Ces progressistes qui crachent sur les morts du 7 janvier

Nous sommes le 5 mars et à ma connaissance, contrairement à EELV, le Parti communiste Français n’a toujours pas retiré sa signature d’un appel à une manifestation « contre l’islamophobie et le climat de guerre sécuritaire » en compagnie d’organisation intégristes ou proches des Frères musulmans comme l’UOIF, Présence musulmane, le CCIF (qui classe tout propos laïque comme « islamophobes »), le Parti des Indigènes de la République, les Indivisibles, Oumma.com, Junta islamica (indiquée seulement sur le tract)…

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Que le NPA et ATTAC maintiennent leur signature, cela ne surprendra personne. Il y a longtemps que ces deux organisations ont cédé aux alliances douteuses sous prétexte de séduire « les quartiers populaires » (réduits à leur seule expression religieuse et réactionnaire). L’alliance nouée avec Tariq Ramadan lors de différents Forum Sociaux n’a fait que transformer certains ateliers altermondialistes en tribunes intégristes, tout en faisant fuir les plus progressistes… Ce n’est pas un hasard si ces deux organisations sont en perte d’adhérents et de dynamique, totalement décrédibilisées, dans une période où la critique du capitalisme financier est pourtant plus partagée et a besoin d’eux.

Mais que fait le PCF ? Quand j’ai vu sa signature au bas de cet appel, j’ai cru au dérapage d’une section. Quelques jours plus tôt, nous étions entourés de militants du PCF pour enterrer Charb. Dans les travées, il n’y avait pas assez d’agents pour nous protéger. Il n’y en a toujours pas assez. Les équipes de protection sont débordées par le nombre de cibles à abattre, d’amis menacés, en pleine explosion… C’est pourtant « le sécuritaire » que le PCF rend responsable de ce « climat de guerre », pas le terrorisme, en compagne d’organisation islamistes.

L’UOIF, avec qui ils signent, a milité contre le mariage pour tous, porté plainte contre Charlie Hebdo lors de l’affaire des caricatures et son théologien de référence, Youssef al Qaradawi, propose de brûler les homosexuels et autorise les attentats kamikazes contre les Juifs…

C’est avec eux qu’ils veulent donc combattre l’« islamophobie » : ce concept fumeux confondant racisme et blasphème, transformant tout laïque en cible, que Charb dénonce dans son dernier livre (1). Faut-il rappeler qu’il paraîtra à titre posthume ?

 

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En signant cet appel, le PCF crache sur sa tombe et celle des victimes de l’attentat du 7 janvier. Odieux. Comme l’est la signature d’un collectif se revendiquant du Front de gauche (le Parti de Gauche n’a pas signé en tant que parti) : « Ensemble ».

« Ensemble » contre le fait de nous protéger ? « Ensemble » pour nous traiter d’ « islamophobes » ? « Ensemble » pour refuser le droit au blasphème ? « Ensemble » pour légitimer l’intégrisme et l’extrême droite musulmane ? « Ensemble » pour refuser de soutenir Charlie Hebdo comme l’a fait le Parti des Indigènes de la République au lendemain de l’incendie du journal en 2011 ? « Ensemble » pour demander au Qatar de racheter Charlie Hebdo pour éviter les caricatures blasphématrices envers Mahomet comme l’a fait Les Indivisibles à la même période ?

En tout cas, les Indigènes de la République et les Indivisibles ont eu bien raison d’attaquer physiquement la conférence que le PCF m’avait demandé de donner à la « Fête de l’humanité » sur l’extrême droite il y a trois ans. Le SO a eu si peur qu’on m’a escorté vers la sortie. Depuis, je n’ai plus été invitée à la fête de l’Huma mais le PCF signe avec ces adversaires de Charlie, juste après l’attentat, contre « l’islamophobie et le climat de guerre sécuritaire ».

La prochaine étape, c’est quoi, nous traiter de « sales pédés » et nous jeter du haut d’un mur ? Tenir la kalachnikov ?

(1) « Lettres aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des communautaristes et des racistes », Charb, Les Echappés.

 

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C’est reparti !

Il y a trois bonnes nouvelles aujourd’hui.

1/ Charlie revient en kiosques

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2/ Un nouveau journal, un Charlie Belge, voit le jour : « Même pas peur »

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3/ Vous pourrez fêter ça en regardant « Cahiers de doléances » ce soir à 21H30 sur le LCP consacré au « Blasphème »

Les coulisses de la première « une » de Charlie sur Mahomet

Ce texte est paru il y a presque dix ans, en mai 2006, juste après l’affaire des caricatures. Un Hors-série « Charlie Blasphème » écrit par Caroline Fourest et Fiammetta Venner, illustré par Charb et Luz.

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Le jour où l’affaire éclate (tous danois)

Lundi 30 janvier. Les dépêches AFP tombent les unes après les autres. La reparution de douze dessins bien anodins en Norvège semble susciter une réaction en chaîne tardive surexcitée et surtout incroyablement disproportionnée. Une seconde affaire Rushdie s’annonce, beaucoup plus chaude. Et cette fois, les défenseurs de la libre expression sont sacrément plus timorés. Interviewés dans les médias, plusieurs membres de la rédaction (notamment Philippe Val et Caroline Fourest) pensent que tous les médias devraient reproduire ces dessins, « par solidarité et par principe ». Pour informer d’abord. Que les gens puissent voir par eux-mêmes et juger. Pour briser le boycott ensuite. Tous Danois ! Philippe se propose même d’appeler lui-même plusieurs responsables de journaux pour qu’on fasse le coup ensemble. Car si tout le monde publie en même temps, et si le mouvement gagne l’Europe, le nombre de cibles se multiplie et la solidarité brise le danger… La rédaction de France Soir, que nous n’avons pas contactée, semble avoir fait le même raisonnement. Le 1er février, ils publient les fameux dessins. Nos collègues des autres journaux vont-ils suivre par solidarité, même si ce n’est plus un scoop ?

