Tartuferies médiatiques

En principe, les journalistes sont censés filtrer, décrypter, dévoiler. Il arrive pourtant qu’ils se fassent manipuler. Par ignorance ou parce que trop pressés. Parfois, ce sont leurs œillères idéologiques qui les aveuglent. Dans le cas de Tariq Ramadan, l’ignorance et la complaisance ont atteint des sommets. Nul n’est plus doué pour hypnotiser, duper et même culpabiliser. Bilan : un vrai naufrage journalistique. Presque un bestiaire. De toutes ses proies, les «moutons» sont les plus nombreux. Ils n’ont jamais le temps, ni d’enquêter, ni de vérifier, ni même de lire. Ceux-là préfèrent «sentir» et vont se contenter de demander au principal intéressé s’il ment. Devinez quoi ? Le tartufe leur dit que non.

Sa propagande n’aurait jamais eu tant d’impact sans l’aide de quelques «coqs». Des journalistes animateurs, assoiffés d’Audimat et de soufre. Rien ne les excite tant qu’un autre coq narcissique, au beau plumage «controversé». Tant pis pour les emmerdeuses qui réclamaient plus de responsabilité.

Mais le pire, ce sont les «chiens de garde». De vrais pitbulls, toujours prêts à aboyer à «l’islamophobie» et à mordre aux mollets. Ceux-là ne voient «aucune ambiguïté» chez Ramadan, mais toutes les «ambiguïtés» du monde chez Elisabeth Badinter. Ils peuvent décrire un prédicateur intégriste comme un «bon vivant» et qualifier les alertes venant de consœurs de «croisades». Les mêmes dénoncent à longueur de journée les amalgames, mais ne voient pas la différence entre les islamistes et les musulmans ; et soupçonnent le moindre républicain d’être un agent de la «fachosphère». Les mêmes hurlent avec les loups contre Charlie, mais accusent sa rédaction menacée de mort de propager la haine. Ils collaborent à l’intimidation des nouveaux totalitaires, mais se disent victimes de «l’Affiche rouge» et du nazisme. Pères la morale comme personne, ils nous adressent au passage quelques leçons de journalisme… Dont le métier ne serait pas de dire ce qui est grave ou pas grave. Sauf qu’à les écouter le «racisme d’Etat», c’est grave… Et l’islamisme, ce n’est pas grave !

Vous osez vous en émouvoir ? Voilà qu’un nouveau chien de garde vous saute à la gorge : «Vous dites la même chose que Valeurs actuelles !» Faut-il dire n’importe quoi pour avoir la paix ? Que l’islamisme est un fantasme, inventé par le «racisme d’Etat» ? Comment peut-on à ce point s’aveugler ? Comment refuser à ce point de voir et de dire ? Et si c’était précisément ce réflexe d’autruche, borné et grossier, qui engraissait l’extrême droite ?

Il existe une voie plus difficile, mais plus noble : enquêter sur tous les extrêmes à la fois, les racistes comme les islamistes. Quitte à prendre des coups de partout. Jusqu’à ce que leurs crachats se cumulent. C’est ainsi qu’est partie la rumeur de «serial menteuse», lancée par un intellectuel faussaire proche de Tariq Ramadan, puis reprise au vol par Marine Le Pen. Depuis, elle tourne en boucle sur tous les sites extrémistes sur lesquels j’ai enquêté : frontistes, fréristes, complotistes, soraliens, dieudonistes (de vrais modèles d’honnêteté intellectuelle)… La vérité finit toujours par surnager. Le plus dur n’est pas d’encaisser. Ni les injures, ni les menaces. Le plus dur, c’est d’avoir la patience, de se justifier, d’expliquer et de réexpliquer, puis de recommencer.

