Politis en service dérangé

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Dans son dernier crachat, le magazine Politis pousse le délire jusqu’à inventer une conversation entre moi et Matignon pour me décrire en « milicienne », en « service commandé » contre Jean-Louis Bianco… animée par la « haine ».

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Le procédé va loin dans le fantasme, même s’il est habituel. Politis me poursuit de sa rage depuis plus de dix ans, depuis que j’ai dénoncé les liens entre Denis Sieffert et Tariq Ramadan dans « Frère Tariq » (2004). Avant, ils encensaient mes livres (ceux sur la droite religieuse américaine). Le féminisme et la laïcité m’ont permis de ne pas confondre les Frères musulmans, réactionnaires et fondamentalistes, avec des « damnés de la terre », contrairement à Politis.

Le féminisme n’étant pas leur fort, il ne leur vient pas à l’idée qu’une intellectuelle engagée (fût-elle femme) puisse avoir influencé le débat public, donc politique, et non le contraire ? En l’occurence, j’alerte depuis vingt ans contre toute complaisance envers l’intégrisme, et depuis des mois contre les dérives de l’Observatoire de la laïcité.

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Quand Manuel Valls s’empare de cette alerte, en janvier 2016, je reproche cet appel douteux à Nicolas Cadène et Jean-Louis Bianco depuis le 26 novembre 2015 (voir mon tweet et celui de Mehdi Ouraoui, le premier à avoir alerté), une pétition initiée par Laurence Marchand-Taillade et Mohamed Sifaoui est déjà en cours, et trois membres de l’Observatoire dénoncent à juste titre la campagne du rapporteur de l’Observatoire contre Elisabeth Badinter depuis des jours.

Interrogé sur cette longue polémique, le Premier ministre a dit partager cette inquiétude. Ce qui n’était qu’un débat entre militants laïques a pris une nouvelle dimension, plus grand public. Le Monde m’a appelé pour me demander une tribune sur les raisons de cette colère. Ce que j’ai accepté. Quel complot ! Ainsi donc des intellectuels dénoncent une institution, un Premier ministre lit (c’est assez rare, en effet), entend l’alerte, et s’en inquiète… Mais où vivons-nous ? Dans la démocratie des idées, peut-être ? Celle où les militants sont censés influencer les gouvernants et les corps intermédiaires jouer leur rôle de lanceurs d’alerte… Qu’il s’agisse de dénoncer les dérives de l’Observatoire de la laïcité, les effets indésirables de la déchéance de nationalité ou la prolongation indéfinie de l’Etat d’Urgence.

Sans doute est-ce moins séduisant à vendre aux ouailles de Politis qu’un complot où une milicienne (pourquoi pas à la tête d’une brigade de SA féminines tant qu’on y est) servirait le « POUVOIR »… Ce mot semble tellement exciter ce petit monde sectaire et dogmatique qu’ils finissent par tout réduire, le débat et le fonctionnement normal d’une démocratie, à leurs petites obsessions complotistes, partisanes et politiciennes.

Elles feraient sourire si elles ne participaient pas d’un climat empoisonné et d’un aveuglement. Où la gauche sectaire préfère amalgamer des féministes avec des racistes, leur exigence avec de « la haine », plutôt que d’ouvrir les yeux sur la dangerosité de leurs nouveaux « camarades » de combat : réactionnaires, fanatiques, sexistes, antisémites, homophobes… Oppresseurs et non opprimés.

Caroline Fourest

Après Cologne : déni ou mépris du féminisme ?

Cette semaine Caroline, vous dénoncez une certaine tendance à exagérer le déni des féministes françaises sur les violences de Cologne… Comme si leur prétendu silence arrangeait les plus conservateurs souhaitant incarner à eux seuls la lucidité.

Nous sommes plus de trois semaines après le sinistre réveillon de Cologne. Et la dénonciation persistante d’un déni — qui a existé en Allemagne mais beaucoup moins en France — se prend parfois une tournure douteuse. En tout cas lorsqu’elle vient d’intellectuels ou des éditorialistes d’habitude hostiles aux féministes. Ceux qui nous expliquent dans d’autres contextes, comme la polémique sur les ABCD de l’égalité ou la question du genre, combien le féminisme détruit la civilisation… Et qui sur Cologne nous donneraient presque des leçons de féminisme civilisationnel.

