. De vrais chérubins, protégés de l’altérité et de l’esprit critique par la grâce de l’université !

Oubliez les débats contradictoires. Le moindre intervenant proposant une autre approche, jugée en soi offensante, est souvent agressé, voire désinvité. Ne parlons pas des programmes pouvant tomber sous le coup de l’« appropriation culturelle ». A l’université d’Ottawa, un cours de yoga gratuit a été retiré du programme à la demande d’étudiants handicapés… qui s’inquiétaient de s’approprier la pratique d’un pays « ayant subi le colonialisme occidental ». Ne riez pas. Ou si, plutôt, riez. Dans dix ans, vous ne pourrez plus.

Caroline Fourest 

Marianne

26/4/2019

 

*Gallimard. Lire l’article dans Marianne no 1151, du 5 avril 2019.

 

Notre-Dame et le brasier identitaire

Depuis l’incendie de Notre-Dame, le ciel de Paris est plus bas. Il n’y a plus de flèche pour piquer notre imaginaire, juste un vide piquant nos cœurs. Ils saigneraient à en faire déborder la Seine si les anges du feu n’avaient pas sauvé l’essentiel. Notre-Dame a tenu, grâce à tous ces bras, à ces lances, à ces regards tournés vers elle, et à ces larmes pleuvant sur elle. A l’intérieur, la croix est restée debout pour rassurer les croyants. A l’extérieur, ses cerisiers sont toujours en fleur pour ombrager les passants et couver les amants. Notre-Dame est toujours là. Notre-Dame est restée belle.

Et si, au lieu de vingt ans d’échafaudages auxquels elle était promise, nous rassemblons les fonds pour lui offrir la plus élégante des restaurations, si nous arrivons à imaginer un artifice pour couvrir ses plaies, si nous replantons tous les arbres qu’il faudra couper pour sculpter sa charpente, alors nous pourrons être fiers d’être redevenus des bâtisseurs d’éternel. Par la force d’une nation et d’un Etat laïque qui, comme le disait Hugo, ce grand amoureux de la séparation et de Notre-Dame, veille à se garder « chez lui et l’Eglise chez elle »… Sans jamais oublier que la beauté architecturale, ce patrimoine sacré, est notre maison à tous.

C’est au nom de cette séparation et de son intelligence que l’Etat laïque dépense chaque année plusieurs centaines de millions d’euros pour restaurer notre patrimoine, dont de très nombreuses cathédrales reconnues comme monuments historiques. Depuis 1905, l’Etat paye pour entretenir ces murs sans se mêler des âmes. Sans cet argent public, ces lieux tomberaient en ruine. Notre-Dame n’était pas si vaillante avant la séparation. Au moment d’écrire son roman, en 1831, Victor Hugo se lamentait devant ses « mutilations » et craignait pour elle. C’est pour réveiller les consciences qu’il a imaginé cet immense incendie dans son roman. Ses bâtisseurs lui ont donné la vie ; la littérature, cet amour profane, lui a offert l’éternité.

Qui sait si la cathédrale aurait tenu si elle n’avait pas été restaurée, pierre après pierre, depuis toutes ses années, qu’elle que soit l’étiquette ou la foi des élus. Cette permanence, à laquelle nous nous sommes habitués, n’allait pas de soi quand les églises représentaient seulement le christianisme. Aujourd’hui, le monde pleure quand une part d’elles, et donc de nous tous, s’envole en fumée. C’est la force de l’universel.

Une fois l’émotion passée, comme après les attentats, il y a toujours des voix pour tenter de briser cette communion. Des voix qui viennent des ennemis de l’universalisme. Au milieu du brasier ravageant la cathédrale, des nationalistes tentaient de nous faire croire qu’il s’agissait d’une malédiction contre l’Etat et son gouvernement. D’autres fanatiques, des trolls turcs, sont sûrs d’y voir une punition d’Allah, juste parce qu’une députée française a osé évoquer le génocide arménien lors d’une visite en Turquie ! Quelques « gilets jaunes » égarés penchent plutôt pour un complot de Macron pour détourner l’attention. Mais le plus pénible est venu d’une poignée de militants de l’Unef. Une certaine Hafsa, membre de son bureau, s’est lâchée sur Twitter : « Je m’en fiche de Notre-Dame de Paris car je m’en fiche de l’histoire de France », « Les gens ils vont pleurer des bouts de bois wal-lah vs aimez trop l’identité française alors qu’on s’en balek objectivement c’est votre délire de petits Blancs. »