Quand j’interviens dans les écoles de journalisme, il arrive que des élèves me demandent : «Comment pouvez-vous être objective avec vos convictions ?» Comme si devenir journaliste – en l’occurrence, éditorialiste – interdisait de penser. Comme s’il était douteux de tenir à l’égalité ou à la laïcité. Rester neutre et vide vous rend perméable aux propagandistes cherchant à désinformer. A ceux qui veulent devenir journaliste, je conseille plutôt de cultiver l’esprit critique : «Ne débranchez surtout pas votre cerveau. Vous pourriez en avoir besoin !»

Qu’on soit reporter ou éditorialiste, il n’est pas demandé d’être neutre, mais honnête : défendre ses idées en respectant les faits. C’est la devise de Marianne, inspirée de Camus : «Le goût de la vérité n’empêche pas de prendre parti.» Chez certains, «prendre parti» nuit visiblement à leur appétit pour la vérité. Qu’ils cessent au moins de cracher sur ceux qui alertent.

Caroline Fourest

Pour les Kurdes

La trahison de nos alliés kurdes annonce bien pire qu’un reniement. Une défaite. Malgré tout ce qui les différencie et souvent les oppose, les Kurdes de Syrie et d’Irak se sont battus contre Daech, pour nous, au nom des mêmes valeurs. En Syrie, les glorieuses guerrières des YPJ et leurs frères d’armes des YPG portent un projet à l’opposé du drapeau noir de l’obscurantisme : égalitaire, écologiste et laïque.

Malgré tous les risques de dogmatisme inhérents aux utopies, cette poche du Rojava a le mérite inouï de planter une graine d’espoir dans un désert sans avenir. Elle permet de croire à un projet alternatif au choix mortel entre dictature nationaliste ou islamisme. Cette herbe folle qui stérilise l’ancien grenier à blé du monde depuis des décennies. A quelques kilomètres de là, les dirigeants du Kurdistan irakien ont parfois les défauts des indépendantistes devenus hommes d’affaires. Mais alentour, tout le monde reconnaît qu’ils ont su faire prospérer autour d’Erbil, l’une des seules régions de l’ancienne Mésopotamie où il fait bon vivre.

Ce n’est pas un hasard si des Arabes et des Turkmènes de Kirkouk ont voté en faveur du oui à l’indépendance. La plupart des sunnites des «territoires disputés» préfèrent vivre sous une démocratie kurde que sous la tutelle chiite de Bagdad, allié à Téhéran. Les voilà désormais à la merci des milices chiites, dirigées par un général iranien, venues aider l’armée irakienne à récupérer la ville et ses puits de pétrole.

Les peshmergas qui avaient vaillamment défendu Kirkouk face à Daech l’ont rendu sans combattre. Par peur de verser un sang inutile. Le rapport de force était perdu d’avance. Mais c’est une branche de l’Union patriotique du Kurdistan (PUK) qui a permis d’ouvrir les portes de la ville, en échange d’un marchandage peu glorieux. Trahi de toutes parts, Massoud Barzani annonce prendre du champ. Beaucoup lui en veulent d’avoir porté ce référendum au risque d’échouer.

Y avait-il meilleur moment pour réclamer non pas son indépendance, mais au moins son désir de liberté ? Comme l’ont répété les amis des Kurdes, Frédéric Tissot, Bernard Henri-Lévy ou Bernard Kouchner, «ce n’est jamais le bon moment. Et toujours le moment». Tout le monde pressentait qu’une fois Raqqa libéré, le monde abandonnerait les Kurdes à leur sort : un tuteur irakien qui n’a jamais respecté les accords prévus par le Constitution. Erbil était même convaincu que Bagdad planifiait cette reconquête depuis des mois. D’où cette course contre la montre pour arracher un oui à l’indépendance, franc et massif, avant d’entamer une négociation. Au lieu de quoi, Bagdad a envoyé ses milices et ses chars – fournis par l’armée américaine pour écraser Daech – rouler sur les peshmergas. Leurs chenilles se sont arrêtées à quelques kilomètres d’Erbil. Un coup de force pour imposer une unité irakienne à laquelle plus personne ne croit. Les tanks n’ont jamais conquis les cœurs. Ils ne feront pas oublier les 92,7 % en faveur de l’indépendance du Kurdistan.

