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Caroline Fourest : « On ne fera pas baisser le racisme en trouvant des excuses sociologiques aux fanatiques »

Etre ou ne pas être Charlie. Telle n’est plus la question. Plus de quatre mois après les manifestations du 11 janvier, deux camps s’affrontent pour dire qui est vraiment Charlie. Pour l’un, c’est un républicain, défenseur de la laïcité et du droit au blasphème. Pour l’autre, c’est un islamophobe qui se cache derrière la République pour stigmatiser une partie de la population (thèse du dernier essai de l’historien et démographe Emmanuel Todd). Dans son dernier livre, Eloge du blasphème qui vient d’être publié chez Grasset, l’essayiste Caroline Fourest, qui a travaillé plusieurs années à Charlie Hebdo, répond au procès en islamophobie fait aux caricatures et met en garde contre le détournement de la laïcité à des fins identitaires.

Vous défendez la liberté d’expression, pourquoi est-il devenu presque blasphématoire de dire «Je ne suis pas Charlie» ?

Il ne s’agit pas d’interdire ni de censurer ceux qui refusent de soutenir la liberté de ton de dessinateurs ou des journalistes assassinés par des terroristes, ce que voulait dire «Je suis Charlie», mais a-t-on le droit de leur répondre ? Entendre des gens déformer l’intention de ces dessins, nier leur contexte, c’était déjà pénible avant. C’est devenu extrêmement douloureux après les attentats. J’ai ressenti le besoin, une urgence folle, d’armer de mots ceux qui veulent faire bouclier contre ces confusions, qui peuvent finir par des balles.

Le livre commence par une sorte de typologie des façons de refuser d’être Charlie. Elles n’ont pas toutes la même intention. Il y a des gens de bonne foi qui n’ont pas compris l’importance de faire cette couverture de Luz, «Tout est pardonné», une semaine après le massacre. Il y a des artistes qui ont considéré que c’était «mettre de l’huile sur le feu».

Et puis, il y a les adversaires, réels et idéologiques, du droit au blasphème et de la laïcité dès lors qu’il s’agit de tenir tête aux intégristes musulmans. Des gens qui se disent antiracistes uniquement pour mieux traiter de racistes ceux qui défendent la liberté de rire du terrorisme sous prétexte que les musulmans sont minoritaires en France. Sauf que ces dessins ne rient pas des musulmans. Ils rient de ceux qui les persécutent et défigurent l’islam pour dominer, intimider et tuer.

N’y a-t-il pas eu une sacralisation de Charlie après les attentats ? Emmanuel Todd a parlé du 11 janvier comme d’un «flash totalitaire», Régis Debray d’un risque de «maccarthysme démocratique»…

Ces intellectuels ont intellectualisé le renversement du monde. Avec des mots savants, saupoudrés de snobisme théorique, on assiste à une inversion totale des responsabilités entre le bourreau et la victime. Ceux qui défendent une liberté de façon pacifique sont devenus les violents, et ceux qui veulent les censurer ou trouver des circonstances atténuantes aux tueurs seraient victimes de terrorisme intellectuel, c’est inouï. J’ai admiré Emmanuel Todd pour son livre le Destin des immigrés (1). Aujourd’hui, je me demande si sa méthodologie était fiable, déjà à l’époque.

Au lieu de s’abriter derrière une méthode scientifique défaillante, Emmanuel Todd devrait assumer ses positions polémistes. D’autant que nous ne sommes pas à égalité pour confronter nos points de vue dans ce débat. Les intellectuels qui traitent les autres d’«islamophobes» n’ont pas besoin de protection policière. Ceux qui défendent le droit au blasphème travaillent avec un pistolet sur la tempe.

Vous distinguez deux gauches antiracistes dont l’une serait antilaïque…

Depuis le 11 septembre 2001, une certaine gauche – qu’on appelle parfois «islamo-gauchiste» – s’est mise à ne penser le monde qu’en fonction du risque de racisme envers les musulmans. En mettant de côté la réalité de l’intégrisme et en niant la montée de l’antisémitisme. Cette gauche, radicale ou confuse, passe sa vie à traiter d’«islamophobes» ceux qui défendent une vision équilibrée de la laïcité, à la fois ferme envers les fanatiques et ferme envers le racisme. Ces deux dangers existent dans notre société. Il faut les regarder en face. On ne fera pas baisser le racisme en trouvant des excuses sociologiques à ceux qui deviennent fanatiques ou terroristes. Au contraire, ce discours misérabiliste pousse des Français dans les bras de Marine Le Pen. Le seul moyen de les retenir, c’est de défendre une gauche lucide, qui n’a pas peur des mots.

Le danger intégriste ne vous empêche-t-il pas de voir la réalité du racisme antimusulman ?

Si j’étais aveuglée par mes travaux sur l’intégrisme, je n’aurais pas repris mes travaux sur l’extrême droite identitaire, ni dénoncé l’OPA xénophobe du Front national sur la laïcité, ni pointé du doigt ce racisme dans tous mes livres et films. J’ai toujours mis en garde contre le détournement de la laïcité à des fins anti-islam, au point d’être détestée par des groupes comme Riposte laïque ou dénoncée comme «islamophile», parce que je refuse d’interdire le voile simple dans la rue, d’interdire à des mères voilées d’accompagner des sorties scolaires, ou parce que je soutiens le droit au choix entre un menu végétarien et un menu avec viande dans les cantines scolaires. Je n’ai jamais présenté le danger de l’intégrisme musulman comme un danger «invasif» ni cru à une prise de pouvoir islamiste en France. Ce qui m’inquiète, c’est que les agissements de cette extrême droite islamiste facilitent une prise de pouvoir politique de type nationaliste, fasciste et raciste. Par écœurement face aux discours de lâchetés sur l’intégrisme et le terrorisme.

