Le double discours de Tariq Ramadan jamais prouvé ?

Comme presque tous les dix ans, chaque fois que le prédicateur cherche à convertir de nouveaux naïfs, on nous chante : « son double discours n’a jamais été prouvé »… Sauf que si. C’est le cas dans « Frère Tariq » (2004) et dans cette enquête audio pour France culture (2009), où je donne à écouter mes sources : les conférences de Tariq Ramadan devant son public religieux.

 

Suppression du « Pass contraception » et clin d’œils à La Manif pour tous

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Je sais bien. Par les temps qui courent, s’inquiéter des droits des femmes est vécu comme une diversion, « bourgeoise », voire identitaire, nous éloignant des vrais sujets. Mais comme le féminisme est à peu près la seule révolution ayant réussi, on a bien le droit de s’inquiéter des retours de bâtons en cours pour défaire ce qui a été conquis.

Mais je vous rassure. Je ne vais pas vous parler du plus visible des retours de bâton à la mode. Ni de ceux qui veulent l’interdire partout, y compris à l’université, comme si c’était le moment ou la solution.

Ni de ceux qui écrivent partout que le Premier ministre en a fait l’annonce, alors qu’il a juste répondu à une question posée par Libération, en expliquant que ce serait peut-être « souhaitable » mais « difficile ».

Ne parlons pas non plus de la planète des commentateurs garçons, éditorialistes ou humoristes, et elle en compte beaucoup, qui ne veulent même plus qu’on en parle, sur le mode « Non mais de quoi, je me mêle… » Ben oui, de quoi je me mêle. C’est tellement mignon les filles qui se cachent les cheveux pour ne pas trop exciter les garçons ! C’est tellement mignon que ça les excite beaucoup quand même… En tout cas, ils n’arrêtent pas d’en parler pour nous dire de nous taire.

Et quand l’injonction au silence ne vient pas d’eux, elle vient de filles pour qui trop en parler reviendrait à mettre un jeton dans le jukebox du FN. C’est vous dire si la programmation musicale tourne en rond. Pour changer de disque, parlons plutôt de la suppression du Pass contraception.

Un symbole

Le « Pass contraception », ce sont des coupons permettant aux lycéen/nes et apprenti/es d’accéder gratuitement et anonymement à des contraceptifs, à des tests de dépistage et des consultations médicales.

Sur 100 000 pass initialement prévus, il semble que seuls 2000 aient été utilisés. Très peu, voire aucun en 2015. Notamment par manque d’information. Pour le coup, ce n’était pas une révolution, plutôt une mesure symbolique. Mais justement, c’est à ce symbole que la nouvelle majorité de la Région Ile-de-France a choisi de s’attaquer.

On est en droit de se demander si cela n’aurait pas un lien avec le fait que la liste de Valérie Pécresse comptait de nombreux candidats proches de La Manif pour tous ou de son think tank : Sens Commun. Caroline Carmantrand, membre de Sens Commun et cofondatrice des « mères veilleuses » a même été nommée présidente de la commission Famille et Action sociale au Conseil régional d’Ile-de-France. Pourtant au Conseil régional, on se défend de vouloir faire régresser les droits reproductifs.

La digue tient, jusqu’à quand ?

Devant l’émotion soulevée par la suppression du « Pass contraception », l’équipe de Valérie Pécresse a vite fait savoir qu’elle comptait relever la part du budget destiné aux Centres IVG. C’est rassurant. En 2016, tant qu’on s’en émeut encore, la droite française dite républicaine n’en est pas à vouloir supprimer ou contrecarrer le droit à l’avortement. Comparé à la Pologne ou aux primaires américaines, c’est plus que rassurant, c’est même le paradis.

Mais justement, on aimerait ne pas y aller trop vite. Il faut donc surveiller ces signaux que la droite française envoie régulièrement au camp « Manif pour tous » et à Sens Commun. Laurent Wauquiez, qui en est proche, aurait lui aussi songé aussi à supprimer le « Pass contraception » dans sa région. Avant de reculer.

