Macron, jésuite de la laïcité ?

 

Tout occupé à réformer le code du travail, sa terre promise, Emmanuel Macron nous a peu parlé de son rapport à la République et à sa laïcité. On ne l’aperçoit qu’à travers ses caricatures, bénissant le Puy-du-Fou, célébrant Jeanne d’Arc ou posant les bras en croix. C’est un président de la République bien plus complexe que nous révèle son discours prononcé devant la Fédération protestante de France à l’occasion des 500 ans de la Réforme. On y discerne un rapport dialectique à la laïcité, teinté d’une relation jésuitique à la politique.

C’est ainsi qu’il a commencé son discours. En assumant parler en «élève mêlé de l’école de la République et des Jésuites». Sa première pique concerne (sans le nommer) Régis Debray et ceux qui verraient en lui «l’incarnation contemporaine d’un néoprotestantisme anglo-saxon». On sait ce que pense le président des intellectuels ne cédant pas à la macronmania : «de vieux instruments». Ils sont pourtant utiles pour décoder la partition présidentielle, plus démocrate et œcuménique que républicaine et laïque.

A côté d’un hommage à l’esprit protestant et son apport à la laïcité ou à l’«esprit critique français», Emmanuel Macron n’a pas résisté à la tentation de parler foi : «Votre identité de protestants ne se construit pas dans la sécheresse d’une sociologie mais dans un dialogue intense avec Dieu. […] La République ne vous demande pas de nier votre foi ou de l’oublier. Elle la reconnaît dans sa plénitude.»

Ce besoin incoercible de parler de transcendance n’est pas sans rappeler Nicolas Sarkozy. Bien que plus subtil, dans son rapport aux mots ou à l’histoire, le nouveau président ne cesse d’insister sur l’importance de «reconnaître» l’apport des religions au débat public. Au point d’en bafouiller lorsqu’il aborde enfin la PMA : «La manière que j’aurai d’aborder ces débats ne sera en rien de dire que la politique a une prééminence sur vous, et qu’une loi pourrait trancher ou fermer un débat qui n’est pas mûr.» Faut-il comprendre que la foi aura le dernier mot sur la loi attendue ? Pas si l’on écoute attentivement la suite du discours : «J’ai, sur certains sujets, pris des engagements pendant la campagne présidentielle.» Mais il ajoute : «J’ai aussi pris des engagements de méthode et je ne souhaite pas que la société se divise.» Nous voilà au cœur du «en même temps» jésuitique d’Emmanuel Macron. Les plus laïques ont entendu que la politique n’aurait pas le dernier mot sur le religieux. Les plus religieux ont compris exactement le contraire.

La subtilité est parfois une ambiguïté (ou le contraire).

Pour lire entre les lignes, il faut se reporter à l’œuvre du maître à penser présidentiel plusieurs fois cité : Paul Ricœur, en même temps protestant et laïque. Comme président de la Fédération protestante de l’enseignement, Ricœur refusait le statut dérogatoire d’Alsace-Moselle, le dualisme scolaire, et lui préférait une école laïque pour tous. Comme philosophe, il se méfiait de la «laïcité dogmatique» interdisant aux religions de participer à la vie de la cité. Convoquant plutôt cet aspect de son maître, Emmanuel Macron a redit toute sa méfiance envers ce «réveil militant qui tend à faire du camp laïque une religion». Est-ce bien le danger qui nous guette ? N’est-ce pas plutôt la laïcité «ouverte» ? (A ne surtout pas confondre avec la «laïcité d’ouverture» de Paul Ricœur.) Quand le philosophe plaidait pour une «laïcité d’ouverture», il invitait les religions à s’ouvrir, pour être plus tolérantes envers la laïcité. Quand des croyants plaident aujourd’hui pour une «laïcité ouverte», ils veulent exactement le contraire : que l’Etat soit plus souple envers les revendications des religions. Est-ce bien le moment ?