La conférence de rédaction (tous ensemble)

Jeudi 2 février, jour de la conf de rédac’. Le matin même, les radios viennent d’annoncer le limogeage du directeur de la rédaction par le patron de France-Soir. À la rédac, tout le monde est abasourdi. On s’attendait à devoir débattre âprement mais tout le monde est soudé. Nous ne sommes peut-être pas toujours d’accord sur la façon la plus habile de traiter de l’antisémitisme ou de l’islamisme, mais nous sommes tous journalistes à Charlie parce que nous aimons cette liberté de ton ne fléchit pas devant l’ordre moral, d’où qu’il vienne. D’autant que si les religieux se serrent les coudes dans cette affaire, certains antiracistes jouent les jaunes en dénonçant la publication des caricatures comme une « piteuse provocation ». « Si on recule, c’est Munich », dira Philippe dans la presse.

N’empêche, on sait que l’on prend une sacrée responsabilité. D’ici à ce que le numéro sorte, d’autres journaux devraient avoir publié les caricatures, ce ne sera donc pas un événement, mais nous sommes un journal satirique, avec des dessins, dont beaucoup plus exposé à énerver. Les dessinateurs surtout sentent la pression. Va falloir se renouveler tout en tapant juste.  

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  Le bouclage (tous un peu pâles)

Ambiance studieuse à la rédaction. « Ben moi les gars, je vous le dis : j’ai peur » ! dit Wolinski avant de se remettre à ses crayons. Philippe, qui planche sur son édito, passe la tête en souriant « C’est super courageux Wolin… de le dire !». Toutes les unes, même celles qui finiront peut-être au panier ou en quatrième de couverture du journal, sont affichées au mur. Et tout le monde tourne en rond religieusement devant.

Une équipe de télé suivant Cabu nous filme en train de méditer. Hum… C’est pas encore ça. C’est pas encore assez bon. Un dessin surtout nous fait tous tiquer. « Euh, celui pour le coup, il est pas irrévérencieux, il est franchement raciste, qu’est-ce que tu en penses ? » On défile devant le sacrilège (car à nos yeux le blasphème n’en est un mais le racisme oui) « Ah oui, celui-là, franchement, il est limite ». Ce sera le panier. Par contre, ceux sur Jésus avec un bâton de dynamite dans le cul, il a beau être gore, on ne peut pas s’empêcher de sourire… Pour expier. En tout cas, ça défoule. Et surtout on risque au pire un procès !

De toute façon, on a décidé que toutes les religions en prendraient pour leur grade dans ce numéro. On a même hésité à faire la couv’ sur Jésus, mais on sait tous que ce serait une façon de botter en touche. Pour ne pas avoir à endurer le soupçon d’ « islamophobie ». Un peu lâche…

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Le choix de la couv’

Il est 16h, le journal part chez l’imprimeur dans peu de temps, et nous a toujours aucun dessin de couverture qui nous plaise vraiment. On regarde tous les dessins au mur. Celui sur l’euro-million de Luz est pas mal « pourquoi Mahomet ne veut-il pas qu’on le reconnaisse ? Parce qu’on ne veut pas qu’on sache qu’il a gagné l’euro-million ! » Fidèle à son pacifisme imbibé de zen asiatique, Jul est pour. Mais on a bien conscience que ce ne serait pas à la hauteur de l’attente.

Les intégristes veulent nous foutre la trouille pour limer nos crayons. Ils testent. On doit résister à la trouille et les affûter. « Et si on mettait Mahomet en train de se marrer en lisant le Jyllands-Posten ? » C’est vrai quoi, pourquoi les intégristes seraient les seuls à faire parler Mahomet. « C’est ça, si on faisait comme si Charlie avait décroché une interview exclusive de Mahomet et qu’on s’apercevait à cette occasion que c’était plutôt un type sympa, qui a le sens de l’humour… »  L’idée nous plaît, mais faut creuser. On s’assoit à quelques-uns autour de la table. Cabu, qui dessine vite, est prêt à plancher. On lit quelques brèves pour se détendre. On laisse mariner. Philippe a un éclair « Et s’il était plutôt atterré par tout ce qui se passe. Genre « mais quels cons ! » On se marre. On sent que ça soulage. Que ça peut faire du bien aussi. Y compris aux Musulmans en ayant marre de voir les intégristes jouer les ventriloques avec le prophète.

Cabu est parti crayonner. Quand il nous le montre, on s’aperçoit que le dessin ne montre pas le visage de Mahomet, puisqu’il se tient le visage avec les mains. Plutôt classe. L’idée est forte, mais la provocation n’est pas mesquine. Et surtout, elle n’est pas gratuite. Elle fait réfléchir. On tient notre couv. On l’affiche au mur. On se donne une dernière chance d’en choisir une autre, on débat sur telle ou telle, mais au fond c’est une évidence. Adjugé.

Avant de la faire partir en maquette, Stéphane (Bou) fait remarquer que les sites islamistes risquent de nous jouer un sale tour en reproduisant Mahomet en train de dire « c’est dur d’être aimé par des cons » mais sans le surtitre qui dit « Mahomet débordé par les intégristes ». Or cela change tout. Dans un cas, le dessin se fout de la gueule des intégristes. Dans l’autre, il peut être interprété comme une façon de se moquer de tous les Musulmans. On décide de déborder le surtitre sur le turban de Mahomet pour éviter toute reproduction tronquée. D’ailleurs, pour lever toute ambiguïté, le journal s’ouvrira sur une tribune du Manifeste des Libertés rédigé par des citoyens de culture ou de confession musulmane.

