Les casseurs d’unité

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Il existe décidément un gouffre entre le petit cercle ayant bien ri de voir une voiture de police en feu, posté des commentaires amusés, des tonnes de smileys, un pancarte « poulets rôtis ». Et la foule de ceux qui, bien plus nombreux, trouvent cette violence aussi stupéfiante qu’indécente.

Faut-il rappeler qu’il y a six mois, des policiers se trouvaient sous le feu de balles terroristes et qu’on y laissait 130 corps ? Faut-il rappeler que les forces de l’ordre peuvent être tirés comme des lapins, à tout moment, par des fanatiques en cagoule croyant jouer à la guerre sainte. Ils sont déjà bien assez épuisés, par des milliers d’heures supplémentaires, pour ne pas avoir à jouer à Kung fu Panda avec des faux rebelles à capuche, croyant rejouer Mai 68 ou la Commune.

Nous ne sommes ni en Mai 68 ni au bon vieux temps de la Commune. Mais en 2016. Et en 2016, la police a déjoué sept tentatives d’attaques depuis un an. On s’attend à tout moment à des tirs dans la foule. Chaque rassemblement est un enfer à sécuriser. L’Euro s’annonce comme un moment à haut risque.

C’est à cause de ce risque qu’il faut sans doute prolonger l’Etat d’urgence. Il n’empêche pas de manifester, tous les soirs si on veut, contre la loi travail ou les violences policières. Qui existent et se multiplient. Mais rien, absolument rien, ne justifie de s’en prendre physiquement aux gardiens de la Paix. Qui plus est quand la paix est autant menacée.

La responsabilité gouvernementale de la désunion

Le gouvernement porte clairement une part de responsabilité dans la désunion. Quand on prend des mesures à la limite de la démocratie pour lutter contre le terrorisme, on ne peut pas — en même temps — prendre le risque de fracturer un pays pour des raisons électorales ou sociales. La loi Travail est une loi incendiaire, propre à enflammer la gauche. Elle ne pouvait passer sans un bras de fer. Dans ce contexte, la brutalité symbolique d’un 49-3 s’ajoute aux mesures liberticides prises au nom de l’Etat d’urgence. Même s’il est prévu par nos institutions républicaines, n’empêche pas les navettes parlementaires, et prévoit la possibilité de censurer du gouvernement.

A un an d’une présidentielle aussi déprimante, en l’absence de perspective politique, la stratégie de l’ultra fermeté républicaine tous azimuts ne peut qu’exciter et ranimer un vieux rêve de gauche révolutionnaire ou anarchiste. De celle qui approuvait déjà qu’on pose des bombes aux terrasses des cafés sous la Troisième République, en tonnant contre les lois scélérates et une classe politique éclaboussée par le scandale de Panama. Par chance, à notre époque, c’est surtout le FN qui est concerné par les révélations des Panama Papers. Et la gauche républicaine reste largement majoritaire. Mais le Premier ministre, qui souhaite l’incarner, doit rassurer sur sa capacité à défendre autant la République que la Démocratie, en respectant davantage les contre-pouvoirs et son aile gauche.

Le chantage et l’amnésie de l’ultra-droite

Comme rien n’est jamais simple, sur son aile droite, le gouvernement est accusé de mollesse. Un refrain entendu sur toutes les chaines, en boucle, le soir de l’attaque contre la voiture de police. Le Front national, qui explose dans les intentions de vote des policiers, y tenait meeting, micro ouvert, parfois sans contradicteurs, pour accuser le gouvernement de laisser faire. Alors qu’il vient de prolonger l’Etat d’urgence, de procéder à des centaines d’interpellations et qu’il en est à assigner à résidence plusieurs militants pour leur interdire de manifester. Parfois sur des bases juridiques fragiles.