Ce discours d’ouverture, le président ne le tient pas uniquement devant des militants apaisés, comme au bon vieux temps où les protestants accompagnaient la séparation, mais devant une assemblée submergée par l’activisme réactionnaire des évangélistes. Et que leur dit-il ? Qu’on doit «coexister». Un credo martelé par le président. Il ajoute que la laïcité n’est pas «la négation des religions», mais «la capacité à les faire coexister dans un dialogue permanent». Ce qui relève plutôt de l’œcuménisme. Lutter contre la radicalisation et le recul dramatique de la sécularisation demandera plus de courage que cette bienveillance mièvre.

Caroline Fourest

Marianne, no. 1071, 29 septembre 2017, p. 45

 

St Collomb et la Vierge Marie

De toutes les promesses faites par le candidat Macron, « la PMA pour toutes » est sans doute la moins urgente aux yeux du ministre de l’Intérieur. Gérard Collomb redoute que cette loi « sensible » ne remette en cause les « fondamentaux spirituaux » (sic) de certains Français. A croire qu’il se pense toujours maire de Lyon, la plus chré- tienne des grandes villes de France, celle que ses maires placent chaque année sous la protection de la vierge Marie, à l’occasion d’une cérémonie fort peu laïque dite « du vœu des échevins ».

Cette tradition pourrait tout à fait se per- pétuer sans que le représentant du pouvoir civil ne vienne s’agenouiller. Mais Gérard Collomb est un fidèle de la génuflexion. Il ne rate pas une messe ni une occasion d’aller rompre le jeûne dans une mosquée. A ceux qui toussent, il oppose une « laïcité de liberté » – la laïcité tout court serait- elle liberticide ? – et se dit « ministre des Cultes ». C’est faux. En République laïque, il n’existe pas de « ministre des Cultes », mais un « ministre de l’Intérieur chargé des relations avec les cultes ». C’est très di érent. Cette « relation », qui n’est pas une reconnaissance, n’oblige en rien à se prosterner à la moindre occasion.

Gérard Collomb, lui, ne manquerait pour rien au monde la cérémonie du vœu des échevins. En pleine crise de l’ouragan à Saint-Martin, alors que tout le monde était sur le pont, le cardinal Barbarin fut tout étonné de le voir débarquer. Que craignait saint Collomb ? Qu’Irma ne s’abatte sur sa bonne ville ? Ou de laisser son siège vacant ?

Et si célébrer des unions entre personnes de même sexe déchaînait les éléments ? C’est ce que pensent certains prédicateurs américains. A Lyon, l’ancien maire n’a jamais pris ce risque. S’il avait pu, il aurait sans doute dissuadé François Hollande de faire voter le mariage pour tous. Peut-il convaincre le président Macron de renier l’une de ses rares promesses de gauche ?

Au «GrandJury» de RTL, en tout cas, il a demandé des « garde-fous » en cas d’ouverture de la PMA. Lesquels ? Un mari ? Un prêtre, peut-être ?

Soyons charitables. Le ministre de l’Inté- rieur ne va pas jusqu’à tweeter, comme Laurent Wauquiez, que « la PMA mène à la marchandisation des corps ». Il faut une sacrée mauvaise foi pour confondre PMA et GPA. Contrairement à la gestation pour autrui, la procréation médicalement assis- tée ne requiert aucun corps, juste un don de sperme. Ces fécondations in vitro existent depuis des décennies. Sans qu’aucun sper- matozoïde n’ait jamais porté plainte pour avoir été exploité, pas plus qu’en cas de fécondation « naturelle ». Pourtant, Dieu sait que certains pourraient se plaindre du résultat… En revanche, la PMA permet à des femmes hétérosexuelles stériles de fonder une famille. Pourquoi priver les femmes céli- bataires ou lesbiennes ? Au nom de quoi ? De l’ordre naturel et divin ? Ce ne sont pas des arguments très sérieux en République. Il faut bien trouver autre chose.

Sur RTL, notre ministre de l’Intérieur n’a pas manqué d’imagination. Avec la PMA pour toutes, il dit craindre que des

gens « puissent se retrouver cousins sans le savoir »… et se marient entre eux ? Comme Christine Boutin et son mari ? C’est vrai que ça fait peur. Mais il su t d’interdire les mariages consanguins. Nul besoin d’inter- dire à tout le monde de fonder une famille. Surtout que la PMA existe déjà ! Rien de sérieux ne s’oppose à la démocratiser.