La laïcité telle qu’elle existe est-elle adaptée aux évolutions de la société ?

Au niveau législatif, nous sommes arrivés à une forme assez élaborée et équilibrée de laïcité. Il faut se garder de régler tous nos débats de société par une nouvelle loi. Après avoir défendu la loi sur les signes religieux à l’école publique en mars 2004, il s’agit maintenant de trouver un compromis entre ce que l’on demande aux élèves et ce que l’on demande aux parents, entre ce que j’ai appelé dans la Dernière Utopie (2) «les lieux de contrainte», comme l’école, et les «lieux de liberté», comme la rue ou les commerces. Dans la rue, au domicile ou dans les restaurants, on ne peut pas invoquer la laïcité pour imposer un mode de vie, sauf en cas de trouble à l’ordre public comme le voile intégral, qui masque l’identité. Je suis consciente de la tentation de certains politiques de détourner l’esprit de la laïcité pour en faire un prêt à penser dogmatique, et je me bats contre ça.

Certains considèrent que blasphémer l’islam, c’est humilier les plus faibles…

C’est la logique de la «minorité contre la majorité» d’une certaine gauche. Dans cette logique, l’intégrisme n’est un problème qu’associé à la majorité religieuse française. Quand par exemple il s’agit de Christine Boutin, de la Manif pour tous et de l’intégrisme chrétien. Dès que l’intégrisme vient de l’islam, le discours change totalement, certains, à gauche, ferment les yeux. Cette façon de réduire les musulmans à des «faibles», même quand ils sont intégristes et veulent dominer (les femmes, les homosexuels ou les juifs), ne relève pas seulement d’un paternalisme exotique dégoulinant de bons sentiments, mais d’un essentialisme qui enrôle musulmans progressistes et d’extrême droite dans la même «communauté», presque des indigènes, à protéger. Cela me choque en tant qu’antiraciste. Je juge les gens en fonction de ce qu’ils pensent, pas de leur religion.

Quant au droit au blasphème, il nous protège tous, croyants et non-croyants. Sans ce droit, les tabous religieux sont au-dessus des autres, l’expression d’une foi minoritaire peut être considérée comme un «blasphème» par la religion majoritaire comme au Pakistan, le débat n’est plus possible, et nous renonçons à notre démocratie laïque.

Par rapport au reste du monde, la France est minoritaire dans sa défense du droit au blasphème, n’est-ce pas le signe qu’il faut évoluer ?

156 pays possèdent une loi contre le blasphème. Ce n’est pas parce que nous sommes minoritaires qu’il faut refuser de défendre notre modèle. Dans une époque mondialisée, le moindre dessin ou propos peut être sorti de son contexte, de son intention, pour être livré en pâture à des foules hystériques à l’autre bout du monde, qui n’en comprennent ni la langue ni l’humour, et ne l’ont souvent même pas vu ! Faut-il arrêter de parler ou dessiner ou se battre pour une information plus contextualisée ?

Il faut tenter de peser sur les règles qui doivent encadrer cette mondialisation sauvage de l’information. Les grands mastodontes de l’information comme Google, Facebook, appliquent les critères américains. En principe, tout est permis. Dans les faits, ils censurent le moindre sein ou dessins sur le religieux par peur des ligues de vertu. Par contre, l’incitation à la haine raciste, homophobe, antisémite pullulent. Contrairement à DailyMotion, qui régule ses contenus, il y a sur YouTube des vidéos qui chantent les louanges des Kouachi. Ces grands groupes américains portent une part de responsabilité dans la montée de la violence verbale et donc physique de notre époque. Même si c’est un point de vue minoritaire, et encore très français, je plaide pour une liberté totale quand il s’agit de blasphémer, mais pas en cas d’incitation à la haine ou au meurtre. C’est toute la différence entre Charlie Hebdo et Dieudonné.

Justement, où est la limite entre blasphème et incitation à la haine ?

C’est la différence entre rire des terroristes et rire avec les terroristes. Rire du religieux, se moquer des fanatiques, d’Al-Qaeda et de Daech, comme le fait Charlie Hebdo, participe du débat d’idée. C’est même l’oxygène qui permet de prendre de la distance face à la violence physique. Se moquer de l’extermination ou d’un attentat, c’est relativiser l’horreur de la violence physique. Tout le contraire. Quand Dieudonné se moque de la Shoah, tout en déplorant que des journalistes qui portent un nom juif y aient échappé, quand il crée un parti avec un national socialiste qui fait des quenelles devant des lieux où on a tué des Juifs, ce n’est plus de l’humour… mais de l’incitation à la haine, raciste et d’extrême droite. Il faut expliquer aux jeunes, qui ne comprenent pas toujours la différence. C’est aussi l’un des buts de ce livre : fournir des arguments aux professeurs. Leur mission est colossale : aider une génération à passer du scepticisme propice au complotisme à un esprit critique correspondant à l’esprit des Lumières. Rien n’est plus urgent.

(1) Emmanuel Todd, «le Destin des immigrés», Seuil, 1997.

(2) Caroline Fourest, «la Dernière Utopie», Grasset, 2009.

Anastasia VÉCRIN (Libération du 20 mai 2015)

ELOGE DU BLASPHÈME de CAROLINE FOUREST aux éditions Grasset 17 €.

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