Je ne fais évidement pas partie de ces féministes complexées qui pensent qu’on doit taire ou minimiser le caractère profondément choquant, massif et régressif de ce qui s’est passé à Cologne. Mais aussi en Suède et dans d’autres villes d’Allemagne. J’ai parlé de  « chasse aux femmes » à ce micro la semaine dernière. Tellement ces scènes terribles nous rappellent celles de la Place Tahrir. Et procèdent d’une domination masculine, pas uniquement mais particulièrement débridée au sud de la Méditerranée. Ce qui représente un défi majeur pour nos acquis. Qu’il ne faut pas le taire par peur du racisme. Au contraire, il faut parler. Pour couvrir la voix des racistes. Et je ne suis absolument pas la seule féministe à le dire. Ni Elisabeth Badinter. D’autres féministes, nombreuses, le disent. Clairement et sans détour.

À notre micro, nous recevions aussi Michelle Perrot et Wassyla Tamzali, qui ont également dénoncé ce qui s’est passé à Cologne…

Bien d’autres l’ont dénoncé. Valérie Toranian, Djemila Benhabib, Marieme Helie Lucas ou encore les FEMEN. Un mouvement qui se bat justement pour le droit des femmes à occuper l’espace public. Quitte à se faire tabasser ou insulter, avec une violence inouïe, par des réseaux qui nous donnent aujourd’hui des leçons de féminisme sur Cologne.

Ce n’est pas un paradoxe. C’est un aveu. Les machistes préfèrent logiquement cogner sur les féministes et leur déni, soi-disant généralisé, que de s’épancher sur la source du mal : le machisme. Avec un peu de mauvaise foi, on va bien finir par nous expliquer que toute la gauche se résume à ces postures antiracistes embarrassées piétinant les droits des femmes au nom du « Pas d’amalgame ».

C’est assez insupportable quand on appartient à l’autre gauche. Celle des 92% toujours Charlie. Quand on a soutenu Ni putes ni soumises, le droit de publier des caricatures sur Mahomet. Quand on se bat depuis des années aux côtés de féministes du Maghreb et du Moyen-Orient contre le voile. C’est plus particulièrement pénible quand on a écrit des dizaines de livres dénonçant le relativisme culturel et la tentation obscurantiste de son propre camp. Des mots et un combat repris, dix ans plus tard, par des éditorialistes conservateurs… qui se gardent bien de rappeler que l’alerte venait, en premier, de progressistes.

Vous pensez que la gauche française a mieux résisté à la tentation du déni que d’autres pays européens ?

Un peu mieux oui. Contrairement à beaucoup de gauches européennes, une grande partie de la gauche française n’a jamais abandonné le combat des femmes ni celui de la laïcité. Au prix de se faire traiter d’islamophobe, de se faire huer et pour certains de se faire tuer…

On ne peut pas en dire autant de d’éditorialistes défendant la domination masculine et le retour au sacré toute l’année, sauf si les agresseurs sont immigrés ou musulmans. Je pense au silence embarrassé qui a par exemple entouré la sortie d’un livre de deux féministes catholiques, Maud Amandier et Alice Chablis, sur l’ « Eglise et l’égalité des sexes ». Le livre, ironiquement, s’appelait le « déni ».

Ce déni-là n’empêche pas de dénoncer l’autre déni, les tweets effectivement ahurissants de trois féministes sur Cologne. Il ne les autorise pas pour autant à réduire l’ensemble du féminisme voire toute la gauche à cette posture. Cette réduction n’est pas neutre. Il s’agit d’effacer cette gauche féministe et laïque, lucide, qui dérange. Pour mieux dégager l’horizon. Pour permettre un face-à-face commode entre une gauche aveugle au sexisme sous prétexte de ne pas faire monter le racisme et une droite décomplexée prête à confisquer la défense de l’égalité, qu’elle méprise en réalité, pour brandir son vrai drapeau : celui de l’identité… et de l’honneur viril bafoué.

Dans les années qui viennent, le vrai courage intellectuel sera de refuser ce match viril qui menace. Et qui commence par faire sortir les féministes lucides du terrain. Car elles veulent réellement protéger notre espace et notre débat public du retour, poli ou sauvage, de la domination masculine.

Caroline Fourest

 

Le droit de réponse mensonger de Coexister

Il y a quelques jours, Le Monde m’a demandé d’écrire une tribune pour éclaircir la polémique suscitée par Jean-Louis Bianco : Pourquoi Jean-Louis Bianco a-t-il fâché tant de laïques ? Cet article a logiquement déplu à l’association Coexister, mise en cause. En guise de droit de réponse, son principal animateur, Samuel Grzybowski, m’accuse de « propos mensongers »… Sans jamais démontrer en quoi mes reproches sont infondés. En réalité, ils sont parfaitement exacts. 