Nos yeux pleuraient déjà en voyant les flammes. Ils brûlent en lisant ces tweets. Décidément, les membres de l’Unef méritent leur nouvelle réputation de talibans en culottes courtes. Quand il ne soutient pas le « hijab day » à Sciences-Po, le syndicat se bat pour faire interdire une pièce d’Eschyle à la Sorbonne parce que mettre des masques cuivrés pour raconter la tragédie des migrants – en l’occurrence des Danaïdes – serait un blackface ! Pire que les hébertistes qui brisaient les icônes pendant la Révolution, les iconoclastes d’aujourd’hui sont bigots quand il s’agit de religion et analphabètes quand il s’agit de culture. Exactement comme les identitaires racistes qu’ils dénoncent, mais à qui ils ressemblent comme des frères jumeaux sous un autre masque. A les lire, ce n’est pas seulement notre patrimoine et notre idéal universel qu’il faut protéger de leurs incendies, mais toute une culture politique qu’il faut rebâtir.

 

PAR CAROLINE FOUREST
19 avril 2019
Marianne

L’Hypocrisie du Sultan de Brunei

On a tort de moquer l’appel au boycott lancé par George Clooney, Elton John et Ellen De Generes contre les hôtels de luxe que possède le sultan de Brunei. Il ne s’adresse pas aux seuls fortunés qui ont les moyens de séjourner ou de bruncher au Meurice, au Plaza Athénée, au Principe de Savoia à Milan, au Dorchester à Londres ou au Beverly Hills de Los Angeles. La cible d’un appel au boycott est bien plus large : faire peur aux partenaires de ces établissements grâce au name and shame (« nommer et faire honte »).

George Clooney, qui a impeccablement maîtrisé sa campagne de communication, l’a expliqué d’emblée : « Après des années de pratique des régimes meurtriers, j’ai appris que vous ne pouvez pas leur faire honte. Mais vous pouvez faire honte aux banques, aux financiers et aux institutions qui font des affaires avec eux en choisissant de détourner le regard. »

En l’espace d’un appel, l’acteur américain et les stars qui l’ont rejoint ont donc réussi à braquer le regard du monde sur le sultanat de Brunei et son processus visant à instaurer la charia, à lapider les homosexuels et les adultères. L’impact a été mondial. De nombreux partenaires, comme la Deutsche Bank, ont annulé des événements prévus dans ces hôtels, soudainement moins glamour. De l’encre a coulé d’un bout à l’autre du globe. Plus personne n’ignore la radicalisation mais aussi la décadence et l’hypocrisie du sultan de Brunei.

C’est un adage qui se vérifie toujours. Ceux qui sermonnent les autres sont les plus obsédés. Comme tous les rois auparavant, les sultans sont de fieffés hypocrites. Celui de Brunei est un vrai cas d’école. Il a toujours fait semblant de pratiquer et a mis en avant l’islamité de son pays. Mais personne n’a jamais pensé qu’il y croyait. Surtout pas les centaines d’escort girls engagées par lui et son frère pour être enfermées, parfois des mois durant, dans leur harem. Plusieurs ont raconté l’indécence et la décadence qui règnent au palais. Elles ont vu le sultan et son frère partouzer et se soûler, mille et une nuits durant. Certaines fêtes ont coûté jusqu’à 25 millions d’euros. Des festivités où la cour a joué au polo avec le prince Charles, avant d’écouter un concert privé de Michael Jackson.

Le frère préféré du sultan, partenaire de toutes ses frasques jusqu’à leur brouille, a longtemps possédé un yatch baptisé du nom de la première épouse de Mahomet : Khadidja. Non, je plaisante. Il s’appelait Tétés. Ses frégates, elles, se nommaient respectivement Sein 1 et Sein 2. C’est dire si Brunei ne sait pas à quel sein se vouer… D’où vient cette soudaine poussée de fièvre puritaine ?

