Un coup de cœur pour Sœurs d’armes (Ouest France)

Le cinéma Vauban 2 projette le film Sœurs d’armes, à partir d’aujourd’hui. Le directeur a eu un vrai coup de cœur pour le film.

Il n’était pas prévu que le film Sœurs d’armes soit programmé dans les cinémas de Saint-Malo.

«  On m’a dit qu’il ne ferait pas assez de recettes, ou que c’était encore un énième film de guerre  », regrette Loïc Frémont, le directeur des cinémas Vauban.

Mais l’homme de culture a fait parler son cœur et s’est battu pour pouvoir projeter, au moins pendant une semaine, ce film sur les combattantes kurdes.

«  De l’estime pour le travail de Caroline Fourest  »

«  Je trouve qu’il y a une relative indifférence au sort de ces femmes et à la situation actuelle en Syrie. Dans ce contexte, ce film est utile. Il nous questionne et nous ouvre les yeux sur le monde  », défend Loïc Frémont, qui a toujours été convaincu qu’un cinéma ou un théâtre avaient pour mission d’éclairer les consciences.

L’autre raison qui a poussé le directeur du cinéma à passer le film est qu’il est réalisé par Caroline Fourest, qui passe pour la première fois derrière la caméra.

«  J’ai de l’estime pour son travail, et ses combats en faveur d’un féminisme bien senti et d’une laïcité intelligente. Elle a aussi passé quatre ans sur ce projet de film  », poursuit-il.

Sœurs d’armes est donc à l’affiche du Vauban 2, depuis aujourd’hui. Cette fiction raconte l’histoire de deux jeunes Françaises, qui rejoignent une brigade internationale partie se battre aux côtés de combattantes kurdes.

Issues de cultures très différentes, mais profondément solidaires, ces sœurs d’armes pansent leurs blessures en découvrant leur force et la peur qu’elles inspirent à leurs adversaires.

EC

‘Sisters In Arms’ Celebrates Women Kurdish Fighters In Anti-ISIS Fight (NPR)

MICHEL MARTIN: Before President Trump decided to pull U.S. troops out of northern Syria earlier this month, Americans on the ground were fighting alongside Kurdish forces there. It was a key partnership that helped defeat ISIS in And Kurdish women soldiers were an integral part of that effort. A new French movie celebrates a different narrative of women in war. NPR’s Eleanor Beardsley has this report.

(SOUNDBITE OF FILM, « SISTERS IN ARMS »)

UNIDENTIFIED ACTOR: (As character) At that time, I did not know what they could do to us.

(SOUNDBITE OF GUNSHOTS)

ELEANOR BEARDSLEY: « Sisters In Arms » is a fictional war movie based on real life female Kurdish fighting brigades. The movie’s main characters are foreign recruits from Europe and America and a young Yazidi woman who escapes from sexual slavery with ISIS to join the Kurds. This is the first film of French journalist Caroline Fourest, who once worked at the satirical weekly Charlie Hebdo. Fourest says after a terrorist attack on the magazine that killed her colleagues in 2015, she needed to transform her rage and pain into something bigger.

CAROLINE FOUREST: It was a necessity for me to use another language, and fiction was this language. And also, I felt a very strong physical need to be among those fighters. Usually during the wars, and we are used to that, the body of the woman is the battlefield. In this conflict, their body was also a weapon.

(SOUNDBITE OF FILM, « SISTERS IN ARMS »)

UNIDENTIFIED ACTOR: (As character) Once women rebel, they are erased from history, erased from society and sent back home.

BEARDSLEY: Former Washington Post correspondent Jon Randal, who has written extensively on the Kurds, says the gender equality in its army appealed to American soldiers.

JON RANDAL: The fact that there were women in combat units and commanding combat units, all this of course made them stand out. It was extremely useful for explaining this odd relationship with the American military.

BEARDSLEY: Randal says the Americans trained the Kurds to call in airstrikes on ISIS units, but it was the Kurds who did the fighting and dying on the ground in the war against ISIS.

RANDAL: Basically, the Kurds – men and women – they’re the cannon fodder. They were the infantry. I think six American soldiers were killed. And at last count, the Kurdish losses were 10,500.

KENDAL NEZAN: (Foreign language spoken).

BEARDSLEY: Kendal Nezan is head of the Kurdish institute in Paris. He’s seen the movie three times.

KEZAN: (Foreign language spoken).