Parmi les quatre suspects arrêtés dans le cadre de l’enquête sur l’attaque contre la voiture de police, trois auraient fait « l’objet d’une interdiction de paraître dans les manifestations ». Des arrêtés cassés par le tribunal administratif. Même imparfaits, cela s’appelle des contre-pouvoirs. La preuve que nous ne vivons pas en dictature, contrairement à ceux qui croient défier un pouvoir quasi fasciste.

Les fascistes, les vrais, ne sont pas encore au pouvoir en France.

Si la gauche de gouvernement cédait à l’angélisme, sans doute, l’extrême droite aurait un boulevard. Et là, le vrai recul des libertés serait irratrapable. Dans l’opposition, elle propose déjà à mots couverts de dissoudre mettre en prison, préventivement, toute personne turbulente en manifestation voire de dissoudre l’ultra-gauche.

Bien sûr, cette droite radicale et même la droite plus républicaine s’indignaient lorsque la police interpellait les opposants ultra-violents au mariage pour tous. Par une heureuse reconstruction de la mémoire, elle ne se souvient aujourd’hui que de gentils veilleurs, assis en silence. Plus du tout des hommes en capuche rouant de coups les journalistes ou attaquant les forces de police avec la même férocité que leurs clones d’extrême gauche. Décidément, les extrêmes sont faits pour s’entendre.

En l’occurrence, l’image de cette voiture de police brûlée par des nervis d’ultra-gauche va régaler l’ultra-droite. Et encore, miracle républicain, le principal agresseur était blanc et le policier agressé, impeccable de professionnalisme, était noir. En voyant les images de l’attaque de son fils depuis la Martinique, sa mère a déclaré : « J’ai beaucoup pensé à Clarissa Jean-Philippe » (la policière tombée sous les balles de Coulibaly).

Cette peur de mère en dit long sur le traumatisme et les ressources d’un pays, qui n’a plus envie de frayeur ou de larmes inutiles, mais désespérément besoin d’unité.

Caroline Fourest

Chronique à retrouver tous les lundis sur France Culture à 7h18.

La mauvaise foi caractérisée de Raphaël Liogier

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Cette année encore, comme en 2013 et à bien d’autres reprises, Raphaël Liogier participe donc au Congrès annuel de l’UOIF. Quand je le souligne, il déforme ce que j’ai dit et rétorque qu’il ne fait pas partie de l’UOIF. Ce qui n’est pas mon propos.

1) J’ai dit — c’est précis — qu’il était un « compagnon de route » de l’UOIF, et c’est la stricte vérité. Il se rend presque chaque année à leur congrès et les défend dans tous ses livres.

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2) Il nie avoir fait une vidéo pour y inviter. Il a même écrit que c’était « faux » sur des médias complaisants n’ayant pas vérifier… Alors que c’est vrai (capture d’écran en tête de cet article).

3)  Liogier dit aussi se rendre au Congrès annuel de l’UOIF pour pour y tenir un discours « libre ». Certes, il est libre de ce qu’il dit. Mais s’il est si souvent invité, c’est qu’il tient un discours qui convient et qui arrange l’UOIF.

Tous les livres et interventions de Liogier vont dans le sens d’une critique de la laïcité française. Sa rengaine consiste à expliquer que le lobby médiatique et laïque — et non l’intégrisme ou le terrorisme — seraient responsables de la « mauvaise image » de l’Islam.

A propos de l’UOIF, il déclare : « On nous dit que c’est une organisation islamiste, quelque chose d’extrêmement dur, moi ce que j’ai trouvé dès la première année où j’y suis allé, c’est qu’ils étaient au contraire plutôt mous » (voir la vidéo ci-dessous).

Car oui, parfois, il réalise carrément des vidéos sur Oumma.com pour appeler à la « désobéissance civile » et à manifester en voile intégral pour défier la loi qui l’interdit, comme lors d’une « Muslim pride » qu’il a imaginée.

 

 

L’intimidation intellectuelle et la malhonnêteté sont des techniques assez habituelles pour empêcher toute alerte envers l’islamisme chez ce « chercheur », à l’origine de la pétition de soutien à Jean-Louis Bianco, avec Jean Baubérot, et qui dirige l’Observatoire du religieux depuis 2006. Quelques exemples.