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Les kiosques pris d’assaut

Mercredi 8 février, 9h30. Plus un Charlie en kiosques. Même à l’étranger. Persuadés que nos confrères auraient largement précédé le mouvement, on avait bien envisagé un petit surplus, mais pas anticipé un tel engouement ! Le premier jour Charlie n’a été tiré qu’à 160 000 exemplaires (il s’en écoulera 487 000 au total).

Finalement, Le Monde, Le nouvel Obs, Le Point ont fait de bons dossiers mais n’ont publié que quelques dessins et pas le plus controversé. Seul l’Express a reproduit la page incriminée du Jyllands-Posten, sous forme de document. Résultat, c’est la razzia. Sur e-bay, ceux qui ont pu se procurer un exemplaire font monter les enchères. Mais bien vite le site interdit la vente de Charlie à l’un des internautes en lui expliquant que « Les annonces qui incitent à la haine, à la violence ou au racisme (ou les organisations qui prônent de telles idées) n’ont pas leur place dans la communauté a même raconté ». Amusant quand on sait que l’on peut trouver des insignes nazis à vendre sur e-bay international !

Des kiosques nous appellent pour qu’on réimprime. D’autres, au contraire, refusent de vendre le journal. On nous a même raconté même qu’un kiosquier de Barbès a téléphoné en Égypte pour avoir l’avis d’un imam .Mais quand l’imam l’a rappelé, pour lui interdire de vendre ces numéros sataniques, c’était trop tard… Tous les numéros étaient partis ! L’accusation d’(avoir voulu faire du fric ne tarde pas. En son temps, les cléricaux accusaient aussi La Calotte de vouloir faire du profit avec ses cartes postales anticléricales ! Le procès d’intention n’a pas pris. Et il est toujours aussi imbécile. Juste une précision… Contrairement à pas mal de canards, Charlie se porte très bien merci (c’est même l’un des rares journal à gagner des lecteurs régulièrement depuis un an). Et sans pub.

 

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Le plus agaçant, c’est d’entendre des proies de Dieudonné tomber dans le piège grossier du «deux poids, deux mesures » sur le mode « vous vous moquez du prophète mais vous n’oseriez pas vous moquer des juifs ou de la Shoah ! » C’est à se taper la tête contre les murs de mauvaise foi. Charlie se moque régulièrement du judaïsme et des juifs religieux. Comme nous revendiquons de pouvoir le faire à l’encontre de tous les symboles religieux, dont Mahomet. Mais nous ne faisons jamais d’humour contre les Juifs en tant qu’ethnie supposée, de façon antisémite. De même que nous refusons de faire de l’humour contre les Arabes en tant qu’ethnie supposée, de façon raciste ! C’est pourtant difficile à comprendre. Et pourtant, certains connards font semblant de ne pas avoir compris…

 

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La conf de presse internationale : merci confrères !

Mercredi 8 février toujours. Des barrières de sécurité sont dressées devant le journal. La rédaction à dû être évacuée à cause d’une fausse alerte à la bombe. Et Philippe n’a plus le droit de se balader sans deux gardes du corps. Mais sinon, tout va plutôt bien. Le standard reçoit bien quelques messages d’insultes (normal) mais surtout des tonnes de messages de félicitations. 89% des appels. Dont plusieurs proviennent de Français se disant de culture musulmane, qui se sont bien marrés en nous lisant et nous demandent de tenir bon. Notre récompense. Par contre, l’antiracisme va toujours aussi mal.

Après avoir annoncé vouloir porté plainte contre France Soir, la direction du MRAP songe à nous attaquer. Plusieurs comités locaux sont consternés depuis longtemps par l’attitude de Aounit et démarrent un mouvement « Pas en notre nom ». Charb, lui aussi, est dégoûté. Depuis des années, il file volontiers des dessins au MRAP pour les soutenir contre le racisme… Il expie par un dessin où un gars se demande ce qu’est le MRAP. Un autre type lui répond « Mouvement contre le racisme et pour l’amitié du prophète ».

 

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Avant la parution, Libé et Le Monde ont annoncé la une sans le surtitre. Même les sites islamistes n’ont pas osé nous faire ce coup ! C’est pire avec la presse anglo-saxonne. Les interviews sont à la limite de la politesse. S’ils pouvaient nous traduire devant un tribunal de l’inquisition, ils le feraient.

Fiammetta (Venner) qui est l’une des rares à la rédac à savoir parler anglais se les coltine en bloc. Sur BBC, elle finit par moucher le présentateur, franchement agressif, en lui rappelant qui s’il tient tant que ça à respecter tous les interdits de l’islam, il n’a qu’à décrocher les crucifix des Églises en Angleterre (puisque l’islam interdit la représentation de tous les prophètes dont Jésus !) Philippe, lui, se débat avec des journalistes japonais, à qui il tente d’expliquer le concept de République laïque à la française… Pas simple. Mais le pire est à venir.

Durant, la conférence de presse (animée par Philippe et Caroline), des journalistes nous demandent si nous allions publier les dessins du concours Iranien sur la Shoah. Philippe qui a une idée derrière la tête (faire sous-titrer les dessins par Lanzman, le réalisateur de Shoah) dit oui mais précise « pas au nom de la liberté d’expression, au nom de la lutte contre le négationnisme ». Le lendemain, le couperet tombe. Le New-York Times — qui a pris l’habitude d’ouvrir des colonnes complaisantes à Tariq Ramadan — titre « A Paris, la prochaine étape sera peut-être de se moquer de l’Holocauste» !