BEARDSLEY: Nezan recites an old Kurdish proverb – a lion is a lion, no matter if it’s male or female. He says the West first discovered Kurdish female brigades during the Crimean war in the 19th century.

KEZAN: Westerners were amazed to find Kurdish women fighting the Russians alongside with the Ottoman empire. And so they called them the Kurdish Amazon.

(SOUNDBITE OF FILM, « SISTERS IN ARMS »)

UNIDENTIFIED ACTORS: (As characters, ululating).

BEARDSLEY: In the film, the women sometimes ululate as they attack. Fourest says the Kurdish guerrillas told her jihadists feared being killed by a woman.

FOUREST: You have to understand, those jihadists, sometimes they’ve been caught with a spoon around their neck because they thought that just after the death, they will have dinner with the prophet. And they were all so superstitious that being killed by a woman can really deprive them from heaven.

BEARDSLEY: « Sisters In Arms » came out in France the day the Turkish incursion into northern Syria to oust the Kurds began. Sixty-year-old Camille Azoulay had tears in her eyes as she left the cinema.

CAMILLE AZOULAY: (Foreign language spoken).

BEARDSLEY: « Because of what’s happening right now, this film is even more poignant and tragic, » she says. Director Fourest hopes her film will make the West realize what the Kurds have sacrificed. Eleanor Beardsley, NPR News, Paris.

National Public Radio, Inc

Eleanor Beardsley
663 mots
20 octobre 2019

Assez de faux débats sur la laïcité

Une association de parents d’élèves et un parti d’extrême droite portent la responsabilité, chacun à sa manière, d’avoir rallumé le feu du débat sur le voile des accompagnantes scolaires. L’élu LR Eric Ciotti dépose une proposition visant à l’interdire. Cette polémique empoisonnée ne profitera qu’aux extrêmes. On comprend bien leur intérêt. Il n’est en rien celui de la laïcité.

Quitte à semer l’incompréhension, quitte à subir les fourches de ses faux amis, j’ai toujours plaidé, avant même la publication du Génie de la laïcité, pour ne pas étendre l’interdiction de porter le voile des élèves aux parents. Cet abus d’autorité nuirait au compromis laïque que nous avons trouvé. Il peut même tout nous faire perdre.

L’affiche de la FCPE, une association de parents d’élèves visiblement noyautée, a voulu cette polémique. « Oui, je vais en sortie scolaire, et alors ? », nous lance tout sourire, comme un défi, une mère voilée. Le vrai message est écrit juste en dessous : « Votez FCPE ». Un élu d’extrême droite a flairé la bonne affaire. Voyant qu’une mère voilée accompagnait une classe venue assister aux débats du conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté, il l’a montrée du doigt, sans gêne ni éducation, pour exiger qu’elle retire son voile. Le message, on le connaît : « Votez Rassemblement national ! »

De nombreux laïques sincères ont dénoncé cette attitude, honteuse, haineuse. D’autres ont sauté à pieds joints dans le piège. En passant de la polémique à la réouverture du débat sur le voile des accompagnantes scolaires. Il ne mènera nulle part. La loi de 2004 permet de garantir la paix scolaire. Elle s’applique au corps enseignant et aux élèves, lesquelles pourront attendre d’avoir formé leur esprit critique, d’être majeures, avant de choisir ou non de porter le voile. Il en va tout autrement de leurs parents. Ce sont des adultes. Nous n’avons pas à leur dicter leurs choix philosophiques comme à des écoliers. Exiger d’une mère qu’elle retire son voile revient à sanctionner un parent pour ses convictions idéologiques et religieuses.

Bien sûr, ce voile signe une conviction régressive. Je comprends tout à fait que des professeurs et d’autres parents s’inquiètent du risque de prosélytisme, du signal envoyé ou du modèle proposé à leurs enfants. Mais il faut regarder les choses en face. Ces enfants vivent dans un monde où les bigots existent. Les empêcher de voir un voile ne les prépare en rien à l’affronter. On ne peut pas résoudre tout conflit de valeurs en interdisant à l’autre d’exister dans l’espace public. Par fatigue démocratique, par paresse, ou carrément par haine. Le Conseil d’Etat et le ministre de l’Education ont trouvé le bon compromis. Le voile n’est pas à encourager, mais il n’est pas interdit. Un directeur d’établissement peut tout à fait refuser un accompagnant scolaire en fonction de son comportement prosélyte. Qu’il tienne des propos racistes ou intégristes. Le voile doit l’inviter à cette vigilance. Point. C’est le bon équilibre. N’y touchons pas.