Depuis cinq ans, le sultan parle d’instaurer la charia à Brunei, avec toute la sévérité qui s’impose, pour punir les adultères ou les homosexuels. On raconte qu’en prenant de l’âge le sultan voudrait nettoyer sa réputation. Histoire de laisser une meilleure trace et de protéger sa descendance… qui promet. Les fils du sultan semblent tout aussi noceurs, parfois même plus sympathiques, voire excentriques. On peut suivre l’un des princes sur Instagram, de fête en fête, entouré de people comme Pamela Anderson, Janet Jackson ou Mariah Carey.

Bizarrement, surtout des stars connues pour leur engagement en faveur des LGBT. Il se murmure que cette préférence ne doit rien au hasard. Et l’on voit mieux pourquoi leur père tient à soudainement lapider quelques homosexuels du bas peuple. Pour couper court aux rumeurs pouvant toucher ses fils. Ainsi va la vie de cour chez nos derniers sultans. A côté, « Game Of Thrones » est une comédie romantique.

Preuve que nous vivons bien dans le même univers, à défaut du même monde, le sultanat a dû répondre à George Clooney. Le bureau du Premier ministre a cru nécessaire de rappeler que le pays possède un « double système judiciaire » : l’un, islamique, ne s’applique qu’aux musulmans, et l’autre, civil, concerne les habitants chrétiens ou bouddhistes du pays. Deux poids, deux mesures, toujours. Nous voilà rassurés. Les homosexuels chrétiens ou bouddhistes, ou qui connaissent l’un des princes, ne devraient pas être lapidés tout de suite. Si c’est le cas, le monde entier saura pourquoi. Ce n’est pas grand-chose, me direz-vous. Mais, pour un appel, c’est déjà beaucoup.

PAR CAROLINE FOUREST
12 avril 2019

Prendre l’Europe au sérieux

Les politiques se désespèrent. Les opinions publiques ne prennent pas l’Europe au sérieux. Au mieux, elles n’y comprennent rien. Au pis, elles n’y voient qu’un bouc émissaire. Déprimant. Mais qui leur montre l’exemple ?

Les politiques ne donnent pas envie d’Europe lorsqu’ils présentent des listes électorales si tardives, si proches de l’échéance, comme s’ils avaient mieux à faire. Ils n’élèvent pas le débat européen lorsqu’ils se focalisent sur des sujets de politicaillerie nationale. Ne parlons pas de ceux qui passent leur temps à accabler Bruxelles de maux qui relèvent de leurs fantasmes ou de leur impuissance.

Au fond, ceux qui ont le plus œuvré pour mettre en lumière l’importance de l’Europe, ce sont les responsables du Brexit. Ils espéraient simplement brasser du vent pour récolter une image de don Quichotte. Leurs moulins sont allés trop vite. La Grande-Bretagne est passée de cheval de Troie à girouette, déboussolée par sa propre tempête. Cette incapacité à rester ou à sortir, à choisir parmi tant de portes de sortie possibles, quelle publicité pour l’Europe ! Cette indécision devra bien finir. La Grande-Bretagne ne peut quand même pas garder un pied dans l’Europe sans présenter de listes aux élections qui viennent… Qu’elle sorte ou qu’elle reste, son embarras demeurera sa plus grande contribution à l’Union européenne, sa seule pierre apportée à l’édifice.

Depuis le Brexit, Marine Le Pen ne parle plus du Frexit. Jean-Luc Mélenchon a remballé l’idée de faire du pied à ceux que cette illusion excitait. Non, vraiment, ce Brexit calamiteux, c’est peut-être la meilleure des campagnes pour l’Union. De celles qui éviteront peut-être – de justesse – le pire aux prochaines élections.

Pour le reste, on ne voit pas bien comment les électeurs pourraient s’enthousiasmer pour ce qu’on leur propose. Surtout si on continue à penser l’enjeu des élections en termes nationaux.