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« Chirac a dit » ou le bon vieux temps de l’ortf

On ramasse depuis quelques jours. La pression est énorme. Surtout depuis que Chirac nous a pointés du doigt comme des « provocateurs » : «  je condamne toutes les provocations manifestes, susceptibles d’attiser dangereusement les passions ». Depuis le temps qu’on le cherche, lui et Bernadette, il n’allait pas se gêner. Et puis, Chichi se rend bientôt en Arabie Saoudite. Certains contrats négociés avec mantille par Laurence Parisot du MEDEF sont sans doute plus importants que de tenir bon pour défendre la liberté d’expression ! N’empêche, c’est un impressionnant. Il suffit que Chirac siffle, comme au bon vieux temps de l’ORTF, pour qu’une ribambelle de confrères reprennent à leur compte le refrain de la « provocation ».   Une équipe de TF1 nous filme depuis des jours pour un documentaire. La conférence de rédaction, le référé, tout est en boîte. Mais le sujet est annulé. Pour ne pas « mettre de l’huile sur le feu ». A la demande d’associations musulmanes, les députés UMP Roubaud et Raoult mijotent des lois contre la caricature et le droit de critiquer la religion. Si on recule, c’est confirmé, c’est Munich…    

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Extrait du Hors-série « Charlie Blasphème » écrit par Caroline Fourest et Fiammetta Venner, illustré par Charb et Luz.

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Dessine-moi Mahomet : la véritable histoire des caricatures

Nous avons retrouvé ce texte paru il y a presque dix ans, en mai 2006, juste après l’affaire des caricatures. Un Hors-série « Charlie Blasphème » écrit par Caroline Fourest et Fiammetta Venner, illustré par Charb et Luz.

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L’émotion, extraordinairement disproportionnée, qui a accompagné la publication de douze dessins sur Mahomet dans un journal danois a révélé combien le droit à l’irrévérence envers la religion n’était pas une valeur partagée. Et peut-être en péril.

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Vendredi 30 septembre 2005. Jyllands-Posten, le principal quotidien conservateur danois, publie douze dessins sur Mahomet dans ses pages culture sous le titre « Les Visages de Mahomet ». Non par provocation gratuite, mais pour dénoncer une forme de censure. Quelques mois plus tôt, un auteur danois de gauche, allergique au fondamentalisme, Kare Bluitgen, n’a pu trouver un seul dessinateur qui accepte de cosigner un album pour enfants sur la vie de Mahomet. Le meurtre de Théo Van Gogh est dans tous les esprits, et il pèse sur les plumes. À la fin de septembre, dans les pages mêmes du Jyllands-Posten, un comique confie qu’il n’a aucun problème à uriner sur La Bible devant une caméra, mais qu’il ne ferait jamais de même avec Le Coran. À Londres, le directeur de la Tate Gallery vient d’expliquer qu’il ne reproduirait plus l’exposition satirique qu’il a programmée il y a quelques mois sur Le Talmud, Le Coran et La Bible après les attentats du 7 juillet 2005 qui ont frappé Londres. En Suède, quelques mois plus tôt, le musée de Göteborg a choisi d’annuler une exposition de peintures mêlant symboles sexuels et citations du Coran. C’est dans ce contexte et dans ce contexte seulement que Flemming Rose, le rédacteur en chef des pages Culture, a l’idée du concours de dessins : « Notre but était simplement de repousser les limites de l’autocensure. » Cet ancien militant marxiste, parti vivre jadis son rêve comme journaliste dans l’ex-Union soviétique, est revenu allergique au fait de bâillonner les arts au nom d’une idéologie. Il lance un défi à l’association des dessinateurs danois : « Dessinez Mahomet comme vous le voyez. » C’est le sens de sa commande. « Je ne leur ai en aucun cas demandé de faire une caricature ou de se moquer », précise-t-il. Le résultat graphique est à cette image, ni terrible ni spécialement drôle. L’onde de choc politique qui s’en est suivie, elle, démontre une chose : l’inquiétude du Jyllands-Posten était fondée. La liberté d’expression est en danger.

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Tout ce foin pour douze dessins

La plupart des dessins publiés par le journal danois sont plutôt sympathiques. Ils nous montrent un Mahomet poétique, stylisé. Comme ce beau Mahomet tirant son âne sur fond de soleil couchant. Certains dessinateurs ont détourné la commande pour mieux se moquer du journal. Comme dans cette caricature où un jeune Mohammed, et non Mahomet, écrit en persan sur un tableau d’écolier : « Les journalistes du Jyllands-Posten sont une bande de provocateurs réactionnaires. » Un autre met tous les prophètes des différentes religions sur le même plan lors d’une séance d’identification de la police. Et puis, il y a les dessins plus humoristiques. Comme celui présentant des candidats au martyre montant vers Mahomet qui les arrête tout net. « Stop ! stop ! Nous sommes en rupture de stock de vierges. » Ou cet autre, sur lequel Mahomet est en train de calmer des guerriers prêts à en découdre : « Du calme les gars, c’est juste un sketch fait par un Danois du Sud-Ouest. » Sur les douze dessins, seuls deux sont plus durs. L’un montre un homme barbu tenant un sabre devant deux femmes voilées. Un carré noir, exactement équivalent au carré permettant aux deux femmes de voir à travers leur niqab, lui cache les yeux. Ce qui est une façon de dire que l’on masque Mahomet comme on voile les femmes au nom de l’islam. Le dernier, enfin, celui qui a réellement fait tiquer, montre un Mahomet sévère avec un turban en forme de bombe. L’émoi est compréhensible, mais relativement hypocrite. Comment imaginer que, sur douze dessins, pas un seul n’aborde la question du terrorisme alors que nous vivons une époque où des fous de Dieu posent des bombes en son nom ? Est-ce vraiment le dessinateur qui fait cet amalgame ? Ou ces caricatures sont-elles le reflet de terroristes instrumentalisant le Prophète pour commettre des crimes en son nom, au point de salir son image… et qui voudraient ensuite faire payer cet amalgame en prétendant une fois de plus servir Mahomet et rétablir son honneur en prônant la violence ?