Ce chiffre demeure dans les esprits, tel une prise de guerre, enfermé dans un coffre de l’histoire. Pour l’ouvrir, il faudra la révolte de l’opinion internationale et une nouvelle génération de leaders kurdes, animés d’un nouvel esprit d’union. Si la plus grande diaspora du monde n’a toujours pas de nation ou de confédération, c’est aussi à cause de ses divisions – à la fois culturelles, économiques et politiques – qui l’empêchent de faire front face aux deux puissances prêtes à briser le rêve kurde : l’Iran et la Turquie.

Rien n’est plus inquiétant que cette alliance entre le régime des mollahs, décidé à tracer un arc chiite jusqu’à la mer, et Recep Tayyip Erdogan, se prenant pour le nouveau calife. L’Amérique, qui a perdu la tête en élisant Trump, laisse faire. Au bord d’une fitna – un schisme, une division – sans précédent, le monde se retrouve sans gendarme et sans garde-fou, plus instable que jamais. Que fera l’Europe, déchirée de l’intérieur ? Et la France ? Notre honneur serait de réclamer la reconnaissance du Kurdistan au Conseil de sécurité. Laisser nos alliés de cœur se faire dévorer ne nous amènera pas la paix. Ce signal de faiblesse ne fera qu’engraisser l’ogre de l’après-Daech. Or il nous menace aussi.

Caroline Fourest

Éditos, vendredi 10 novembre 2017, p. 45

Ne laissons pas s’éteindre en nous la flamme du Kurdistan

Plusieurs personnalités françaises, dont Bernard-Henri Lévy et Anne Hidalgo, dénoncent le silence des grandes démocraties face au drame que vit ce peuple

Un sentiment d’accablement, et d’injustice extrême, nous étreint et nous réunit pour lancer, ici, aujourd’hui, cet appel de Paris en faveur du Kurdistan. Voilà une nation amie qui sort de cent ans de lutte contre toutes les tyrannies. Voilà un peuple qui s’est porté, trois ans durant, seul au sol, sur 1 000 kilomètres de front, contre l’organisation Etat islamique. Voilà des femmes, des hommes, qui ont accueilli un million et demi de réfugiés chrétiens, yézidis, musulmans, qui fuyaient l’enfer islamiste.

Ce peuple, le 25 septembre 2017, se prononce, par un référendum démocratique, et à une majorité écrasante, en faveur d’une indépendance qui est son rêve séculaire. Il se prononce pour l’ouverture de pourparlers avec Bagdad, dont il est bien spécifié qu’ils prendront le temps qu’il faudra pour qu’un avenir solide, concer­té, puisse se construire entre peuples constitutifs de la « fédération » irakienne.

Mais voilà que les grandes puissances démocratiques condamnent, par avance, ce référendum au nom de l’intégrité territoriale de l’Irak, ce pays déchiré, désuni, chaotique, qu’elles feignent, de manière incompréhensible, de tenir pour une donnée intangible de l’équilibre régional.

Et voilà que, forts de cette condamnation du Kurdistan par ses alliés et amis d’hier, les pays voisins (Irak, bien sûr – mais aussi Iran et Turquie), qui tiennent les Kurdes pour un peuple décidément en trop, décrètent un embargo aérien et terrestre sur le Kurdistan; l’enferment, ainsi que le million et demi de réfugiés, dans ses frontières; et que l’Irak, à l’aide de chars américains et avec l’appui de milices chiites et de pasdarans venus d’Iran, passe à l’attaque, s’empare de la zone de Kirkouk, et affronte les peshmergas jusqu’à 50 kilomètres d’Erbil.