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  • Coexister est bien doté de moyens importants. L’association a été lauréate du programme «  La France s’engage », dotée de subventions grâce au Fonds d’expérimentation pour la jeunesse (FEJ) ayant mobilisé 50 millions d’euros à l’intention de l’économie sociale et solidaire. Cette subvention n’est bien entendu que l’une de ses sources de financements. Dans sa défense, Monsieur Samuel Grzybowski confirme d’ailleurs l’étendue de ses moyens d’interventions. Coexister est, par exemple, hébergée au Foyer 104, dirigé par les Assomptionnistes.

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  • Concernant la proximité avec l’Église de Coexister, elle est  confirmée par Monsieur Samuel Grzybowski, qui écrit : « Coexister n’est pas plus proche de l’Église catholique que de l’Élysée ou du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) ». Ce qui n’invalide en rien mon propos. La proximité ne signifie en rien une exclusivité. Ceci étant dit, Coexister est bien plus proche de l’Église que du CRIF ou de l’Élysée. Samuel Grzybowski intervient sur tous les médias catholiques. Il a été reçu par le président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, Mgr Jean-Louis Tauran, au Vatican. Il a égalemet été invité à participer aux rencontres d’Assise à l’invitation du pape Benoît XVI. Il a personnellement rencontré le Pape François. Mais surtout, Coexister est la branche française de Global Interfaith Youth Network – Religion for peace. Une organisation fondée à l’Université catholique de Louvain pour faciliter la résolution des conflits grâce au religieux. Ajoutons, que sa présidente honoraire en 2015 était Meherzia Labidi, ancienne députée du mouvement islamiste Ennahdha en Tunisie… Tendance Frères musulmans.

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  • Concernant, les propos de Monsieur Samuel Grzybowski sur l’éducation nationale et l’enseignement des sciences et des croyances, il suffit de lire son tweet pour voir qu’il interroge ouvertement le fait d’enseigner la « supériorité » des sciences sur les croyances. Je ne suis pas la seule à m’en être étonnée ni à l’avoir relevé.

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  • Concernant le fait de nier la proximité de Monsieur Samuel Grzybowski  avec des Frères musulmans, nous sommes au coeur du sujet. Ainsi donc, monsieur Samuel Grzybowski  ne voit aucune proximité dans le fait de déclarer « intéressant » la pensée des Frères musulmans, d’animer une association dont la maison-mère a pour présidente honoraire 2015 une ancienne députée du mouvement islamiste Ennahdha (tendance Frères musulmans), tout en collaborant avec plusieurs associations proches des Frères comme le Collectif contre l’Islamophobie, le rappeur Médine, Nabil Ennasri ou l’UOIF, tout en soutenant la très douteuse association Baraka City (dont le président refuse de condamner clairement Daech) ou en participant à la Journée mondiale du Hijab comme à Orléans
  • C’est un problème. En fait, c’est exactement le fond du problème. Et ce que lui reprochent de nombreux laïques, ainsi que plusieurs fins connaisseurs de la nébuleuse frériste.

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Voilà pour les « propos mensongers », en réalité parfaitement  exacts. En vertu de quoi, c’est le titre initial du texte de Samuel Grzybowski, publié par Le Monde, qui est mensonger. Après examen des faits, la rédaction du Monde a d’ailleurs retiré ce titre. Tout simplement faux et malhonnête. 

Contrairement à ce que cherche à faire croire Coexister ou l’Observatoire de la laïcité, la polémique n’a rien à voir avec une quelconque lutte entre Aristide Briand et Émile Combes quant à l’interprétation de 1905. Je me reconnais évidemment dans le compromis d’Aristide Briand. Ce n’est tout simplement pas le sujet. La polémique soulevée par plusieurs organisations laïques et le Premier ministre lui-même concerne la présence de l’Observatoire de la laïcité aux côtés de mouvements islamistes attaquant les laïques. La mauvaise foi de la réponse de Coexister risque fort de l’envenimer, au lieu de lever nos craintes.

Caroline Fourest

Concernant les autres soutiens, fort peu laïques, de Jean-Louis Bianco.

Agressions sexuelles à Cologne, du déni empoisonné au combat de coqs

par franceculture

Une leçon semble avoir au moins été tirée de cet atroce réveillon. Ce n’est pas parce qu’un événement est dérangeant qu’il doit être tu. Ce n’est pas la seule explication à l’origine du silence des premiers jours. La première des raisons, au moins en ce qui concerne la presse, c’est tout simplement l’absence de sources pour pouvoir en parler. Le déni puis les informations très parcellaires délivrées par la police allemande.