Qu’on nous épargne les propos indigents et relativistes sur le voile, ou les chamailleries pour savoir qui a le plus trahi la gauche. Parlez-nous d’Europe, d’écologie, de régulation, de taxation, et surtout de vos alliances. Avec qui et contre qui ferez-vous l’Europe ? Comment allez-vous contrer l’Italie de Matteo Salvini et la Hongrie de Viktor Orban ? Comment résister à l’Amérique de Donald Trump et à la Russie de Vladimir Poutine ? Avec une armée enfin commune ? Comment faire pour que l’euro ne soit plus synonyme de baisse du pouvoir d’achat ? Quelle majorité pour mener ces politiques ? Celle du PPE qui veut une Europe libérale ou celle du PSE qui veut une Europe légèrement plus sociale ?

C’est un détail qui change tout. En France, La République en marche possède sa propre majorité. Elle peut maintenir le flou du « en même temps ». Au Parlement européen, elle devra bien s’allier à un groupe pour peser. Cette fois, il faut nous dire qui du libéralisme économique ou du progrès social l’emporte… PPE ou PSE ?

La question des alliances se pose, avec la même cruauté, à propos de La France insoumise. Elle qui ne veut jamais s’allier aux socialistes pour garder toute sa pureté… A quoi sert ce type de posture dans un Parlement européen qui repose sur des coalitions de gauche larges, enjambant les nations et les nuances, pour se regrouper sur l’essentiel ?

Si des candidats aux élections européennes veulent vraiment nous faire prendre ces élections au sérieux, ils doivent y croire eux-mêmes, porter les débats à la hauteur et à l’échelle du moment. Les grands ensembles supranationaux ne sont jamais sortis de terre « pour » quelque chose. C’est trop compliqué de vouloir tous la même Europe. On se regroupe toujours plus facilement « contre » ce que l’on ne veut pas. Une menace, un danger.

Dans les années qui viennent, il y a deux « contre » possibles pour l’Europe. Soit celle de tous « contre tous », de la remontée des nationalismes, qui la déchireront de l’intérieur et la feront imploser. Avec peut-être à sa tête Viktor Orban si sa suspension du PPE n’est pas prolongée par une exclusion. Et puis il y a le nous européen contre les autres. En l’occurrence, deux nations qui menacent notre destin et l’équilibre international : l’Amérique de Trump et la Russie de Poutine. Cette Europe-là peut faire contrepoids. Elle peut rétablir l’équilibre. Ce n’est plus une option mais une urgence. Et l’enjeu, profond, de ces élections.

 

PAR CAROLINE FOUREST
5 avril 2019

Le gout amer de la vérité

Le goût de la vérité n’empêche pas de prendre parti. » La maxime d’Albert Camus, que nous avons faite nôtre à Marianne, résume le subtil de l’éditorialiste. S’engager dans le respect des faits, et non de ses préjugés. Penser par soi-même, parfois contre soi-même, mais penser. Une complexité délicate à transmettre. Les apprentis journalistes des écoles croient souvent que l’engagement nuit à « l’objectivité ». Une négation imbécile de l’esprit critique qu’ils estiment intelligent de revendiquer. Comme si l’idiotie – et non l’honnêteté – pouvait aider à informer, à résister au sens du vent, aux marées, à l’indifférence et aux silences. Il faut prendre parti contre les mensonges si l’on veut couvrir les voix beuglantes de la haine, les sirènes de la propagande, démasquer les fake news.

Comme cette fausse citation qu’un site parodique et le site de propagande russe Sputnik ont attribuée à Marlène Schiappa : « Les Français doivent comprendre que contester la parole du chef de l’Etat, c’est déjà faire un pas vers le terrorisme. » Un faux complet.

L’antidote n’atteindra jamais certains cercles infectés. Ceux-là continueront de croire dur comme fer que nous vivons en dictature. Les mêmes croyaient hier que l’ancienne ministre de l’Education nationale voulait enseigner l’arabe à la place du latin à nos enfants.