Nul, alors, ne vient au secours du ­Kurdistan. Nul ne condamne l’agression de ces puissants voisins pour qui le silence de la communauté internationale est une aubaine permettant d’en finir avec ce trublion démocratique, ce mauvais exemple que serait un Kurdistan ­libre et indépendant dans une région qui cultive les régimes autoritaires, et ­opprime ses minorités.

Nul ne semble réaliser que l’Iran met, un peu plus encore, la main sur l’Irak, et achève d’ouvrir, avec la complicité du sinistre Bachar Al-Assad, le fameux corridor chiite dont elle rêve depuis longtemps et qui a vocation à aller du Liban à Bahreïn.

Trahis par certains en leur sein, abandonnés de leurs amis d’hier, que vont alors faire les Kurdes? Se plier à un destin funeste? Redevenir, sous la contrainte des « Irakiens », ce fantôme de nation, cette chimère sanglante? Rentrer dans l’ombre, retourner dans les montagnes dont nul, ­jamais, n’a pu les chasser? Va-t-il, ce peuple fier qui rêvait de prospérité et de modernité, qui vivait à l’heure de la démo­cratie, qui en avait assez de devoir vivre les armes à la main contre d’éternels ennemis, retrouver sa flamme et reprendre sa marche séculaire vers la liberté?

Ce peuple est un ami de la France. Il a reçu, depuis tant d’années, le témoignage répété de notre admiration et de notre gra­titude. Quand tous se détournent de lui, nous nous devons d’être fidèles à cette histoire de liberté et de grandeur. Nous avons, nous, Français, héritiers de Voltaire, de Gambetta, de Zola, de Dreyfus, de Jean Moulin, un ­peuple proche de nous et qui s’est inspiré de nous; sa flamme – la ­Fondation Danielle Mitterrand, qui contribue à nous rassembler, est là pour en témoigner – a été aussi, un peu, la nôtre et fait partie de l’histoire de la France et de Paris.

Ne laissons pas s’éteindre en nous la flamme du Kurdistan. Demandons le retrait des troupes irakiennes et des milices iraniennes qui les appuient sur la ligne où elles se trouvaient avant le référendum du 25 septembre. Exigeons l’arrêt des exactions, des pillages, des assassinats ciblés ou collectifs qui ravagent, depuis que les milices l’ont envahie, la ville de Kirkouk ainsi que ses environs.

Plaidons pour que la coalition internationale, qui a combattu face à l’organisation Etat islamique au coude-à-coude avec les combattants irakiens mais aussi kurdes, impose sa médiation aux frères d’armes lancés, aujourd’hui, dans une guerre ruineuse pour tous.

 

Caroline Fourest est journaliste et essayiste Anne Hidalgo est maire de Paris Bernard Kouchner est ancien ­ministre des affaires étrangères Bernard-Henri Lévy est philosophe et membre du conseil de surveillance du « Monde » Kendal Nezan est président ­de l’Institut kurde de Paris Manuel Valls est ancien premier ­ministre

La défense honteuse d’Edwy Plenel (et de Mediapart)

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Non content d’avoir promu un prédicateur fondamentaliste misogyne (« c’est un intellectuel respectable »,  » je le lis, je l’écoute, je ne vois pas d’ambiguïtés »), tout en faisant passer ceux qui enquêtaient et alertaient pour des racistes (« Mélange de peur, d’ignorance et de préjugé, l’excommunication politicienne de Tariq Ramadan déshonore la France »), voilà donc qu’Edwy Plenel amalgame la couverture de Charlie Hebdo à une « affiche rouge » nazie et ceux qui critiquent son aveuglement idéologique à de la « haine »… Or c’est bien cet aveuglement, et non d’avoir tu des viols sans plaintes ou preuves, qui pose question. Au lieu d’admettre que ceux qui dénonçaient sa duplicité avaient raison, Mediapart continue de s’en prendre aux lanceurs d’alerte (sa revue dénonce les « ambiguïtés » d’Elisabeth Badinter). Quand il ne parle pas de « croisade » à propos de l’affaire Ramadan ou de mes alertes. Honteux.