On comprend bien que cela ne soit pas urgent. La priorité de ce gouvernement, c’est d’étouffer les manifestations de gauche, pas de faire descendre le peuple de droite dans la rue… Reste que, en principe, les gouvernants savent mener plusieurs réformes à la fois. Sinon, il su rait de nom- mer une seule ministre, de mouliner le code du travail par ordonnances, et d’attendre le plein-emploi avant d’édicter la moindre loi.

Alors à quand la PMA pour toutes ? Le « débat » – et non plus la loi – est envisagé pour la n 2018, au moment de la révision des lois bioéthiques. De quoi laisser un peu de temps à La Manif pour tous de gon er ses ballons roses et bleus à l’hélium. Grosse fatigue garantie. Et dire que si la Vierge Marie n’avait pas réussi sa procréation assistée, le ministre de l’Intérieur pourrait penser à s’occuper plutôt des ouragans.

Caroline Fourest

Marianne

Adieu l’Espagne, adieu l’Irak ?

C’est un mouvement de mode presque inéluctable. Les Etats-nations mal cousus se défont. Fatigués de côtoyer la Terre entière, les peuples rêvent de se retrouver entre eux. Les fils technologiques qui nous relient chaque jour aux quatre coins de la planète épuisent notre goût pour l’hétérogène. Quand le fil entre les gouvernés et les gouvernants est trop long, ou trop fragile par manque de confiance, il rompt. C’est bien ce qui se passe partout où l’Etat-nation n’a pas réussi à vaincre les différences et les méfiances. L’heure est aux indépendances régionales.

La France jacobine qui a tant œuvré, parfois brutalement, pour fusionner ses régions tiendra peut-être plus longtemps. Partout ailleurs, les Etats-nations craquent sous le poids des rancœurs. Quand elles en ont les moyens, les communautés prennent leur autonomie, souvent pour de bonnes raisons.

Lire la suite 

Pour lire l’article en espagnol.

 

 

Halte au massacre des Rohingyas

Pour une fois, il ne s’agit pas d’un délire victimaire des professionnels de la lutte contre l’«islamophobie». S’il existe bien une minorité musulmane opprimée, c’est celle-là : les Rohingyas de Birmanie. L’ONU la considère comme «la minorité la plus persécutée» au monde. Un drame perturbant pour l’euro-maghrébo-centrisme. L’univers est plus large et complexe vu d’Asie. Ici, les extrémistes religieux ne sont pas musulmans mais bouddhistes. Des crânes rasés en robe safran qui mènent des expéditions punitives, tabassent à coups de gourdins, brûlent des villages entiers et même parfois décapitent.

Le racisme remonte à loin dans ce pays à 88 % bouddhiste. Les nationalistes birmans méprisent depuis longtemps leurs concitoyens musulmans, concentrés dans l’ouest, qu’ils croient arrivés dans les bagages de la colonisation britannique. Comme presque partout dans le monde, la montée de l’identitarisme – favorisé par la junte – a mis le feu aux poudres de cette méfiance sourde. Des moines extrémistes n’ont cessé d’attiser la haine, comme le mouvement 969 et son leader, Ashin Wirathu, immortalisé par le documentaire de Barbet Schroeder, le Vénérable W. On y voit ses ouailles défiler en scandant : «Les musulmans, on n’en veut pas !» Son mouvement s’est battu pour une loi dite de «protection de la race et de la religion» interdisant les mariages entre musulmans et bouddhistes.