Cette confusion est voulue, entretenue, par des sites parodiques et d’autres plus politiques, où la fachosphère croise la russosphère. Cette nouvelle guerre froide de l’information répond à une doctrine revendiquée par le service « désinformation » du GRU : semer la défiance pour déstabiliser. Vieille technique, mais le bistrot mondial qu’est devenu Internet s’y prête comme jamais. Jadis, au comptoir, on soupçonnait les notables de partouzer et les commerçants juifs de trafiquer des jeunes filles. Aujourd’hui, on soupçonne Macron de comploter avec les banquiers pour présider l’ONU, non sans avoir d’abord vendu le siège de la France aux pays arabes.

Noyé sous ce vomi verbal, flot de propos manipulés et avinés, l’éditorialiste chargé de filtrer confesse le tournis et une légère nausée. Il lui vient l’envie de ne plus écrire pour éviter les quolibets, de ne plus vouloir démasquer les menteurs pour ne plus être accusé de leur péché, et même de laisser la vérité se battre toute seule.

Qui sait, peut-être finirait-elle par surnager ? Telle la rescapée d’un naufrage, flottant par-dessus ces océans de déchets, des nouvelles en plastique, formant des marées noires d’infos frelatées. Vivant de cet espoir, l’éditorialiste se sent parfois fragile comme un goéland mazouté. A force de plonger ses ailes et ses poumons dans le pétrole, il peine à respirer. S’il parvient à se désengluer, à s’envoler loin de cette flaque visqueuse, ce n’est plus le goût de la vérité qui le quitte, mais celui de prendre parti.

Prendre de la hauteur peut griser. Vues de trop haut, certaines actualités donnent le vertige. Il en va ainsi des réactions à l’attentat de Christchurch. Que voulez-vous crier ? La digue ne tient plus. L’océan s’ouvre en deux. Entre ceux qui matent le massacre avec une joie exterminatrice non dissimulée et ceux qui demandent à toutes les femmes néo-zélandaises de mettre un voile « par solidarité ». Comme si le voile représentait les musulmans, et même désormais les musulmans attaqués. Un carnage d’amalgames au nom de la bonne volonté. Et, bien sûr, la presse américaine exulte. On aurait enfin trouvé le bon moyen de manifester son deuil après un attentat ! Les étudiants qui ont exécuté un haka furent mieux inspirés. Se soumettre au voile « par solidarité », c’est quand même le meilleur moyen de faire exploser l’extrême droite mondiale, de voir de nouveaux tueurs émerger, et de mettre de nouvelles mosquées en danger.

Plus près de nous, toujours « par solidarité », des Français refusent de condamner les violences à répétition de certains « gilets jaunes ». Tandis que le gouvernement profite de cette violence pour fermer les yeux sur le manque de solidarité nationale envers ceux qui travaillent mais n’arrivent plus à en vivre. Comment choisir entre la violence et la misère ? Albert Camus, le sage Camus, l’antithèse de son homonyme, refusait de soutenir la violence au nom de la justice. Il avait cent fois raison. Il y a même des jours où le goût pour la vérité dégoûte de prendre parti.

PAR CAROLINE FOUREST
29 mars 2019

L’ère des attentats racistes

L’attentat qui a fauché 50 fidèles en Nouvelle-Zélande n’est pas seulement « islamophobe ». Le tueur n’a pas tiré sur le Coran. Ses balles n’ont pas déchiré des versets ni brisé des icônes, mais des vies. Le meurtrier visait des êtres : des pères, des enfants, des sœurs. Il a tué des musulmans pour ce qu’ils étaient et non ce qu’ils croyaient. Son manifeste prononce très rarement le mot « islam », sauf pour dire qu’il respecte les musulmans dans leur pays d’origine. Sa haine les cible en tant que migrants, perçus comme des « envahisseurs » menaçant sa « race ».

Dans un manifeste digne d’un manuel de jeu vidéo, le tueur se présente lui-même comme « raciste », « écofasciste » et termine par « On se reverra au Walhalla ». L’auteur de ce testament a beau l’avoir intitulé « Le grand remplacement », il s’identifie davantage à Thor qu’à Renaud Camus, fréquentait moins les librairies qu’Internet : « le seul endroit où trouver la vérité ». Une vérité qu’il a visiblement cherchée dans la fachosphère.