Christian Estrosi, qui doit son élection grâce au barrage républicain face à Marion Maréchal Le Pen, a renoncé in extremis à nommer une militante de « Sens commun » au poste de chargée de la famille. Catherine Giner n’est pas seulement l’un des visages de la Manif pour tous dans les Bouches-du-Rhône, mais une militante hantée par les « dérives de la loi Veil », qui dit avoir combattu la loi Taubira « pour la cause des enfants ». Et si Christian Estrosi a renoncé à la nommer, Nicolas Sarkozy, lui, l’a promue. Il lui a même confié un portefeuille national. Elle est chargée de la Politique Familiale et Intergénérationnelle au sein de LR.

Un signal

Quoi qu’ils pensent réellement du mariage pour tous, et bien que personne n’y touchera une fois élu, les Républicains ne peuvent visiblement ignorer les obsessions de La Manif pour tous et de Sens Commun.

Ces nouveaux militants de droite radicalisés par le combat contre l’égalité des familles, terrifiés à l’idée qu’on puisse affirmer que les hommes et les femmes sont moins complémentaires qu’égaux. De ceux qui pensent que lutter contre les stéréotypes de genre pourrait traumatiser les futurs cow-boys ou fées clochettes… Qu’il faut bien les différencier sinon c’est la fin de la civilisation.

A défaut d’être aussi radicale, cette nouvelle génération de droite est assurément très complémentaire avec ceux qui veulent mettre les hommes et les femmes dans des cases hermétiques grâce à un bout de tissu. Et les retours de bâtons sont encore devant nous.

Caroline Fourest

« Nuit Debout », entre convergence et concurrence des luttes

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Gardons-nous de qualifier trop précisément ce qui se passe place de la République. « Nuit Debout » s’auto-définit et se redéfinit chaque soir. Il faudra donc connaître son issue pour savoir de quoi cette mobilisation était le nom.

Il existe deux perceptions à son sujet. Une perception sceptique pense qu’elle connaîtra la même impasse qu’Occupy Wall Street. Une perception plus enthousiaste espère, depuis longtemps un mouvement d’indignés voire un Podemos à la française. Jusqu’ici, rien n’a pris. Sans doute parce que nous sommes pas dans la même situation économique que l’Espagne, encore moins la Grèce. Aussi parce que nous vivons sous la menace d’un mal terroriste plus visiblement brutal que le capitalisme ou la flexibilité.

Notre mouvement d’indignés à nous a été la marche du 11 janvier. 4 millions de personnes dans les rues. Cela ne veut pas dire que les milliers de manifestants de « Nuit Debout » ne disent pas quelque chose de la désespérance, sociale et politique, qui gronde dans ce pays. Le risque d’attentat ne peut justifier d’oublier ces luttes. Mais à l’inverse, une lutte sociale peut-elle rassembler la gauche en oubliant ce climat si particulier ?

La vieille ficelle du « Front principal »

Au vu des réactions de médias proches de « Nuit debout », le débat sur le voile ou même le salafisme sont accusés d’être des « diversions »… Comme si personne dans les médias ne parlait de la loi travail, de ce qui se passe à République ou des « Panama Papers ». Comme s’il fallait opposer lutte sociale et lutte contre le totalitarisme.

Cette façon de faire passer le rêve du grand soir sur le corps des autres luttes, notamment des femmes, au nom du front principal, n’a rien de très original. En 1905 ou dans les années 70, au moment du MLF, déjà, des militants gauchistes jugeaient ces combats secondaires ou bourgeois. Le grand soir n’est jamais venu. Le corps des femmes est toujours lutte. Et la guerre des gauches continue.

Pour faire court, la gauche Mediapart, elle, considère que la priorité est uniquement de taper sur le capitalisme et le gouvernement, quoi qu’il dise, qu’il parle du travail ou du terrorisme. Et de le faire, ce qui est plus grave, en compagnie de tous ses opposants, fussent-ils anti-Charlie et intégristes.