Depuis le film, le gourou W serait en disgrâce. Les autorités bouddhistes birmanes tentent de lui couper le sifflet. Mais la graine de la discorde est bien semée, et d’autres moines fanatiques prennent le relais. Au moindre prétexte, des affrontements intercommunautaires éclatent. Comme en 2012, lorsque trois musulmans sont accusés d’avoir violé une femme bouddhiste. Malgré leur condamnation à mort, des intégristes en robe safran ont massacré des dizaines de Rohingyas et ont détruit des milliers de maisons en représailles. Depuis 1982, les musulmans de Birmanie ont également perdu leur droit à la nationalité. Ils errent dans leur propre pays sans papiers, sans accès aux hôpitaux, aux écoles ou au marché du travail. Leur situation ne cesse de se dégrader. Certains habitent dans les zones les plus pauvres, parfois menacées par la montée des eaux. Beaucoup s’exilent. Certains se radicalisent.

Longtemps, les charognes islamistes n’y ont pas prêté attention. Je m’en suis étonnée il y a des années auprès de Rebiya Kadeer, leader d’une autre minorité musulmane d’Asie persécutée, les Ouïgours. Elle m’a donné la clé : «Nous ne sommes pas arabes mais asiatiques. Et nous ne sommes pas persécutés par Israël. Ça ne les intéresse pas.» De fait, pendant que les «frères arabes» ne s’intéressaient qu’à la Palestine, les humanistes étaient bien seuls à s’inquiéter du sort des Rohingyas. Depuis, les intégristes utilisent leur cas pour faire pleurer et recruter. La plupart des ONG portant secours aux musulmans birmans sont vérolées.

Cela n’aidera pas les Rohingyas, dont certains ont fini par basculer dans la rébellion armée. Des extrémistes ont fondé l’Arsa, l’Armée du salut rohingya de l’Arakan. Cet été, ils ont attaqué une trentaine de postes de police. Des émeutes qui ont fourni le prétexte idéal pour déclencher une vaste opération de répression. Elle ne touche pas que les rebelles mais tous les Rohingyas, sans distinction, et tourne aux pogroms antimusulmans. Une carte satellitaire montre l’ampleur des dégâts : des centaines de villages rohingyas brûlés sur des kilomètres, avec leur lot de massacres.

Depuis le 25 août, 123 000 Rohingyas ont dû fuir la Birmanie pour se réfugier au Bangladesh. Ceux qui sont partis s’abriter en Inde revivent le même cauchemar. Là-bas, les nationalistes hindous leur ont retiré leurs papiers de réfugiés et menacent de les renvoyer vers une mort certaine. Le plus triste est peut-être le silence assourdissant d’Aung San Suu Kyi. Ce visage mondialement célèbre de l’opposition Birmane, prix Nobel de la paix, devenue l’équivalent de Première ministre, se tait pour ménager ses nouveaux rapports avec la junte et la timide politique d’ouverture. Déshonorant et risqué. Chaque fois que les humanistes se taisent, les semeurs de haine récoltent.

Mohamed Sifaoui, l’insoumis

L’insoumission dont nous parlons n’a rien d’une posture de campagne ou d’une révolte d’opérette. Elle peut vous coûter la vie, au bas mot un cancer, l’épuisement nerveux de votre famille, et détruire votre réputation. Essayez pour voir. On entend souvent dire que trop peu de «nés musulmans» s’insurgent face aux salauds de leur religion. C’est faux. Ils sont nombreux. Plus rares sont ceux qui tiennent longtemps. Il faut un sacré cuir, et la tête dure, pour résister toute une vie durant. Demandez à Salman Rushdie ou à Taslima Nasreen. Le pire n’est pas de vivre sous protection policière, d’avoir peur d’être agressé ou tué devant ses enfants, non, le pire, c’est la morgue et le mépris de ceux qui ne risquent rien à vous salir. Leur violence froide, leur mauvaise foi, l’énergie qu’ils mettent à bavarder pour vous empêcher de dire, à tenir vos poignets pendant qu’on vous lynche, à vous cracher dans le dos pendant qu’on vous menace de face. Ces gens-là, c’est le pire.