Ce sont ces communautés numériques empoisonnées, incitant à la haine et même au meurtre, que l’on doit combattre pour prévenir d’autres massacres. Il est évident qu’il y en aura de plus en plus. Entre la libération de la rage, la vidéo en direct et la libre circulation des armes, nous sommes entrés dans l’ère du spectacle narcissique de l’hyperviolence.

Les barbus regardent des vidéos de décapitation en boucle, avant de se filmer tuant des mécréants. Les crânes rasés massacrent après s’être excités sur le taux de fertilité des hommes étrangers, qu’ils voient violer leurs femmes comme à Cologne. Non pas qu’ils soient féministes – ils détestent les féministes, les Lumières et l’universalisme. Ils tiennent juste à leur cheptel. Un terroriste suprémaciste n’est jamais qu’un djihadiste blanc. Même virilité féroce, même orgueil bafoué, même incapacité à défendre ses idées autrement que par la violence. Par son crime, le tueur de Christchurch a voulu nous « déstabiliser », susciter une onde de choc, d’où naîtraient le chaos puis la radicalité. Son pari n’est pas sûr d’échouer.

Si l’attentat émeut autant, et mondialement, c’est qu’il nous parle de l’air pourri du temps, où l’idéologie suprémaciste redevient le danger du moment. C’est toute la différence entre un fait divers et un attentat. Un fait divers ne traduit que la folie d’un individu. Un attentat trahit la folie d’une époque. Il comporte une part d’idéologie sur laquelle nous pouvons agir, à condition de ne pas la nier. C’est ce qu’a fait Donald Trump, réduisant ce massacre à un acte isolé, avant d’enchaîner – comme si de rien n’était – sur l’invasion des migrants !

La gauche a hurlé. Hélas, son alerte ne sera d’aucune efficacité, voire contre-productive, tant que certains s’obstineront à confondre la vigilance envers l’intégrisme et la violence raciste. Cet amalgame sert aussi bien l’extrême droite islamiste que l’extrême droite suprémaciste. Un engrenage facilité par la confusion du mot « islamophobie », qui associe la peur légitime de l’islam fondamentaliste à un rejet des musulmans. Par peur de glisser de l’un à l’autre, une certaine gauche préfère éviter ces sujets. Or l’extrême droite monte chaque fois qu’elle se tait. Comme Donald Trump après l’attentat d’Orlando. En fait, la gauche américaine est si maladroite que l’extrême droite pourrait même bénéficier des attentats suprémacistes !

Juste un exemple. Lors d’une veillée pour les victimes de Christchurch, la pauvre Chelsea Clinton s’est fait publiquement agresser par des étudiants la rendant responsable de la tuerie… Pourquoi ? Parce qu’elle s’inquiétait, quelques jours plus tôt, comme d’autres démocrates, d’une phrase douteuse sur l’argent et le lobby israélien prononcée par une députée américaine voilée fan d’Erdogan.

Bienvenue dans ce monde de fous où critiquer l’extrémisme ou l’antisémitisme vous vaut d’être traité de nazi. Désormais, en plus d’être « islamophobe », on vous accusera d’avoir du sang sur les mains : celui des crimes commis par les suprémacistes que vous combattez. Les extrêmes, décidément, savent se faire la courte échelle. Tels des jumeaux maléfiques, ils façonnent un monde où s’opposer à eux fait de vous des extrémistes. Entre leurs balles et leurs procès d’intention, nous comptons les morts en silence.

PAR CAROLINE FOUREST
22 mars 2019

L’Algérie respire enfin

Personne n’est dupe. Le régime ne tombera pas si facilement. Le clan va s’accrocher, gagner du temps, parier sur l’épuisement, l’exaspération, et jouer la radicalisation. N’empêche. Un vent d’espoir a fissuré la fatalité algérienne. Passée trop vite de l’infantilisation coloniale à l’illusion nationaliste, mise sous tutelle pendant des années par crainte de la plaie intégriste, l’Algérie se redresse enfin. Et nous rêvons avec elle.