Caroline Fourest

Capture d’écran 2017-11-08 à 08.08.18.pngQuelques souvenirs..

Et une petite vidéo.

Mais la SDJ de Mediapart a aussi quelque chose à dire…

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Pour revoir ce moment, stupéfiant.

 

 

Avec Tariq Ramadan, ce n’est jamais sa faute

Aux abois, Tariq Ramadan ne sait plus quoi inventer. Ainsi donc, après le complot « sioniste international » (selon un post de son lieutenant qu’il a relayé), ce serait un complot « Fourest »… Son avocat annonce porter plainte contre moi pour « subornation de témoin »… Pour avoir rencontré des victimes en 2009, soutenu l’une de celles qui voulaient porter plainte et avoir respecté son choix quand elle a renoncé après avoir reçu des menaces ! On résume. L’extrême droite veut me poursuivre parce que je n’ai rien dit mais Tariq Ramadan, lui, veut me poursuivre parce que j’ai dit.
Quel rapport avec le début de toute cette affaire et Henda Ayari ? Je l’ai découverte, comme tout le monde, lorsqu’elle a fait savoir qu’elle portait plainte pour des faits datant de 2012. Dans la mesure où c’est « balance ton porc » et le courage des actrices ayant dénoncé Weinstein qui lui a donné cette force, je propose une autre théorie à nos amis ramadiens… Et si c’était — en fait — un « complot antisioniste international » ? Cela ferait de Tariq Ramadan, lui-même, un complot sioniste ! Bon sang mais c’est bien sûr ! Un jour, il faudra que Monsieur Ramadan accepte qu’il est responsable de ses actes. Et que ses actes ont des conséquences. Tout simplement.

L’affaire Ramadan

Notre chroniqueuse, l’essayiste Caroline Fourest, a enquêté pendant de nombreuses années pour révéler la face cachée du prédicateur islamiste. Elle raconte.

Quand l’affaire éclate, je suis au Maroc pour une conférence. Avant d’embarquer, je passe par le Relais H d’Orly Sud. Tous ceux qui font l’aller-retour entre la France et le Maghreb y transitent. Si vous ne savez pas quoi lire dans l’avion, le libraire a une idée pour vous : Tariq Ramadan. Ses ouvrages et son visage s’étalent sur quatre rayons ! «Décidément, ça ne finira jamais», me dis-je en montant dans l’avion. A l’arrivée, je découvre la nouvelle.

Inspirée par la campagne «balance ton porc» et l’affaire Weinstein, Henda Ayari annonce qu’elle porte plainte pour viol. J’apprends son nom et mesure son courage. Elle risque gros. Plus que les comédiennes ayant dénoncé le producteur déchu. Les Frères musulmans, c’est autre chose que Hollywood.

Déjà, la meute s’abat sur elle. Je devine ce qu’elle va traverser. Démasquer Ramadan m’a coûté treize ans de calomnies et quelques menaces. Comme la fois où mon adresse et mon code de porte ont été livrés en pâture sur des sites islamistes, avec ce message : «Il faut que la louve reste dans sa tanière.» Depuis la publication de mon livre, Frère Tariq, je caracole en tête de nombreux classements d’«islamophobes» sur Internet. Pour de nombreux croyants, attaquer Ramadan, c’est s’en prendre à tous les musulmans. Certains voient en lui un messie, censé surgir tous les cent ans pour renouveler le message de l’islam. Que vaut la parole d’une femme face à un quasi-prophète ?