En matière de glaviots, je pense avoir tout lu et tout entendu sur Mohamed Sifaoui, sur Internet mais aussi dans la bouche de confrères ignorants ou malfaisants. Les islamistes, bien sûr, l’ont traité d’apostat «islamophobe». Les racistes le soupçonnent d’être un islamiste déguisé. Des sbires du régime algérien ont lancé de fausses rumeurs pour lui faire payer ses enquêtes contre le pouvoir, pendant que d’autres (ou parfois les mêmes) l’accusaient d’être un «agent d’Alger» ! Un intellectuel condamné pour «contrefaçon», spécialiste du football et plus encore de diffamation, l’a traité de»faussaire» (on rit). Un mafieux piégé par sa caméra cachée, aujourd’hui en prison, l’a accusé d’être un «bidonneur» (la bonne blague). Des confrères malintentionnés en ont profité pour clouer Sifaoui au pilori… sans même enquêter, mais en lui faisant la leçon ! Salissez, il en restera toujours quelque chose, surtout si les mensonges de vos ennemis se liguent.

En trente ans, Mohamed Sifaoui a fâché pas mal de monde. Pendant les années noires, il couvrait déjà l’islamisme pour le Soir d’Algérie. Il a vu fleurir le voile, monter la propagande et les réseaux, puis arriver les massacres. Un jour, il est sorti prendre un café. En partant, il a plaisanté avec un collègue qui a pris sa place. Quelques minutes plus tard, une bombe emportait le siège de son journal, son ami, et presque tous ses collègues. C’était en 1996. Vingt et un ans plus tard, il n’a rien oublié de ces corps calcinés, déchiquetés, ni l’odeur de cette mort revenue le hanter le 7 janvier 2015.

Pendant l’affaire des caricatures, Mohamed n’a pas hésité à prendre des risques pour soutenir Charlie. Il a témoigné au procès. Ce que nous redoutions est finalement arrivé. Quand le nom des frères Kouachi a émergé, il s’est assis, abasourdi. Ce nom ne lui était pas étranger. Les deux frères faisaient partie d’une cellule des Buttes-Chaumont sur laquelle il a enquêté il y a des années… D’Alger à Paris, ce mal ne cessera donc jamais.

En s’exilant, il pensait trouver un abri dans la France de Camus. Il a retrouvé la guerre, la gauche complotiste du «qui tue qui ?» et la droite de Zemmour. Encore aujourd’hui, dans les rues de ce pays qu’il aime, il lui arrive de se faire insulter par un Français d’origine arabe qui l’a reconnu, puis d’être regardé de travers par quelqu’un qui ne l’a pas reconnu, à cause de sa gueule d’Arabe. Ça fait de longues journées.

Alors bien sûr, sur les plateaux de télé, Mohamed n’est pas toujours calme comme l’eau qui dort. Il lui arrive de ne plus supporter les évitements, les lâchetés ou les âneries maintes fois entendues. Pour rester fidèle à ce qu’il croit être juste, il peut rompre avec ses amis ou ses alliés, comme en vouloir à Marianne à propos de l’affaire Bensoussan. Il nous arrive de nous engueuler pour un propos tenu en plateau ou une divergence. L’essentiel, les attentats et la bêtise féroce de nos adversaires nous réconcilient toujours. Je me demande souvent comment il fait pour tenir. On en rit autour d’une bonne table. Quand il ne trouve plus la force de rire, il écrit… Ce livre, où il regrette pudiquement de parler de lui. Alors qu’il nous parle de nous, et de ce qui nous arrive.

Caroline Fourest

Une seule voie : l’insoumission, de Mohamed Sifaoui, Plon, 440 p., 20,90 €.

Marianne, no. 1067
Éditos, vendredi 1 septembre 2017

 

Les Pieds Nickelés du djihad

Terroriser n’est pas un métier, pas même un job d’été. Il ne demande aucune qualification, ni aucun talent. C’est d’ailleurs pour ça qu’il attire tant de losers.

Si un terroriste savait peindre comme Picasso, piloter un avion comme Tom Cruise, gagner des courses de voitures comme dans Fast & Furious, nul doute qu’il serait trop occupé à réussir sa vie pour mourir en martyr. Non, vraiment, terroriste, c’est le job idéal pour ceux qui n’ont pas la patience d’apprendre, de se concentrer, ni même un tout petit don pour l’organisation. Ceux qui meurent en faisant des attentats sont rarement ceux qui les ont planifiés.