Flemming Rose le voit bien ainsi. Pour lui, le dessin avec la bombe « dit que quelques individus prennent l’islam en otage pour commettre des actes terroristes au nom du Prophète ». Plusieurs mois après l’affaire, il se montre désolé d’avoir blessé certains musulmans, mais refuse de renoncer pour autant au droit de publier des éléments pouvant offenser, sans quoi la liberté de la presse n’existe plus. Ce n’est pas l’avis de son concurrent du Politiken, le principal quotidien de gauche. Pour Toger Seidenfaden, son rédacteur en chef, le Jyllands-Posten n’a rien voulu d’autre que provoquer : « Ils ont cherché à offenser les musulmans et ils ont réussi leur coup. » Le commentaire n’est guère crédible venant d’un concurrent plutôt complaisant envers les islamistes. Il devient plus audible lorsqu’il invoque le climat politique danois, dangereusement xénophobe [voir encadré], qui oblige à prendre certaines précautions pour bien dissocier les musulmans de l’islam intégriste. Mais il oublie volontairement le contexte international, qui exige de ne pas abdiquer le droit à la critique du religieux face à la montée du fanatisme.

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Jusqu’ici tout va bien

Pendant quatre mois, la publication des douze caricatures n’a guère suscité qu’une émotion si ce n’est légitime, en tout cas compréhensible. Le 14 octobre 2005, à Copenhague, plusieurs milliers de musulmans ont manifesté dans le calme contre ces dessins jugés « provocants et arrogants ». Rien que de très démocratique. Le lendemain toutefois, un jeune homme de 17 ans est arrêté à Arthus, une ville de l’ouest du Danemark, pour avoir proféré des menaces de mort à l’encontre du journal. On parle alors d’un jeune « psychologiquement instable ». Les choses prennent une tournure plus politique lorsque onze ambassadeurs de pays musulmans demandent à être reçus par le Premier ministre, Anders Fogh Rasmussen, qui les éconduit poliment mais fermement : « La liberté d’expression est un fondement inaliénable de la démocratie danoise. Le gouvernement ne possède aucun moyen d’influencer la presse. Adressez-vous aux tribunaux ! » Vendu. Plusieurs associations musulmanes emmenées par un certain Abou Laban tentent de réactiver une vieille loi antiblasphème en sommeil.

Ce Palestinien de Jaffa, arrivé au Danemark en 1984, à une dent contre le Jyllands-Posten. Le journal a plusieurs fois montré sa capacité à tenir un double discours, dans la tradition des Frères musulmans. Il peut se déclarer grand amateur de démocratie et de laïcité, mais s’entoure de militants franchement radicaux. Comme Ahmed Akkari, un jeune imam survolté. En 2001, il a été condamné à une peine de prison de quarante jours avec sursis. Stagiaire dans un collège, il avait agressé à coups de poing et coups de pied un garçon de 11 ans, parce que celui-ci avait arraché le foulard d’une camarade musulmane. Mais lui-même est partisan de la contrainte en matière de religion. Selon le Berlingske Tidende du 24 mars 2006, il aurait écrit dans une revue pour jeunes qu’une musulmane ne portant pas le foulard mérite d’être frappée ! Filmé en caméra cachée par Mohamed Sifaoui et une équipe d’« Envoyé spécial », on peut l’entendre ironiser sur le fait qu’il faudrait envoyer un kamikaze se faire exploser dans le bureau d’un homme politique danois de culture musulmane – très laïque et donc jugé traître –, s’il était nommé à un poste de ministre. Une blague assure le jeune imam ! Mais qui nous renseigne au moins sur une chose : les Frères, sous la houlette d’Abou Laban, ont visiblement un sens de l’humour très particulier. Selon Mehdi Mozaffari, politologue d’origine iranienne, l’affaire des caricatures leur a servi de prétexte pour régler des comptes et tester la possibilité « d’imposer une loi communautaire basée sur la charia ». De fait, sans l’intervention d’Abou Laban et ses amis, le dialogue aurait sans doute pu s’instaurer. Le 1er décembre, lors d’une réunion à huis clos, huit des dessinateurs ont rencontré cinq représentants de la communauté musulmane. « La discussion était très bonne, et il n’était pas question d’excuses », se souvient l’un des participants, Mogens Blicher Bjerregard, président du Syndicat danois des journalistes. Tout bascule le lendemain, lorsqu’un groupe islamiste pakistanais met à prix la tête des dessinateurs, qui cessent de donner toute interview et se cachent.