Henda Ayari est accusée de mentir, traitée de «pute sioniste». Et, bien sûr, les fans de Ramadan crient au complot. Ils sont dressés pour ça. Leur maître à penser soupçonne régulièrement le fameux lobby, «ses ennemis jurés», de vouloir salir l’islam, qu’il s’agisse d’une énième polémique le concernant ou d’un attentat. Des journalistes continuent de lui tendre leurs micros pour délivrer son poison, même en plein procès Merah.

Juste avant l’affaire, Ramadan vient de publier un nouveau livre, presque toujours le même. Un robinet d’eau tiède destiné à revenir en télévision pour mieux séduire de nouveaux adeptes, afin de parler au nom d’un islam persécuté, victime d’un malentendu douteux de la part de l’Occident. C’est sa vraie dawa (sa mission de prédication) : dédiaboliser l’islam politique. Cette année, il n’a pas dû trouver de nouvel «idiot utile» car il a recyclé Edgar Morin, avec qui il avait déjà eu ce dialogue lors d’un premier livre d’entretien ! Les revoilà tous les deux refaisant une tournée, à TV5 Monde et ailleurs, comme si de rien n’était. Pas la tournée des grands ducs, mais quand même. Et soudain, c’est la tuile.

 

LE DÉBUT DE LA FIN ?

En quelques jours, la plainte d’Henda Ayari a libéré la parole. Une dizaine d’autres femmes ont déjà parlé, sur Internet, à d’autres victimes ou à des journalistes. Une deuxième, puis une troisième plainte seraient en route. Cela va-t-il suffire ? La justice demande tant de preuves pour reconnaître une agression sexuelle. Surtout quand elle se joue dans une chambre à coucher. Ces femmes ont parfois consenti à venir, mais pas d’y vivre l’enfer qu’elles racontent. Et Ramadan, que va-t-il imaginer pour contre-attaquer ? Il est si doué pour tout retourner.

Depuis ses débuts en Suisse, Ramadan a survécu à presque toutes les polémiques. Sa tribune demandant de ne pas jouer une pièce de Voltaire sur Mahomet n’a pas choqué outre mesure. L’interdiction de séjour prononcée en 1995 par le ministère de l’Intérieur – qui lui reprochait ses liens avec les groupes islamistes algériens menaçant le pays – l’a transformé en martyr aux yeux de la Ligue des droits de l’homme, qui le soutient depuis. Sa sortie en faveur d’un «moratoire» sur la lapidation face à Sarkozy l’a écorné, mais pas «tué». Il continue d’être présenté comme «musulman moderne» en Grande-Bretagne, malgré des positions intégristes maintes fois prouvées. Aux Etats-Unis, on lui a refusé un visa de travail pour avoir financé une association proche du Hamas, avant de l’annuler sous l’administration Obama. A Rotterdam, une université et la mairie qui l’employait comme conseiller en intégration l’ont limogé après avoir découvert qu’il pigeait en même temps pour Press TV, la télévision du régime iranien ! Mais Ramadan rebondit toujours, parfois en jetant son dévolu sur un pays qui ne le connaît pas encore. Le Qatar, où il dirige un Centre de recherche sur la législation islamique et l’éthique, sera peut-être sa bouée de secours : l’endroit où il ira se réfugier en cas de condamnation. L’université d’Oxford, où il enseigne grâce à un département d’islamologie financé par le Qatar, hésite à réagir. La France reste son plus grand échec. Il m’en rend responsable. Bel hommage. Mais d’autres ont mené l’alerte : Jacqueline Costa-Lascoux, Antoine Sfeir, Leïla Babès, Gilles Kepel, Mohamed Sifaoui… J’en oublie. Beaucoup n’ont pas voulu nous entendre. Ils trouvaient même douteux de douter de lui.