En 2014, sur le plateau de Taddeï, il a hurlé lorsque David Thomson osait imaginer que des jihadistes partis en Syrie pourraient revenir frapper la France. Un propos qu’il accuse alors de « faire le jeu du populisme » (voir la vidéo ci-dessous à partir de 21’10 jusqu’à 23′).

 

 

En 2006, il a écrit une tribune très violente contre la remise du Prix du Livre politique à « La Tentation obscurantiste » qui s’inquiétait, il y a donc dix ans, de la complaisance d’une certaine gauche envers l’islamisme et l’antisémitisme. Une alerte qu’il qualifie de « petit bréviaire de la haine « qui va de soi » ». Rien que ça. Ceux qui ont lu le livre n’en sont pas revenus. Il faut dire que Raphaël Liogier a une imagination débordante.

Parfois, il invente carrément des propos. Je suis tombée des nues en lisant son livre, Le Mythe de l’islamisation, où il m’attribue tout simplement une fausse citation. Pour m’associer aux mouvements que je combats depuis toujours (comme Riposte laïque ou les partisans du complots « Eurabia »), il explique que moi aussi je fantasme et affabule. La preuve ? J’aurais dit que son Observatoire du religieux serait « financé par l’Arabie Saoudite ».

Une phrase sortie de nulle part (d’ailleurs non sourcée), d’autant plus étonnante que je reproche au contraire à Liogier de soutenir les Frères Musulmans (fâchés avec l’Arabie Saoudite depuis des années). Une fausse phrase donc qui lui permet de me discréditer sur trois pages, et de me traiter de menteuse (une accusation lancée par Tariq Ramadan depuis que j’ai prouvé sa capacité à mentir), sur la base d’un propos fantasmé.

Décidément, Raphaël Liogier a un sérieux problème avec la réalité.

Quand l’Amérique s’alarme du racisme en France

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Le Département d’Etat américain a publié, comme chaque année, son rapport sur les droits de l’Homme dans le monde. Concernant la France et 2015, il s’alarme notamment d’incidents antisémites et Anti-Musulmans. L’alarme est justifiée mais le contexte mérite un éclairage.

Trop d’actes ou propos Anti-Musulmans ont été observés en 2015. Plus de 281% d’augmentation. Soit environ 400 actes ou propos. Pour l’essentiel des injures, des menaces ou des graffitis contre des Mosquées.

Nous sommes loin d’avoir connu la flambée de violence qui a suivi le 11 septembre aux Etats-Unis, où des commerçants musulmans, parfois des indiens ou des Sikh confondus avec des musulmans à cause de leurs turbans, ont été attaqués. Certains ont même été abattus.

En France le racisme existe aussi, mais la réponse aux attentats a surtout été de défiler sous des slogans fraternels. Si l’on en croit l’enquête du très sérieux Pew Institute, la France est même le pays d’Europe où les musulmans sont les mieux considérés en 2015. Plus qu’en Angleterre ou en Allemagne. Alors que nous sommes bien plus touchés.

Mais surtout, en période calme, hors attentat, les actes et propos Anti-Musulmans baissent. Fortement même. – 82% au premier semestre 2016. Ce n’est pas le cas des actes anti-Juifs.

Deux fois plus d’incidents anti-Juifs qu’Anti-Musulmans

Les incidents anti-Juifs restent deux fois plus élevés que les actes ou propos Anti-Musulmans. 800 contre 400. Même en période d’attentats. C’est à dire même lorsque des terroristes tuent des Juifs au nom de l’Islam…

Quand on parle d’actes ou de propos anti-Juifs, on ne parle pas simplement d’injures ou de graffitis, mais d’attaques au hachoir en pleine rue, d’agressions ayant pour but de tuer, d’attentats à la kalachnikov.