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Allumettes danoises

Que s’est-il passé ? Pourquoi le conflit rebondit-il avec autant de violence depuis le Pakistan ? C’est là que les hommes d’Abou Laban ont joué un rôle décisif. Au lieu de privilégier le dialogue, ils ont cherché à se venger du Jyllands-Posten en faisant de la surenchère. Leur action juridique invalidée, ils se mettent en tête de mener la riposte depuis l’étranger. Pas n’importe comment. Dans l’avion qui les emmène à la rencontre de leaders et mécènes du Moyen-Orient (Égypte, Turquie, Liban, Syrie et golfe Persique), Abou Laban et son comparse, Ahmed Akkari, ont emporté un dossier mensonger, en tout cas trompeur. Aux caricatures parues dans le Jyllands-Posten, ils ont ajouté des images particulièrement atroces et racistes que l’on peut trouver sur des sites internet fachos, mais qu’aucun journal danois n’a jamais publiées ! Mahomet avec des cornes tenant entre ses mains des petites filles, avec pour sous-titre « Mahomet pédophile ». Une photo prise à la fête du cochon, en France, montrant un homme avec une tête de cochon est légendée ainsi : « Voici le vrai visage de Mahomet ». Un dessin, enfin, représente un musulman agenouillé pour la prière en train de se faire monter par un chien, avec ce texte : « Voilà pourquoi les musulmans prient ». Bref, l’horreur ! On imagine volontiers la tête des dignitaires musulmans du golfe en voyant ces images. En Égypte, le ministre des Affaires étrangères, Ahmed Aboul Gheit, qui s’est illustré en déposant à l’Organisation des nations unies un projet de résolution visant à interdire toute attaque envers les religions, écrit aussitôt au secrétaire général de l’ONU, ainsi qu’à la Ligue arabe, pour crier au « scandale ». Dès le 29 décembre, la Ligue arabe émet un communiqué où les ministres des Affaires étrangères font savoir qu’ils « rejettent et condamnent » ce qu’ils qualifient comme une « atteinte aux valeurs de l’islam ». Mais le feu ne prend vraiment qu’après le 10 janvier (2006), lorsqu’un journal chrétien norvégien, Magazinet, décide de republier les caricatures.

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Boycott global

Une consigne mondiale visant à boycotter les produits danois en signe de rétorsion est lancée par des oulémas depuis l’Arabie Saoudite le 26 janvier, en marge du sommet de Davos. En Égypte, les Frères musulmans, qui viennent d’entrer en force au parlement, embrayent. Tout en demandant la rupture diplomatique avec le Danemark et la Norvège, le guide égyptien des Frères, Mohammad Mehdi Akef, appelle « les peuples et les gouvernements musulmans et arabes à boycotter les produits du Danemark et de la Norvège, et à prendre des mesures fermes ». Une consigne aussitôt relayée par le Hamas, la branche armée des Frères en Palestine. Tandis qu’en Égypte, la surenchère continue. Mis en cause par un journal nationaliste laïque, qui lui reproche sa passivité, le recteur d’Al-Azhar est obligé de monter au créneau contre « les pays qui salissent l’islam et le Prophète ». Pour ne pas avoir l’air en reste ! Pourtant, dès le 17 octobre (année), un quotidien égyptien, Al Faqr, a publié les caricatures sans que personne ne s’émeuve… Il faut croire que boycotter les produits égyptiens n’amuse pas les islamistes égyptiens. En revanche, l’Union des chambres de commerce égyptienne adhère totalement à l’idée d’un boycott contre les produits danois et norvégiens. Même des magasins Carrefour d’Égypte manifestent leur soutien en retirant les produits des rayons par « solidarité avec la communauté musulmane et égyptienne ».

Les Danois, qui sont les principaux exportateurs de produits laitiers vers les pays du golfe Persique, dégustent. Arla Food, un groupe suédo-danois, est obligée de fermer certaines laiteries, à Ryad, au Maroc. Résultats : 1,5 million d’euros de perte par jour au plus fort de la crise et huit cents emplois menacés (dont deux cents supprimés dès janvier).

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Harcèlement diplomatique et amalgames

Au chantage économique s’ajoute le harcèlement diplomatique. Venant de toutes parts entre le 29 et le 30 janvier. La Syrie appelle le « gouvernement danois à prendre les mesures nécessaires pour punir les fautifs ». Le Soudan refuse de recevoir le ministre de la Défense danois. La Libye et L’Arabie Saoudite ferment leurs ambassades au Danemark. Le ministre saoudien de l’Intérieur, Nayef Ben Abdel Aziz, appelle tous les pays arabes à faire de même. Le secrétaire général de l’Organisation de la conférence islamique, regroupant les pays musulmans représentés aux Nations unies, « demande à l’assemblée générale de l’ONU d’adopter une résolution interdisant toute atteinte aux religions ». À toutes les religions.

Sur le terrain, des manifestations ont également lieu tout le week-end en Mauritanie et Syrie, en Jordanie, au Liban et dans les territoires palestiniens. Dans l’esprit des foules, tous les Scandinaves sont bientôt amalgamés et leurs drapeaux brûlés. Tout ressortissant danois est potentiellement menacé. Surtout en Irak et en Palestine, où la violence monte d’un cran.