La gauche Charlie, elle, aimerait articuler luttes sociales et luttes laïques, mais se voit accusée d’être une « gauche identitaire » si elle ose penser que les droits des femmes doivent être défendus contre le patriarcat religieux. Si elle pense que le combat contre le nouveau totalitarisme, obscurantiste, n’est pas tout à fait… secondaire.

Pour le moment, ces deux gauches cohabitent à peu près place de la République. La question est de savoir si elles peuvent former un mouvement commun. Si « Nuit Debout » est une bougie que l’on allume à côté de celles déposée, sur cette même Place, pour les victimes des attentats. Ou s’il s’agit d’un feu de paille qui finira par opposer les bougies entre elles.

La tentative avortée du PIR

Malgré un mode autogestionnaire apparent, les militants les plus aguerris de « Nuit Debout « ont plutôt bien résisté aux tentatives de radicalisation. Notamment au Parti des Indigènes de la République (PIR), qui a tenté de lancer ses slogans intégristes habituels, sans grand succès.

Le barrage tient moins concernant les actes de vandalisme, approuvés par certains manifestants comme des actes de colère légitime, au milieu d’un mouvement plutôt inspiré par la non violence. Et la suite ?

Ceux qui ont lancé la mobilisation ne veulent pas partir dans tous les sens ni faire du sur place. Or ils font le constat d’être une foule assez homogène. Pour y remédier, ils envisagent de délocaliser « Nuit Debout » en Banlieue : « Banlieues Debout ». C’est une piste. A condition de ne pas passer de la « convergence des luttes » à une vision communautaire de « l’intersectionnalité » des luttes.

Qu’est-ce donc que l’intersectionnalité ?

C’est un mot que certains utilisent pour parler de convergence des luttes, mais que d’autres emploient de façon très différente et minée. Quand Frédéric Lordon, l’un des économistes emblématiques de Nuit Debout, parle de « convergence des luttes », il rêve d’unir les ouvriers, les sans papiers, les réfugiés, les chauffeurs de taxi victimes de l’ubérisation, les agriculteurs bios et toutes les victimes de la jungle capitaliste. Qu’elle que soit leur couleur de peau ou leur religion. Pour écrire une République plus sociale.

Pour d’autres, l’intersectionnalité relève d’une vision bien plus américanisée et ghettoïsée. Aux États-Unis, le concept est né pour tenir compte des discriminations multiples, comme être femme et noire. Il a fini par opposer le féminisme dit « noir » au féminisme dit « blanc » et donc jugé « bourgeois ».

Concrètement, si l’intersectionnalité façon Indigènes de la République devait remplacer la « convergence des luttes » à Nuit Debout, sa commission « féminisme » réclamerait surtout le droit de se voiler et de se prostituer. Au nom d’un féminisme queer et islamiste… Complètement incohérent et anti-progressiste, mais soudé par la détestation commune de l’universalisme.

Pour l’instant, Nuit debout évite cet écueil. Jusqu’à quand ? Entre l’énergie qu’il faudra pour maintenir le cap de la non violence et celle qu’il faudra pour maintenair le cap de la République sociale, la nuit sera longue, très longue, pour inventer un monde nouveau et faire mentir les sceptiques.

Caroline Fourest

Protégeons les réfugié/es du trafic sexuel


On s’est ému, à juste titre, que des hommes puissent se jeter, en mode chasse, sur le corps des femmes à Cologne. Plusieurs agresseurs étaient peut-être demandeurs d’asile mais surtout des voyous, membres de ces petites mafias qui savent profiter de tout: des foules, de la liberté comme du drame, pour opérer. Quelques uns ont pointé du doigt les réfugiés syriens. Ils sont d’abord et avant tout les premières victimes de ces voyous et de ces trafics.

Ils doivent payer des passeurs pour quitter leur pays en guerre ou occupé par l’Etat islamique. Franchir les barbelés. Manquer de se noyer. Et quand ils sont arrivés, quand on ne leur tire pas dessus comme récemment à la frontière turque, le pire guette encore. Les femmes et les enfants, qui parfois fuient l’esclavage sexuel de Daech, sont cernés jusque dans l’exil, par des trafiquants cherchant à les prostituer. Ce n’est pas nouveau. Des rapports de l’ONU dénoncent le trafic sexuel de réfugiés depuis des années. Mais rarement, le cauchemar avait pris une telle ampleur.