Ce rappel est important. Non pas pour mettre en concurrence les victimes de racisme. Mais parce nous vivons dans une époque où des extrémistes expliquent à de jeunes musulmans de France qu’ils sont plus persécutés que les Juifs pour les radicaliser et les persuader de tuer des Juifs.

Ce n’est pas rien comme contexte. Cela mériterait un peu de responsabilité de la part des acteurs du débat public. Pourtant, plus les attentats saignent notre pays, plus fleurit une passion déraisonnable pour les propagandes victimaires et incendiaires.

Irresponsabilités partagées

Il y a l’irresponsabilité de journalistes qui, au lieu de citer les chiffres officiels des agressions racistes, relaient les chiffres délibérément trompeurs du Collectif contre l’islamophobie. Proche d’imams salafistes, le CCIF considère comme islamophobes des propos laïcs contre l’intégrisme ou les mesures d’éloignement d’imams radicaux.

Il y a ceux qui ne comprennent pas ou ne veulent pas comprendre la différence entre mettre une kippa de « solidarité », qui n’est pas un signe sexiste, parce qu’un juif vient de se faire attaquer au hachoir. Et le fait d’organiser un « Hijab Day » à Sciences Po. Alors que le voile est autorisé à l’université, que des tyrans en ont fait leur emblème et que des femmes meurent ou sont battues pour ne pas le porter. Bien que très médiatisée, l’initiative lancée par une étudiante encartée chez Les Républicains, a fait un flop.

En revanche, ça y est, il existe une commission « islamophobie » place de la République. On y retrouve les acteurs habituels de la propagande victimaire à haut risque. Mobilisés pour accréditer l’idée d’un « racisme d’Etat », alors qu’il s’agit d’un racisme de société, combattu par nos lois.

Au chapitre de l’irresponsabilité, le Département d’Etat américain a peut-être aussi un examen de conscience à faire. Dans ce rapport, il consacre un large part de son chapitre « liberté d’opinion et de presse » à traiter des condamnations de l’ancien humoriste Dieudonné. Au nom d’une vision anglo-saxonne de la liberté d’expression, il défend la liberté d’inciter à la haine. Ce qui revient à tacler la France parce qu’elle tente de sanctionner le racisme.

Malentendus et guerre culturelle

Ces divergences de vue sont liées à nos histoires et à nos modèles, très différents en matière de laïcité et l’égalité. Lorsque la principale menace vient du radicalisme religieux ou sectaire, on ne se comprend plus.

C’est le cas au sujet de la lois anti-sectes de 2001 ou de la loi de mars 2004 sur les signes religieux à l’école publique. Des mesures prises pour protéger l’émancipation et l’égalité. Que le Département d’Etat américain, lui, voit comme des violations terribles de la liberté religieuse.

Ce ne serait pas si grave si le Soft power Américain n’encourageait pas nos jeunes à le voir ainsi. A travers ses programmes de « Young leaders » ou de « community organizing », destinés à l’élite ou structurer la jeunesse sur un mode communautaire, notamment en banlieue, sous prétexte de prendre le pouvoir contre les discriminations. Ce qui est sans doute très positif aux Etats-Unis pour compenser l’absence d’Etat providence l’est beaucoup moins en France, où le principal danger reste de voir le tissu citoyen se fracturer en communautés montées les unes contre les autres.

Ce qu’encouragent indirectement ces programmes, par lesquels sont passés de nombreuses figures militantes émergeant dans le débat public pour nous expliquer que la laïcité française est « islamophobe » et que la France est intolérante envers ses minorités. Contrairement aux Etats-Unis.

Un pays où des policiers tirent très régulièrement sur des citoyens Noirs de dos et où Donald Trump fait un tabac en promettant d’interdire l’entrée aux Musulmans. Ce que même Marine Le Pen n’a jamais osé.

Caroline Fourest

Chronique à retrouver tous les lundis sur France Culture à 7h18.

Le double discours de Tariq Ramadan jamais prouvé ?