L’imam qui s’est éparpillé façon puzzle en manipulant lui-même des explosifs en Espagne n’a pas su déléguer. Une fois parti en fumée, ses lionceaux se sont retrouvés comme des oies dont on aurait coupé la tête. Au lieu de voler chacun une voiture pour commettre cinq attentats simultanés, ils sont tous montés à bord d’une même voiture, allez deux, et ils ont foncé sur des avenues pleines d’obstacles et de policiers. Le bilan reste lourd, trop lourd, mais ce n’est vraiment pas parce qu’ils sont doués.

Quand on y songe, rien n’est plus facile que de réussir un attentat «low cost» . Les attentats de l’époque Al-Qaida, quand même, avaient une autre allure. Encore que Zacarias Moussaoui a réussi à attirer l’attention des services de police en expliquant à son moniteur qu’il n’avait aucun besoin d’apprendre à atterrir. Bienvenue chez les sous-doués qui préparent un attentat.

Aucun film n’a mieux cerné le profil psychologique des apprentis terroristes que We Are Four Lions. Un chef-d’œuvre hilarant sur quatre Pieds Nickelés anglais s’entraînant à commettre le pire en mettant des ceintures explosives à des corbeaux ou en tirant des roquettes à l’envers sur leur émir. Il n’a pas pris une ride. Comme toujours, il est même très en deçà de la réalité.

Prenez le type qui a voulu tuer le responsable de la lutte antirerroriste saoudien avec un suppositoire explosif dans les fesses… qu’il a déclenché trop tôt. Ou celui qui s’est fatigué à monter une prise d’otage à Sydney pour la revendiquer au nom de Daech en se trompant de drapeau ! Le bras cassé a dû supplier les policiers de lui amener le bon. Il avait pris celui des salafistes, pas de l’Etat islamique. C’est vrai qu’ils sont tous les deux noir et blanc, mais quand même, quand on veut tuer au nom de Daech, le minimum, c’est de réviser. On ne parle pas de lire 100 bouquins pour passer l’agrégation, juste de trouver le bon drapeau sur Internet.

Et que penser des dindes de Notre-Dame qui n’ont jamais su faire exploser leurs bonbonnes de gaz dans une voiture… qu’elles ont abandonnée mal garée et en mode warning ! Ou de l’idiot du Thalys, capable d’enrayer son arme automatique et de se faire ceinturer. C’est quand même pas de bol d’attaquer juste la rame où voyagent trois militaires américains en goguette. Et celui qui s’est tiré une balle dans le pied en voulant attaquer une église à Villejuif ? Ce n’est pas comme s’il fallait s’entraîner sur des canards sauvages pour tirer sur une église. Un sniper doit savoir viser, pas un terroriste. Il n’a pas non plus besoin de savoir conduire, ni même d’avoir son permis, pour écraser des gens. C’est à la portée de n’importe quel psychopathe. D’ailleurs, les psychopathes imitent très souvent les terroristes, et inversement.

La différence, c’est qu’un fou écrase les autres parce qu’il est incapable de contrôler ses pulsions. Un terroriste écrase des gens parce qu’il a décidé que ses pulsions étaient des convictions. Dans un cas, il faut sérieusement donner plus de moyens à la médecine psychiatrique. Dans l’autre, il faut d’urgence démanteler les cellules idéologiques qui alimentent le cancer terroriste… Avant qu’ils se lassent du «low cost», trouvent des losers plus dégourdis et passent aux attentats chimiques. Cette course contre la mort n’est pas très équitable. Il ne faut pas être une lumière pour tuer. Mais il faut être sacrément malin pour sauver des vies.

Caroline Fourest

 

Demain est annulé

Même l’air estival est pollué. Entre deux photos Instagram à la plage, la carte postale de l’été ressemble à ce dessin qui a circulé sur les réseaux : un véritable «concours de bites» entre Donald Trump et Kim Jong-un… Un internaute s’amuse : «Demain est annulé.» Si l’apocalypse finit par être déclenchée, on aura bien ri, avant.