Un réseau démantelé au Liban

Au Liban, qui accueille près d’un million et demi de réfugiés, la police libanaise vient de démanteler le plus important réseau de trafic sexuel découvert depuis le début de la guerre en Syrie. 75 femmes, pour la plupart syriennes, viennent d’être libérées de leurs geôliers. Elles étaient violées, battues, et torturées, pour certaines mutilées, dans des appartements gardés par dix hommes et huit femmes.

Ce n’est qu’un aperçu du cauchemar vécu par les réfugiées. Un rapport d’Amnesty -intitulé « Je veux un endroit sûr « – dénonce les harcèlements et risques de viol dont elles sont victimes. L’ONG en a rencontré 80, notamment au Liban. Beaucoup se disent constamment harcelées. À l’intérieur des camps de réfugiés, par d’autres réfugiés, ou en dehors. À leur travail, en échange d’un logement, partout, on leur propose de se prostituer. Des policiers réclament aussi des passes pour les laisser tranquilles et ne pas contrôler leur permis de résidence. Certaines mères ne veulent plus laisser leurs filles adolescentes se balader seules. Par peur de les voir violées ou enlevées. Et de fait, il commence à se dire que de nombreux réfugiés mineurs disparaissent.

10.000 mineurs disparus

Selon Europol, 10.000 mineurs non accompagnés, ceux qu’on appelle les MNA, auraient disparu en l’espace d’un an et demi. Les mineurs sont une part importante des nouveaux flux de réfugiés. 27% sur un million de demandeurs d’asile arrivés dans l’Union européenne en 2015. Soit 300.000 enfants, souvent des adolescents, dont 26 000 non accompagnés. Or pour eux, emprunter la « route des Balkans » est doublement risqué.

Tous n’ont pas été enlevés. Certains sont en fuite, par peur des contrôles, de ne pas obtenir l’asile et de devoir repartir. Mais en entrant en clandestinité, ces adolescents se mettent en danger et à la merci de réseaux mafieux. Brian Donald, l’un des dirigeants de l’office de coordination policière de l’Union européenne, explique qu’on aurait perdu la trace de milliers de ces mineurs après leur enregistrement en Italie. Pour lui, nous avons affaire à une « infrastructure criminelle de grande envergure ».

Que fait l’Union européenne?

Elle s’en inquiète. Bien qu’en partie paralysée par une forte présence de députés d’extrême droite ne pensant qu’à exploiter le drame des réfugiés au lieu d’agir. Le 8 mars dernier, le Parlement européen a adopté une résolution appelant à la mise en œuvre de mesures spécifiques pour lutter contre les violences commises à l’encontre des réfugiées. Ce n’était pas gagné. Jusqu’au bout, la députée socialiste britannique, Mary Honeyball, a craint que la politisation de ce dossier ne fasse échouer l’adoption de son rapport et de sa résolution.

Adoptée dans un parlement clairsemé, elle souligne le besoin de logements et d’installations sanitaires séparées pour les hommes et les femmes. Pour éviter la promiscuité, le harcèlement et les viols. De nouvelles mesures devraient aussi permettre aux demandeuses d’asile d’avoir accès à une assistance juridique adaptée aux femmes, à une formation et le droit de parler à une enquêtrice pour dénoncer d’éventuelles violences.

De son côté, le GRETA, le Groupe d’experts sur la lutte contre la traite des êtres humains du Conseil de l’Europe, appelle à mettre en place des mécanismes de détection permettant d’identifier les victimes de traite. Le secrétaire général du Conseil a écrit à l’ensemble des 47 Etats membres pour leur transmettre une série de propositions visant à protéger les enfants réfugiés. Comme nommer rapidement des tuteurs et leur offrir au plus vite un logement sûr, au lieu de les placer dans des centres de détention.

Loin des tensions politiques inutiles, il existe un embryon d’Europe humaniste qui tente, timidement, de résister aux extrémistes comme aux profiteurs de drames en restant fidèle à ses valeurs.