Comme presque tous les dix ans, chaque fois que le prédicateur cherche à convertir de nouveaux naïfs, on nous chante : « son double discours n’a jamais été prouvé »… Sauf que si. C’est le cas dans « Frère Tariq » (dès 2004) et dans cette enquête audio pour France culture (en 2009).

J’y donne à entendre mes sources : les conférences de Tariq Ramadan devant son public religieux. A comparer au discours tenu, pendant des années, dans les médias généralistes. Ces derniers mois, depuis les attentats et son poste au Qatar,  je note que le discours officiel de Tariq Ramadan rejoint davantage son discours réel. Ce n’était pas le cas il y a dix ans. Il fallait alors creuser pour montrer le lien théologique — désormais officiel — entre Tariq Ramadan et le très radical Youssef al Qaradawi.

Je précise enfin que, contrairement à de nombreux journalistes ou d’autres spécialistes, le double discours dont je parle n’est pas lié à des cassettes en arabe (que Tariq Ramadan a longtemps mal parlé), mais à un double registre rien qu’en français (dissimulé ou explicite). C’est précisé et démontré, très clairement, dans Frère Tariq. 

 

Suppression du « Pass contraception » et clin d’œils à La Manif pour tous

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Je sais bien. Par les temps qui courent, s’inquiéter des droits des femmes est vécu comme une diversion, « bourgeoise », voire identitaire, nous éloignant des vrais sujets. Mais comme le féminisme est à peu près la seule révolution ayant réussi, on a bien le droit de s’inquiéter des retours de bâtons en cours pour défaire ce qui a été conquis.

Mais je vous rassure. Je ne vais pas vous parler du plus visible des retours de bâton à la mode. Ni de ceux qui veulent l’interdire partout, y compris à l’université, comme si c’était le moment ou la solution.

Ni de ceux qui écrivent partout que le Premier ministre en a fait l’annonce, alors qu’il a juste répondu à une question posée par Libération, en expliquant que ce serait peut-être « souhaitable » mais « difficile ».

Ne parlons pas non plus de la planète des commentateurs garçons, éditorialistes ou humoristes, et elle en compte beaucoup, qui ne veulent même plus qu’on en parle, sur le mode « Non mais de quoi, je me mêle… » Ben oui, de quoi je me mêle. C’est tellement mignon les filles qui se cachent les cheveux pour ne pas trop exciter les garçons ! C’est tellement mignon que ça les excite beaucoup quand même… En tout cas, ils n’arrêtent pas d’en parler pour nous dire de nous taire.

Et quand l’injonction au silence ne vient pas d’eux, elle vient de filles pour qui trop en parler reviendrait à mettre un jeton dans le jukebox du FN. C’est vous dire si la programmation musicale tourne en rond. Pour changer de disque, parlons plutôt de la suppression du Pass contraception.

Un symbole

Le « Pass contraception », ce sont des coupons permettant aux lycéen/nes et apprenti/es d’accéder gratuitement et anonymement à des contraceptifs, à des tests de dépistage et des consultations médicales.

Sur 100 000 pass initialement prévus, il semble que seuls 2000 aient été utilisés. Très peu, voire aucun en 2015. Notamment par manque d’information. Pour le coup, ce n’était pas une révolution, plutôt une mesure symbolique. Mais justement, c’est à ce symbole que la nouvelle majorité de la Région Ile-de-France a choisi de s’attaquer.

On est en droit de se demander si cela n’aurait pas un lien avec le fait que la liste de Valérie Pécresse comptait de nombreux candidats proches de La Manif pour tous ou de son think tank : Sens Commun. Caroline Carmantrand, membre de Sens Commun et cofondatrice des « mères veilleuses » a même été nommée présidente de la commission Famille et Action sociale au Conseil régional d’Ile-de-France. Pourtant au Conseil régional, on se défend de vouloir faire régresser les droits reproductifs.

La digue tient, jusqu’à quand ?