 

LA FRANCE, TERRE D’ÉCHEC

Pendant des années, par bêtise ou par paresse, des journalistes se sont échinés à présenter Tariq Ramadan comme un «intellectuel musulman moderniste». Alors qu’il doit son statut universitaire à une thèse de complaisance faisant l’apologie des Frères musulmans. Et qu’il dépeint volontiers les musulmans laïques comme des collabos de la «colonisation culturelle» occidentale. De beaux esprits orientalistes, férus d’exotisme, préfèrent voir en lui «un pont» entre l’Occident et le «monde musulman». Comme si l’islam était un tout homogène, et non le théâtre d’une guerre sans merci entre fondamentalistes et modernistes. A cause d’eux, Tariq Ramadan a pu peser de tout son poids pour faire basculer le rapport de force en faveur des fondamentalistes, jusqu’en Europe.

Dans ses prêches, il invite bien ses troupes à s’emparer de leur citoyenneté, mais comme soldats de l’islam politique et non de la République. Pour mieux les encourager à s’engager partout (syndicat, partis, médias…) où ils pourront faire évoluer les choses vers «plus d’islam». Parfois, le noyautage est un peu grossier. Comme lorsque des ramadiens ont tenté d’imposer la présence de leur gourou sur huit tables rondes lors du Forum social de Londres en 2004. Un an plus tôt, sa tribune sur les «intellectuels juifs» et sa présence au Forum social de Saint-Denis venaient de faire polémique. A l’époque, Manuel Valls, Jean-Luc Mélenchon et Vincent Peillon signaient ensemble une tribune pour mettre en garde la gauche : «M. Ramadan ne peut être des nôtres». Cette gauche laïque a tenu bon, avant de se déchirer. Ramadan a perdu du terrain en France. Mais il reste le plus doué des intégristes pour trouver des alliés progressistes. A Mediapart. A Politis. Au Monde diplomatique. De vrais chiens de garde. Toujours prêts à aboyer par peur du racisme contre ceux qui soulignent le danger de l’intégrisme musulman. D’autres se sentent carrément des affinités anti-impérialistes avec les Frères musulmans – surnommés «les trotskistes de l’islam». L’alliance islamo-gauchiste n’a pas porté les fruits escomptés. Le NPA a explosé après avoir présenté une femme voilée aux élections régionales. Mais Ramadan a conquis un nouvel allié : Edwy Plenel, si ému d’avoir séduit un public jeune et musulman grâce à son nouvel ami. Depuis, son livre paternaliste Pour les musulmans a été traduit en arabe… par le Qatar.

 

NEUF MOIS DE DÉCRYPTAGE

C’est pour stopper ces alliances douteuses entre intégristes et progressistes, mais aussi pour soutenir les musulmans modernistes dont il confisquait la parole, que j’ai décidé d’écrire Frère Tariq en 2003. Pendant neuf mois, j’ai écouté en boucle ses sermons sous forme de cassettes, au point de devenir incollable sur sa rhétorique, jusqu’à pouvoir finir ses phrases. Au début, je ne croyais pas à un «double discours» construit. Simplement à une complexité dont il jouait. Peu à peu, j’ai découvert un homme réellement manipulateur, parfaitement fidèle à la stratégie de la taqya pratiquée par la confrérie des Frères musulmans : un discours pour l’extérieur, et un autre pour l’intérieur. En télévision, Ramadan sait qu’il doit montrer patte blanche, rassurer et séduire. Sur le terrain, il incite les jeunes à redécouvrir leur identité «islamique», à respecter une «conception islamique de la sexualité», et même à ne lire des livres ou à ne regarder que des films islamiquement corrects.