Caroline Fourest

Le kamikaze, l’ULB et quelques souvenirs…

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L’ULB est une grande université, qui forme de nombreux étudiants de Bruxelles. Il n’y a donc rien d’étonnant à retrouver des anciens étudiants dans la liste des tueurs. Je garde néanmoins deux souvenirs glaçants de mes dernières conférences dans ce temple du libre examen, violemment interrompues par des militants pro-islamistes.

La première fois en 2007 par des étudiants proches de Dieudonné, de l’extrême droite turque et de Tariq Ramadan. J’étais venue parler du « Choc des préjugés », sévère à l’égard de la politique de Nicolas Sarkozy. J’ai passé ces deux heures à argumenter en me faisant insulter par des étudiants qui hurlaient depuis les travées (« juive », « lesbienne », « franc-maçonne » !), m’envoyaient des projectiles, quand il n’essayaient pas de m’entartrer. 

La seconde conférence portait sur l’extrême droite. Elle n’a pas pu aller à son terme à cause de plusieurs dizaines de militants gauchistes et islamistes surexcités, venus me « lapider » symboliquement, selon leur consigne, à cause de mes positions critiques envers la « burqa ».

Le leader, chercheur à L’ULB, a été sanctionné et n’exerce plus à l’université.

Parmi les autres meneurs, proches des Indigènes du Royaume (l’équivalent belge des Indigènes de la République), j’ai vu des comportements qui annonçaient le basculement dans une radicalité plus physique. J’ai décidé de plus donner de conférences publiques en Belgique pour un moment. C’était en 2012.

Depuis, j’ai appris que l’un des militants les plus agressifs à mon encontre, de ceux qu’on a présenté comme un simple « chahuteur » dans la presse, est allé en Syrie puis revenu en Belgique. Interrogé par la police, il déclare ne pas « avoir pris part aux combats » mais soutenir « le projet d’une résistance islamique avec un projet islamique » (sic). A ma connaissance, il est en liberté.

Caroline Fourest

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Sur le militant parti en Syrie.

Sur le sabotage de la conférence de 2012

La pédophilie, l’Église et nous

 

Selon un sondage Odoxa pour le Parisien, 56% des Français ont une mauvaise image de l’Église. 63% pensent que le cardinal Philippe Barbarin devrait démissionner. Ils sont encore plus nombreux, près de 80%, à penser que l’Église doit se réformer concernant la pilule, le préservatif ou le mariage des prêtres.

Cette fois, le chiffre est élevé même chez les pratiquants. Ce n’est qu’un sondage en ligne, qu’une indication, mais un signe, parmi d’autres, que notre sécularisation résiste plutôt bien à l’air du temps. Ou presque.

En observant certaines réactions, on s’aperçoit que certains conservateurs — prêts à brandir une laïcité implacable à la moindre occasion — se montrent incroyablement chatouilleux quand il s’agit de rappeler que l’Église catholique n’est pas au-dessus des lois ni de la morale élémentaire. Par moments, on se demandait même si la droite cléricale, et non plus républicaine, ne faisait pas franchement son retour. Sous l’effet « Tea party » de la Manif pour tous… Des réseaux pourtant bien embarrassés par ces affaires.

Ceux qui refusent aux autres de fonder des familles, sous prétexte de protéger les enfants à naître, sont placés devant un constat bien cruel pour leurs préjugés. Ce n’est pas au sein de familles homoparentales mais bien au sein de familles hétéroparentales et des paroisses, ou à l’école, que les enfants ont le plus de chances d’être violés.

Pauvreté et manque de s’écularisation

Quand on regarde la carte des scandales pédophiles commis par des prêtres, on constate que toutes les paroisses ne sont pas égales devant ce risque.

Les viols sont bien plus nombreux dans les pays où les prêtres sont sacralisés comme des quasi-dieux, comme au Mexique ou en Irlande, que dans des pays où ils sont davantage regardés comme des hommes, comme en France.