Devant l’émotion soulevée par la suppression du « Pass contraception », l’équipe de Valérie Pécresse a vite fait savoir qu’elle comptait relever la part du budget destiné aux Centres IVG. C’est rassurant. En 2016, tant qu’on s’en émeut encore, la droite française dite républicaine n’en est pas à vouloir supprimer ou contrecarrer le droit à l’avortement. Comparé à la Pologne ou aux primaires américaines, c’est plus que rassurant, c’est même le paradis.

Mais justement, on aimerait ne pas y aller trop vite. Il faut donc surveiller ces signaux que la droite française envoie régulièrement au camp « Manif pour tous » et à Sens Commun. Laurent Wauquiez, qui en est proche, aurait lui aussi songé aussi à supprimer le « Pass contraception » dans sa région. Avant de reculer.

Christian Estrosi, qui doit son élection grâce au barrage républicain face à Marion Maréchal Le Pen, a renoncé in extremis à nommer une militante de « Sens commun » au poste de chargée de la famille. Catherine Giner n’est pas seulement l’un des visages de la Manif pour tous dans les Bouches-du-Rhône, mais une militante hantée par les « dérives de la loi Veil », qui dit avoir combattu la loi Taubira « pour la cause des enfants ». Et si Christian Estrosi a renoncé à la nommer, Nicolas Sarkozy, lui, l’a promue. Il lui a même confié un portefeuille national. Elle est chargée de la Politique Familiale et Intergénérationnelle au sein de LR.

Un signal

Quoi qu’ils pensent réellement du mariage pour tous, et bien que personne n’y touchera une fois élu, les Républicains ne peuvent visiblement ignorer les obsessions de La Manif pour tous et de Sens Commun.

Ces nouveaux militants de droite radicalisés par le combat contre l’égalité des familles, terrifiés à l’idée qu’on puisse affirmer que les hommes et les femmes sont moins complémentaires qu’égaux. De ceux qui pensent que lutter contre les stéréotypes de genre pourrait traumatiser les futurs cow-boys ou fées clochettes… Qu’il faut bien les différencier sinon c’est la fin de la civilisation.

A défaut d’être aussi radicale, cette nouvelle génération de droite est assurément très complémentaire avec ceux qui veulent mettre les hommes et les femmes dans des cases hermétiques grâce à un bout de tissu. Et les retours de bâtons sont encore devant nous.

Caroline Fourest

« Nuit Debout », entre convergence et concurrence des luttes

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Gardons-nous de qualifier trop précisément ce qui se passe place de la République. « Nuit Debout » s’auto-définit et se redéfinit chaque soir. Il faudra donc connaître son issue pour savoir de quoi cette mobilisation était le nom.

Il existe deux perceptions à son sujet. Une perception sceptique pense qu’elle connaîtra la même impasse qu’Occupy Wall Street. Une perception plus enthousiaste espère, depuis longtemps un mouvement d’indignés voire un Podemos à la française. Jusqu’ici, rien n’a pris. Sans doute parce que nous sommes pas dans la même situation économique que l’Espagne, encore moins la Grèce. Aussi parce que nous vivons sous la menace d’un mal terroriste plus visiblement brutal que le capitalisme ou la flexibilité.

Notre mouvement d’indignés à nous a été la marche du 11 janvier. 4 millions de personnes dans les rues. Cela ne veut pas dire que les milliers de manifestants de « Nuit Debout » ne disent pas quelque chose de la désespérance, sociale et politique, qui gronde dans ce pays. Le risque d’attentat ne peut justifier d’oublier ces luttes. Mais à l’inverse, une lutte sociale peut-elle rassembler la gauche en oubliant ce climat si particulier ?

La vieille ficelle du « Front principal »

Au vu des réactions de médias proches de « Nuit debout », le débat sur le voile ou même le salafisme sont accusés d’être des « diversions »… Comme si personne dans les médias ne parlait de la loi travail, de ce qui se passe à République ou des « Panama Papers ». Comme s’il fallait opposer lutte sociale et lutte contre le totalitarisme.