En Irak, l’ayatollah Sistani réclame des « mesures dissuasives » contre ceux qui ont « offensé » Mahomet. Le jour même, sept églises irakiennes chaldéennes, ainsi que la nonciature apostolique, sont prises pour cibles. Bilan : trois morts et dix-sept blessés. Le lendemain, un groupe armé, Jaïf al-Moujahidine, appelle ses partisans à frapper pour « venger l’offense ». En Palestine, ce n’est pas le Hamas – qui a choisi le boycott –, mais les groupes armés proches du Fatah qui jouent la surenchère pour tenter de ravir la vedette aux Frères. Une vingtaine d’hommes armés du Fatah et du Jihad islamique ont même bouclé le bâtiment de l’Union européenne à Gaza, lequel abrite pourtant des fonctionnaires chargés de l’aide aux Palestiniens ! Avec cette inscription sur la porte : « Fermé jusqu’à présentation d’excuses ». Si le Fatah voulait éviter que le Hamas – qui vient de gagner les élections en Palestine – puisse faire l’inventaire de ce qu’il reste, ou non, de l’aide européenne dans les caisses, il n’aurait pas trouvé mieux… Mais les menaces vont bien au-delà. Le Jihad islamique et les Brigades des martyrs d’Al-Aqsa somment les ressortissants danois présents en Cisjordanie de partir. La Croix-Rouge se voit également dans l’obligation de rapatrier ses équipes à la suite de menaces directes à Gaza et au Yémen, où cinq mille femmes ont manifesté en criant : « Je mourrai pour toi, Prophète ! »

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Excuses ou regrets ?

Ce que la diplomatie n’est pas parvenue à obtenir, le chantage économique et le recours à la violence l’obtiennent. Le 30 janvier, dans la soirée, après un week-end d’enfer, le Premier ministre danois craque et laisse entendre qu’il désapprouve personnellement ces caricatures : « J’ai personnellement un tel respect pour les croyances religieuses des gens que je n’aurais jamais pu représenter Mahomet, Jésus ou d’autres figures religieuses d’une manière qui peut être insultante envers d’autres. » Sous pression, le rédacteur en chef du Jyllands-Posten présente ses excuses, mais sans se renier : « Ces dessins ne violaient pas la législation danoise, mais ils ont offensé de manière irréfutable beaucoup de musulmans, et nous nous en excusons. » Un geste dont le Premier ministre danois s’est félicité. Pourtant, 79 % des Danois estiment que leur gouvernement n’avait pas à s’excuser. La raison du plus fort a donc eu raison de la majorité citoyenne. Menacé de mort, le rédacteur en chef du journal norvégien, Magazinet, ne s’excuse pas, mais exprime des « regrets ».

L’incendie ne faiblit pas pour autant. Trop heureux d’avoir trouvé un nouveau bouc émissaire pour détourner l’attention des peuples et de l’opinion internationale, certains leaders musulmans prétextent la republication des caricatures dans plusieurs journaux européens pour se déchaîner.

Le 1er février, France soir est le premier journal français à oser publier les caricatures dans leur intégralité. Serge Faubert, son rédacteur en chef, signe un éditorial flamboyant : « Il faut donc à nouveau écraser l’infâme, comme se plaisait à répéter Voltaire. » La sanction tombe le lendemain. Le directeur de la publication, Jacques Lefranc, est tout simplement limogé. En « signe fort de respect des croyances religieuses », explique le propriétaire du journal, Raymond Lakah, un homme d’affaires franco-égyptien… chrétien. Le même jour en Palestine, la Brigade des martyrs d’Al-Aqsa continue de bomber le torse face au Hamas : « Tout Norvégien, Danois ou Français présent sur notre terre est une cible. » La Syrie et l’Iran, surtout, ont intérêt à souffler sur les braises. La Syrie parce qu’elle est sur le grill à cause de l’enquête sur la mort de l’ex-Premier ministre libanais, Rafic Hariri. L’Iran, parce qu’elle veut gagner du temps pour pouvoir continuer son programme nucléaire.

Le 4 février, les ambassades du Danemark et de Norvège sont incendiées à Damas. Le 6 février, à Téhéran, une foule attaque les ambassades du Danemark et d’Autriche. Le 10 février, l’ambassade de France reçoit des cocktails Molotov. Dans tous les cas, les ambassades n’ont guère été protégées face une foule soigneusement guidée. Mais le feu se propage aussi au Liban, où la Syrie a toujours des relais et où l’Iran parle à travers la voix du parti chiite islamiste, le Hezbollah. Hassan Nasrallah, son chef, déclare que « s’il s’était trouvé un musulman pour exécuter la fatwa de l’imam Khomeyni contre le renégat Salman Rushdie, cette racaille qui insulte notre prophète Mahomet au Danemark, en Norvège et en France n’aurait pas osé le faire ». Message reçu. Dimanche 5 février, plusieurs milliers de manifestants surexcités se mettent en quête d’incendier le consulat danois, puis se rabattent sur le quartier chrétien de Beyrouth, Achrafiyeh. L’église Saint-Maroun est prise sous les jets de pierre. Un mort et une cinquantaine de blessés. Le ministre de l’Intérieur démissionne. Le lendemain, trois Afghans sont tués et plusieurs blessés par balles près de Kaboul, lors de manifestations contre les caricatures.

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Montre-moi ta presse, je te dirai quel pays tu es

Le 6 février, le plus important quotidien iranien, Hamshahri, annonce le lancement d’un concours de caricatures sur l’holocauste. Le prétexte ? Faire front aux journaux occidentaux commençant à republier les caricatures. Le vrai motif ? Alimenter le fantasme du deux poids deux mesures sur le mode : « Vous voyez, les Occidentaux insultent l’islam, mais ils ne supportent pas qu’on critique les Juifs. » Alors que la raison de cette incompréhension mutuelle n’est pas là. À longueur d’années, des caricaturistes du monde musulman utilisent le dessin pour inciter à la haine raciste. Les dessinateurs danois, eux, n’ont fait que tester le droit à l’irrévérence envers Mahomet, soit le représentant d’une religion et non d’un peuple. Nous sommes bien au cœur du problème. Mis au pas par des régimes soit autoritaires soit théocratiques, la plupart des journaux du monde musulman préfèrent le respect des symboles religieux, quitte à mépriser les êtres (en l’occurrence les Juifs assimilés aux Israéliens), tandis que la presse libre des pays d’Europe tente de respecter les êtres, en ne se montrant pas raciste, mais se réserve le droit de rester critique envers les injonctions autoritaires et sacrées. Ce qui n’empêche pas les lâches et les courageux d’exister partout. Nombreux sont les éditorialistes et les journalistes qui vont être sanctionnées, en Jordanie, en Algérie, au Maroc, mais aussi en Finlande, en France et en Angleterre [voir encadré] !