Son modèle absolu, celui qu’il conseille à la jeunesse musulmane d’Europe, n’est autre que son grand-père : Hassan al-Banna, fondateur de l’islam fasciste. Sa référence religieuse s’appelle Youssef al-Qaradawi : le théologien préféré des Frères musulmans. Sur les chaînes arabes et dans ses livres, le «savant» exige de punir sévèrement les homosexuels, afin d’éradiquer ce mal menant «l’humanité à sa perte». Pour lui, le «seul dialogue possible avec les juifs passe par le sabre et le fusil». Il a même édicté la fatwa autorisant le Hamas à mener des attentats suicides. C’est aussi l’homme qui a contribué à mettre le feu aux poudres lors de l’affaire des caricatures depuis Al Jazira ! Voilà le savant que Ramadan conseille à la jeunesse d’Europe. Et l’on s’étonne qu’elle se radicalise. Pour l’avoir patiemment révélé, il y a maintenant treize ans, je me suis fait traiter de tous les noms, de menteuse et d’«islamophobe», par une tripotée de sociologues et d’universitaires qui n’ont rien dit et rien vu.

Après avoir lu mon livre, certains confrères ont bien révisé leurs jugements sur «frère Tariq». Mais d’autres, plus flemmards ou fascinés, ont continué à l’inviter comme si de rien n’était. En plateau, Franz-Olivier Giesbert riait avec lui de ceux qui l’accusaient d’être «Dr Jekyll et Mister Hyde». En 2009, Laurent Ruquier lui a déroulé un tapis rouge à On n’est pas couché. Ce soir-là, Eric Zemmour et Eric Naulleau se sont littéralement couchés devant le prédicateur, rigolards, voire complices, quand il s’en est pris à moi.

 

DÉBAT SOUS HAUTE TENSION

A suite d’un billet où je dénonçais ce naufrage éthique et télévisuel, Frédéric Taddeï m’a proposé de débattre avec Tariq Ramadan à «Ce soir ou jamais». Depuis la sortie de mon livre, il s’était toujours dérobé. Se sachant en terrain ami, «frère Tariq» a accepté. Quelques jours avant notre face-à-face, j’ai découvert qu’en plus d’un double discours le prédicateur menait une double vie.

Le «duel tant attendu» était annoncé partout. Des femmes m’ont contactée pour me dire que Ramadan était bien pire que ce que j’écrivais. Depuis quelques mois, plusieurs d’entre elles se plaignaient d’un «pervers narcissique» sur des forums, une chaîne YouTube et un blog portant le nom d’un des livres de Ramadan : Mon intime conviction. Toutes ces pages ont été hackées ou ont disparu. Mais celles qui avaient témoigné anonymement ont pu se parler en messagerie privée, jusqu’à se rencontrer. C’est ainsi que j’ai pu réunir trois d’entre elles dans un café. Leurs récits se recoupaient et dépassaient tout ce que j’avais pu pressentir.

A les entendre, sa duplicité et sa misogynie n’étaient pas seulement politiques, mais aussi franchement cliniques. Les photos et les messages qu’elles m’ont montrés me prouvaient qu’elles disaient vrai quant à la nature intime de leur relation. Elles ne suffisaient pas à prouver les violences. Pour porter de telles accusations sur la place publique, il fallait au moins une plainte. L’une des filles y était prête. Je l’ai présentée à un juge, à qui elle a redit sa nuit d’horreur : des sévices tombant clairement sous le coup de la loi. Quelques jours après, elle m’appelait pour me demander de tout laisser tomber. Elle venait de recevoir une menace plus explicite que les autres. Elle craquait. Je ne pouvais pas et je ne voulais pas la forcer. Une épreuve terrible l’attendait. Si elle flanchait à ce stade, elle ne tiendrait jamais. Ramadan s’en sortirait, une fois de plus.

Ces femmes ont continué d’alerter à leur manière, sur les réseaux sociaux. Et moi, partout où il était possible de mettre en garde contre Tariq Ramadan et son double. Il a fallu huit ans pour que la vérité éclate. Pendant toutes ces années, j’ai souvent repensé à son regard défait à la fin de notre confrontation. Quand deux de ces femmes ont sauté du public pour venir me féliciter et me dire merci devant lui. Ce jour-là, il a su. Qu’un jour, tout se saurait.

 

Caroline Fourest

 

Marianne; 2/11/17