Cette façon de faire passer le rêve du grand soir sur le corps des autres luttes, notamment des femmes, au nom du front principal, n’a rien de très original. En 1905 ou dans les années 70, au moment du MLF, déjà, des militants gauchistes jugeaient ces combats secondaires ou bourgeois. Le grand soir n’est jamais venu. Le corps des femmes est toujours lutte. Et la guerre des gauches continue.

Pour faire court, la gauche Mediapart, elle, considère que la priorité est uniquement de taper sur le capitalisme et le gouvernement, quoi qu’il dise, qu’il parle du travail ou du terrorisme. Et de le faire, ce qui est plus grave, en compagnie de tous ses opposants, fussent-ils anti-Charlie et intégristes.

La gauche Charlie, elle, aimerait articuler luttes sociales et luttes laïques, mais se voit accusée d’être une « gauche identitaire » si elle ose penser que les droits des femmes doivent être défendus contre le patriarcat religieux. Si elle pense que le combat contre le nouveau totalitarisme, obscurantiste, n’est pas tout à fait… secondaire.

Pour le moment, ces deux gauches cohabitent à peu près place de la République. La question est de savoir si elles peuvent former un mouvement commun. Si « Nuit Debout » est une bougie que l’on allume à côté de celles déposée, sur cette même Place, pour les victimes des attentats. Ou s’il s’agit d’un feu de paille qui finira par opposer les bougies entre elles.

La tentative avortée du PIR

Malgré un mode autogestionnaire apparent, les militants les plus aguerris de « Nuit Debout « ont plutôt bien résisté aux tentatives de radicalisation. Notamment au Parti des Indigènes de la République (PIR), qui a tenté de lancer ses slogans intégristes habituels, sans grand succès.

Le barrage tient moins concernant les actes de vandalisme, approuvés par certains manifestants comme des actes de colère légitime, au milieu d’un mouvement plutôt inspiré par la non violence. Et la suite ?

Ceux qui ont lancé la mobilisation ne veulent pas partir dans tous les sens ni faire du sur place. Or ils font le constat d’être une foule assez homogène. Pour y remédier, ils envisagent de délocaliser « Nuit Debout » en Banlieue : « Banlieues Debout ». C’est une piste. A condition de ne pas passer de la « convergence des luttes » à une vision communautaire de « l’intersectionnalité » des luttes.

Qu’est-ce donc que l’intersectionnalité ?

C’est un mot que certains utilisent pour parler de convergence des luttes, mais que d’autres emploient de façon très différente et minée. Quand Frédéric Lordon, l’un des économistes emblématiques de Nuit Debout, parle de « convergence des luttes », il rêve d’unir les ouvriers, les sans papiers, les réfugiés, les chauffeurs de taxi victimes de l’ubérisation, les agriculteurs bios et toutes les victimes de la jungle capitaliste. Qu’elle que soit leur couleur de peau ou leur religion. Pour écrire une République plus sociale.

Pour d’autres, l’intersectionnalité relève d’une vision bien plus américanisée et ghettoïsée. Aux États-Unis, le concept est né pour tenir compte des discriminations multiples, comme être femme et noire. Il a fini par opposer le féminisme dit « noir » au féminisme dit « blanc » et donc jugé « bourgeois ».

Concrètement, si l’intersectionnalité façon Indigènes de la République devait remplacer la « convergence des luttes » à Nuit Debout, sa commission « féminisme » réclamerait surtout le droit de se voiler et de se prostituer. Au nom d’un féminisme queer et islamiste… Complètement incohérent et anti-progressiste, mais soudé par la détestation commune de l’universalisme.

Pour l’instant, Nuit debout évite cet écueil. Jusqu’à quand ? Entre l’énergie qu’il faudra pour maintenir le cap de la non violence et celle qu’il faudra pour maintenair le cap de la République sociale, la nuit sera longue, très longue, pour inventer un monde nouveau et faire mentir les sceptiques.

Caroline Fourest