Mais le risque augmente surtout lorsque les prêtres sont en charge d’enfants isolés, en pensionnats, issus de familles pauvres.

Si l’on prend le cas des Légionnaires du Christ fondé par Marcial Maciel, elle a surtout sévi au Mexique ou en Irlande, sur des enfants pauvres dont elle avait la charge. Les prêtres préférés du fondateur, qui les violait, étaient envoyés à la tête de ces paroisses importantes, où ils reproduisaient ce qu’ils avaient vécu… Avec d’autant de facilité que les parents de ces enfants se sentaient redevables et avaient peur de porter plainte contre l’Église.

Dans d’autres pays, où les mêmes réseaux animent des Centres de jeunes garçons issus de familles bien plus aisées, l’impunité aurait sans doute duré moins longtemps.

50 ans de silence complice

Les Légionnaires du Christ officient toujours, mais leur fondateur a été mis sur le côté par l’Église. Après 50 ans de silence et des centaines de viols, parfois dénoncés et rapportés au Vatican, notamment par des Jésuites. Jusque-là, Rome a fermé les yeux. Ce n’est que sur la toute fin de sa vie que Marcial Maciel a été prié de prendre sa retraite. Et ce n’est qu’une fois devenu pape que Benoît XVI a pu écouter des plaintes qu’on lui avait demandé de laisser dans le fond d’un tiroir lorsqu’il était Préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi.

C’est aussi sous la pression de l’opinion publique que l’Église a dû mener son opération vérité aux Etats-Unis. A l’issue d’une enquête interne, elle estime à plus de 16.700 le nombre d’enfants violés par des prêtres, sur le seul sol américain, entre 1950 et 2013. Les associations de victimes, elles, parlent de presque 100.000 enfants abusés, dont la plupart ne veulent ou ne peuvent pas parler.

L’ampleur du phénomène s’explique par la technique de la « tournante ». Lorsqu’un prêtre était accusé d’avoir violé, on le faisait tourner de paroisse en paroisse, où il récidivait, jusqu’à commettre des dizaines de viols à la ronde. S’il ne fallait voir qu’un film à ce sujet en dehors de Spotlight, ce serait le documentaire d’Amy Berg : Délivrez-nous du mal sur le Père O’Grady et les complicités dont il a bénéficié de la part d’un supérieur, qui ne voyait pas le lien entre les plaintes émanant de petites filles (ce qui le choquait moins) et de petits garçons (ce qu’il prenait pour de l’homosexualité, plus choquante à ses yeux)…

La réponse très confuse de l’Eglise

On sort enfin de ce silence et de l’impunité. Mais l’Église prend-elle vraiment des mesures efficaces pour prévenir les viols d’enfants commis en son sein ?

C’est important de prononcer le mot « viol ». C’est un mal face auquel l’Église catholique est tout sauf préparée, voire structurellement désemparée. À force de diaboliser la sexualité, et de tout confondre. Notamment l’homosexualité et la pédophilie.

C’est dans une très grande confusion que l’Église a tenté d’élaborer des consignes pour prévenir les viols pédophiles jusqu’ici. Sous Benoît XVI, les consignes ont permis de ne plus couvrir les prédateurs, ce qui est une avancée majeure. Pour ce qui est de la détection, elles demandent de signaler toute tendance homosexuelle chez les jeunes séminaristes… Comme si le fait d’être homosexuel ou hétérosexuel avait le moindre rapport avec le fait de violer des petites filles ou des petits garçons.

Cette confusion ne témoigne pas seulement de préjugés terribles. Elle trahit un grand désarroi, qui inquiète quant à la capacité de l’Église à regarder en face le mal qui la ronge. Il est complexe : fait de tabou, d’infantilisation sexuelle des prêtres et d’un statut d’adulte sacralisé qui attire les prédateurs, facilite leur passage au viol, tout en intimidant leurs victimes.

L’Église devrait réfléchir à ce cocktail empoisonné. Au lieu de croire qu’elle pourra combattre ses faiblesses par des préjugés.

Chronique à retrouver tous les lundis sur France Culture à 7h18.