Le peu qui semble établi suffit à être grave. Plus de 600 plaintes déposées pour des vols, mais aussi à 40% pour agression ou harcèlement sexuel en réunion. Les victimes décrivent des agresseurs d’origine arabe, dont certains francophones, plutôt marocains et algériens si l’on en croit les rares contrôles ou interpellations. Quelques Syriens. Quelques Irakiens. Plusieurs interpellés, pas forcément les coupables, sont demandeurs d’asile.

Cela suffit à faire des agressions de Cologne un cauchemar à tout point de vue. D’abord et avant tout pour celles qui l’ont vécu. Ensuite pour ceux qui vont en subir les conséquences sans avoir rien fait. Enfin pour ceux qui doivent en débattre.

Il fallait déjà réussir à dénoncer le terrorisme et l’islamisme sans affecter tous les musulmans. Voilà maintenant qu’il faut traiter ces scènes de chasse aux femmes sans provoquer le rejet des migrants ou des réfugiés. C’est l’horreur, et l’enfer.

Les précautions de certaines féministes

Certaines associations féministes, pas toutes, ont pris mille précautions. Ne parlons pas de certains milieux antiracistes pour qui, dans ces cas-là, la moindre personne osant dénoncer le sexisme est raciste… Ce n’est pas nouveau. En 1976 déjà, lorsqu’une féministe du MLF s’est fait violer par un militant immigré, des camarades gauchistes — qui considéraient les revendications féministes comme accessoires et « bourgeoises » — lui ont ordonné de se taire. Pour ne pas stigmatiser. Heureusement pour nous toutes, les féministes du MLF ne se sont pas laissé intimider. Elles ont dénoncé le viol pour ce qu’il est : un acte de dominant, même quand il vient d’oppresseurs par ailleurs dominés.

A Cologne, le jour où les troupes racistes et anti-musulmanes de Pegida défilaient sur le mode « tous les réfugiés sont des violeurs », des associations de femmes manifestaient à la fois contre les agressions et leur récupération raciste. On peut dénoncer le sexisme des uns sans être dupe du virilisme des autres.

L’extrême droite ne se dit féministe que lorsqu’il s’agit de marquer son territoire face à des hommes arabes ou musulmans. En France, elle n’a aucun scrupule à insulter et à menacer les féministes osant dénoncer leur sexisme sur la place publique. Or c’est bien l’enjeu de Cologne. Le droit des femmes à disposer de l’espace public sans être agressées.

Ce droit existe en théorie. En pratique, combien de villes sont sûres dès que la nuit tombe pour les femmes ? Qu’elles puissent célébrer le 31 décembre au milieu d’hommes nombreux et éméchés est en soi une victoire de la civilisation sur la domination. On la doit aux féministes et à des décénies de déconstruction.

Que l’une de ces rares places pacifiées puisse devenir, comme à Tahrir, le théâtre de scènes moyen-âgeuses est un retour en arrière propre à enrager.

Cette violence misogyne n’est le monopole d’aucune culture ni d’aucune religion. Une histoire millénaire est là pour le prouver.

Mais il est faux de nier qu’elle ne varie pas en intensité selon qu’une culture soit plus ou moins patriarcale ou féministe. En Allemagne, en Suède, en France, les femmes ont arraché le droit de vivre libre sans être considérées comme objets ou des proies.

Accueillir à l’intérieur de ces sociétés des hommes qui viennent de sociétés machistes, où on leur explique que les femmes européennes sont des putes parce que libres, est un défi.

Le choc des cultures machiste/féministe

La réponse n’est certainement pas de tout mélanger. Les voyous agissant comme des vandales en terrain conquis et les réfugiés fuyant cette violence patriarcale… Ayant donné au mieux la dictature. Au pire le totalitarisme religieux.

Horrifiés par des violences qu’ils espéraient sans doute avoir laissé derrière eux, des réfugiés ont distribué des fleurs et brandi des pancartes contre le sexisme pour tenter de faire oublier cette image qu’on leur colle désormais.

Dans le New-York Times, on peut lire le récit d’une étudiante américaine sauvée des agresseurs de la Saint-Sylvestre par un groupe de réfugiés.

Il y a certainement aussi des réfugiés parmi les agresseurs. Ils doivent être très clairement sanctionnés. Mais ils sont plus nombreux à pleurer en pensant à leurs sœurs, enlevées et violées par les hommes de Daech ou les militaires d’Assad. Ceux-là n’ont pas traversé dix pays et manqué de se noyer mille fois pour se comporter comme les bourreaux qu’ils cherchent à fuir.

Ceux-là ne seront pas difficiles à convaincre que l’Europe est une terre plus sûre et plus agréable à vivre parce qu’elle protège les droits des femmes.

Chronique à retrouver tous les lundis sur France Culture à 7h18.