Les Anglo-Saxons ont battu tous les records de la couardise sur ce dossier. Depuis Doha, où il fait un séjour confortable, Bill Clinton parle de caricatures « outrageuses pour l’islam ». Il existe pourtant une très belle représentation de Mahomet, sabre à la main, sur le plafond de la Cour suprême. Les associations musulmanes n’ont jamais pu obtenir son retrait… Peu importe. La Maison Blanche dit même « comprendre » la colère des musulmans et invite à une attitude responsable. Eh oui, vous avez bien compris ! Au temps de Guantanamo et de la guerre préventive en Irak, les Américains accusent des dessinateurs danois et des journalistes européens de mettre de l’huile sur le feu !

À ce petit jeu, la Grande-Bretagne remporte incontestablement la palme. Aucun journal, même parmi les plus populistes, n’a osé froisser son lectorat musulman et prendre le risque d’un boycott. Un malheureux étudiant s’est risqué à reproduire les caricatures dans son journal de fac. Tous ses exemplaires ont été mis au pilon. Ce n’est pas auprès des autorités britanniques, travaillant main dans la main avec les Frères musulmans, qu’il trouvera du réconfort. Tariq Ramadan, choisi par Tony Blair pour le conseiller contre l’extrémisme islamique, s’en félicite : « Comme aux États-Unis, il existe en Grande-Bretagne un rapport spécial avec le facteur religieux, et c’est bien mieux ainsi. » De fait, le 3 février, les bobbies étaient surtout occupés à encadrer une manifestation appelée par Hizb ut-Tahir, une organisation islamiste ultra-radicale, où l’on peut voir des barbus et des femmes voilées tenir des pancartes telles que « Mort à celui qui insulte l’islam », « Préparez-vous pour le vrai holocauste », « Liberté va en enfer », ou encore « L’Europe va payer : ton 11 septembre est en route ! ».

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Le retour des pompiers pyromanes

Quelques jours plus tard, les Frères musulmans anglais organiseront une manifestation beaucoup plus télégénique pour rattraper le coup. Conformément à leurs habitudes, après avoir contribué à allumer l’incendie, ils proposent maintenant de jouer les pompiers. Khaled Mechaal, le numéro un du Hamas, vivant en Syrie, postule comme baby-sitter des foules musulmanes. À condition que les gouvernements occidentaux s’excusent et adoptent des lois empêchant « de porter atteinte, non seulement au prophète Mahomet mais aussi à tous les prophètes et toutes les religions ». En France aussi, les Frères musulmans se verraient bien gardes-chiourme. Comme au moment de la loi sur les signes religieux, les Frères aliment bel et bien la rage, mais ils l’encadrent dans l’espoir d’apparaître comme un « juste milieu ». Cela dit, même des Français musulmans éclairés et modernes se disent sincèrement choqués par ces dessins (72 % comprennent l’émotion soulevée par les caricatures). Parfois, sans les avoir vus. On peut le comprendre. Ils sont fatigués de ces polémiques, où ils peuvent à tout moment être victimes d’amalgames. D’où le succès prévisible (entre 7 000 et 10 000 personnes) de la manifestation organisée à Paris le 11 février par l’Union des associations musulmanes du 93. Ses organisateurs ont bien fait les choses. Ils ont demandé aux manifestants de venir avec des drapeaux français (pure stratégie, mais l’intention y est). Quelques Allah oakbar et chants du Front islamique du salut sont bien entonnés, mais pour le reste, la foule (très barbue et très voilée) défile dans le calme, en réclamant surtout une loi contre l’islamophobie : « S’attaquer au Prophète, c’est s’attaquer à tous les musulmans. »

En revanche, pas un mot pour dénoncer l’hystérie mortifère et les amalgames des lanceurs de fatwas anticaricatures. Et pourtant, cette hystérie commence à tuer. Le 7 février, en Turquie, un prêtre italien est assassiné au cri de « Allah oakbar » par un adolescent déséquilibré. Les autres morts sont des manifestants anticaricatures piétinés par une foule hystérique, dont ils font partie. Souvent sans avoir vu les caricatures en question et sur la base d’informations erronées, comme ces textos annonçant qu’on brûle des Coran sur la place publique au Danemark !

Il ne faut pas s’étonner de cette hystérie. Quand la presse est lâche ou muselée par des gouvernements indignes, par des obscurantistes, l’information laisse place aux fantasmes, et la haine l’emporte sur la raison. Mais la mondialisation de la haine et de la lâcheté a un revers. Non négligeable. Celui de mondialiser les résistances et les solidarités. C’est en son nom que Charlie et d’autres journaux européens ont décidé de publier ces dessins. Par solidarité. Pour crier que nous « sommes tous danois » face à l’inquisition moderne. Pour montrer que l’Europe n’est pas un espace où le respect des religions prime sur la liberté d’expression. Parce que la provocation et l’irrévérence sont nos seules armes pour faire reculer l’intimidation de l’esprit critique dont se nourrit l’obscurantisme.

Caroline Fourest & Fiammetta Venner

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