Que faire d’autre ? Payer un coiffeur (ou un allongement du pénis) à l’un de ces deux êtres colériques pour qu’ils se calment et nous laissent en paix ? Souhaiter que les généraux américains n’aient pas transmis les bons codes nucléaires au locataire de la Maison-Blanche ?

On en vient à espérer que le dictateur nord-coréen garde ses nerfs. Au moins celui-là personne ne l’a élu. On s’en veut moins. Les Américains, en revanche, on leur en veut. A cause d’eux, nous voilà plongés dans ce chaos, où demain peut être annulé sur un malentendu.

Comme tous les conservateurs infantiles et irascibles, comme George W. Bush avant lui, Donald Trump avait promis de se replier sur son quant-à-soi, de se désintéresser du monde. Il a mené une campagne isolationniste, et bien sûr il ne fallait pas en croire un mot. Ce n’est pas parce qu’un candidat américain ne sait pas placer les autres pays sur une carte qu’il est incapable de déclencher une guerre. C’est même souvent le contraire. Nous y sommes. Kim Jong-un a trouvé un partenaire de tir de missile. Même Maduro peut allumer un cierge. Alors que son imposture se voit enfin, Trump vient de sauver sa propagande en menaçant le Venezuela d’une opération militaire. Ce type veut mettre tous les caricaturistes au chômage.

Mais ne croyez pas qu’il se marre tous les jours. Il faut le voir traîner les pieds, comme un enfant puni, obligé de condamner ce qui s’est passé à Charlottesville. Quel enfer pour ce pauvre homme, élu par ce public de tarés. Avant d’être fouetté et de devoir corriger, il avait retrouvé un peu d’éclat pétillant dans les yeux en ajoutant que «cette violente incitation à la haine» venait «de différents bords». Où va-t-on si l’on doit se mettre à faire la différence entre fascisme et antifascisme ?

Pour autant, la gauche américaine doit se remettre en question. N’a-t-elle pas mieux à faire que se demander si une réalisatrice blanche comme Bigelow a le droit de faire un film sur la violence policière envers les Noirs ? C’est aussi à cause de certains antiracistes que tout se réduit parfois à une question de couleur de peau… Alors, à qui la faute si Trump a tant de succès ? Et, en France, combien de suprémacistes vont naître si on laisse le champ libre à ceux qui organisent un camp d’été «décolonial» interdit aux Blancs au lieu d’unir contre le racisme ? C’est en combattant toutes les extrêmes droites – islamistes comme suprémacistes – qu’on retrouvera un avenir ensemble. Pas en les copiant. Encore faut-il croire que demain existe…

Puisque nous ne pouvons rien de très démocratique contre Poutine, Erdogan ou Kim Jong-un, le seul moyen d’équilibrer le monde est de retirer un fou du jeu en empêchant Trump de nuire. Le Parti démocrate n’est pas totalement convaincu. L’actuel président est pour lui un bon argument pour gagner les élections de mi-mandat. En cas de destitution, il sera remplacé par Mike Pence… Un chrétien intégriste qui pense que les femmes n’ont pas leur place dans l’armée, que les gays sont responsables de «l’effondrement de la société» et qui fera tout pour limiter le droit à l’avortement. Voilà l’état du camp républicain américain aujourd’hui. Il devrait finir par exploser. En attendant, on nous laisse gentiment le choix entre une «alt-right» folle à lier et une droite religieuse fanatique.

Franchement, on ne sait plus quelle folie souhaiter… Disons qu’un fanatique idéologique, et non pathologique, est sans doute plus prévisible. Il détruira ce qui reste de «sécularisme aux Etats-Unis», fera reculer les droits des femmes, laissera prospérer le terrorisme raciste, mais au moins il ne nous donnera pas l’impression de pouvoir annuler demain, entre deux tweets, un gâteau au chocolat et une partie de golf. C’est peu de chose. De nos jours, le «moindre mal» a remplacé le progrès.

Caroline Fourest
Marianne, no. 1065
 18 août 2017