Demain peut-être, elle connaîtra un scénario à la tunisienne. Les turbulences, et même le pire ne sont pas exclus. Mais, au bout du tunnel, il existe un compromis possible, entre stabilité et réel progrès démocratique.

C’est tout le mal qu’on souhaite à ce pays frère, « sans ingérence, ni indifférence » . La France n’a jamais raison en Algérie. Tout ce que nous pouvons faire, c’est admirer et espérer, en solidarité avec ceux qui lui veulent du bien.

Le souffle de l’histoire incite à l’optimisme et à croire au changement. Une tornade numérique et générationnelle souffle sur la planète. Elle peut tout emporter et tout apporter. Le pire comme le meilleur. En démocratie, elle balaie les hommes politiques expérimentés, fait monter la violence, la défiance et les extrêmes. En dictature, au contraire, elle peut décapiter les tyrans et ramener de l’oxygène. Quel contraste entre ces deux révoltes populaires qui s’agitent à front renversé de part et d’autre de la Méditerranée !

D’un côté, des millions d’Algériens manifestent dans le calme face à un pouvoir armé qui triche pour se maintenir aux commandes depuis des décennies. De l’autre, une poignée de Français se croient en guerre contre un régime policier parce qu’ils manifestent violemment contre un gouvernement à peine élu. En Algérie, le chemin sera autrement plus compliqué que voter contre Emmanuel Macron à la prochaine élection. Sous pression, Abdelaziz Bouteflika et ses pantomimes l’ont tout simplement annulée. Une entourloupe évidente. Pourtant, le seul fait que le pouvoir doive changer de stratégie représente une victoire pour la rue algérienne… Elle qui n’osait plus espérer depuis l’échec de son printemps arabe.

Un homme politique algérien y a cru : Saïd Sadi, l’opposant de toujours. Il l’a payé si cher.

Puisqu’il est retiré de tout, redevenu un simple citoyen parmi d’autres, qu’on me pardonne de lui rendre un hommage plus personnel. De tous les hommes politiques qu’il m’a été donné de connaître, c’est l’un des rares pour qui j’éprouve une sincère admiration. Elle remonte à l’enfance. Ma famille a connu la sienne. Quand j’avais 12 ans, je ne savais rien de l’Algérie, mais je savais qu’un homme rêvant de transformer son pays devait parfois se cacher. Parce que des extrémistes rêvaient, eux, de l’assassiner. Sa sœur m’a dit : « Un jour, si tu deviens journaliste et s’il devient président, tu pourras l’interviewer. » Saïd Sadi n’est jamais devenu président. Mais je suis devenue journaliste et j’ai eu l’honneur de l’interviewer.

Depuis, nos conversations n’ont jamais cessé. Son parcours dit tant de l’Algérie et de ce qu’elle a traversé.

Il a connu les geôles du régime, les menaces des intégristes, et a subi tous les procès d’intention : des crachats des nationalistes aux fatwas des islamistes, en passant par les campagnes d’intoxication de leurs obligés et de leurs idiots utiles.

Je me suis souvent demandé comment il tenait. L’Algérie avait tant besoin d’un homme aussi équilibré, psychiatre de formation. Au moment du printemps arabe, il y croyait encore.

Au prix d’être agressé, bousculé, conspué, pour avoir pris la tête de manifestations. Le pouvoir a été plus malin. Les peurs étaient trop fortes.

Hantée par ses années noires et ses morts, l’Algérie a préféré retenir son souffle et laisser passer sa chance. Elle revient aujourd’hui, comme le printemps revient toujours après l’hiver. Entre-temps, Saïd Sadi s’est retiré de la vie politique. L’autre jour, il est sorti, comme un citoyen lambda, respirer l’oxygène de cette foule qui aspire au changement. Les manifestants sont venus le saluer et le prendre dans leurs bras. C’est à eux, maintenant, de prendre le relais. Une nouvelle génération doit émerger. On se souviendra simplement que, pendant toutes ces années, si sombres et si longues, il n’y avait pas que des pourris et des fous en Algérie. Des hommes bien ont tenu. Leur exemple mérite le respect… Peut-être même d’inspirer.

PAR CAROLINE FOUREST
15 mars 2019