La jeune génération a déjà du mal à saisir la subtilité de la loi de 2004. Elle ne comprend ni l’interdit ni l’effort de souplesse identitaire qu’ambitionne l’idéal universaliste et laïque. On ne fera que la braquer en étendant cet interdit des élèves aux parents. Aucun enfant, ni même ses camarades, ne peut comprendre qu’on interdise à sa mère de participer à une sortie scolaire.

En revanche, quelle aubaine pour alimenter la machine victimaire, monter ces enfants contre l’école publique et la laïcité, aider des collectifs contre l’islamophobie à planter leurs piquets devant tous les collèges et lycées, pavaner dans les journaux télévisés, faire pleurer dans les chaumières et recruter. Cette photo d’un petit garçon pleurant dans les bras de cette mère voilée pointée du doigt par un élu d’extrême droite ruine quinze ans de pédagogie laïque. Tout comme celle d’une femme arrêtée en burkini sur la plage.

Arrêtons de fournir ces images qui grossissent les rangs des intégristes – et des racistes. Sortons de ce piège. Refusons les deux. En défendant l’équilibre de la laïcité, sans céder à la tentation de l’autorité. En soufflant, patiemment, avec pédagogie et générosité, un idéal féministe à l’opposé de celui des bigots comme des haineux.

Caroline Fourest

Marianne 

 

 

Assez de faux débats sur la laïcité
Caroline Fourest

Apologie de la violence féminine (Luc Le Vaillant)

Réflexions sur la nécessaire appropriation par les femmes du monopole masculin de l’agressivité belliqueuse, à l’heure où Caroline Fourest célèbre les combattantes kurdes.

Avant d’évoquer Soeurs d’armes, le film de Caroline Fourest, je me trouve contraint de rabâcher le mantra qui situe mon propos afin de parer à toute jivarisation réseauteuse et à tout détournement fielleux ou, pire, mielleux. Donc, je le reredis : «Les femmes et les hommes ont droit à leur guise au féminin et au masculin.» Notez que c’est uniquement par logique alphabétique que j’énonce les choses dans cet ordre : le «f» de femmes avant le «h» d’hommes, le «f» de féminin avant le «m» de masculin.

Fourest fut longtemps journaliste, essayiste et documentariste, elle s’essaie cette fois à la fiction. Féministe universaliste, attachée à la laïcité, elle a traqué le double discours de Tariq Ramadan ou accompagné le mouvement des Femen. Cette fois, elle réalise un film d’action efficace qui reprend les codes du genre, s’autorise quelques bribes de comédie et n’évite pas le tire-larmes. Elle raconte les aventures d’une brigade internationale féminine au Kurdistan syrien. La collision avec le passé proche et avec la détestable actualité Trump-Erdogan nimbe le récit d’un pathos inévitable. Daech est un ennemi idéal qui fait un salopard plus vrai que nature. En pacifiste bêlant, j’ai beau me méfier du concept de «guerre juste», je dois dire que la bêtise crasse de cet obscurantisme islamiste, la prévisible résurgence de sa nocivité et ses répliques parisiennes récentes font qu’on apprécie de voir à l’écran les barbus égorgeurs et violeurs se faire dessouder par des soldates en cheveux. On a les compensations qu’on peut, et tant pis si ce plaisir pris à des flinguages fournis et à des vengeances accomplies fout parfois un peu la honte.

Cette héroïsation des guerrières rompt avec une logique victimaire qui, actuellement, sature de nuages éplorés la représentation de l’autre moitié du ciel. Ce film démontre que les récurrentes atteintes faites aux femmes ne sont pas une fatalité immémoriale, que la donne peut s’inverser et le déterminisme voler en éclats. Il est salutaire que le sexe dit faible puisse lui aussi faire montre de violence. Tant mieux si celle-ci est légitime, mais ce n’est pas décisif. L’important est que l’on cesse d’assigner les unes à la tendresse, à la douceur, à l’accompagnement des enfants, des malades et des mourants, et les autres à l’exercice de la force et au maniement des baïonnettes. De là à applaudir Jacqueline Sauvage et à la dédouaner d’avoir tiré dans le dos de sa crapule de mari, j’hésite encore un peu.

Le concept de «femme puissante», qui est devenue une tarte à la crème émancipatrice et revancharde à la fois, doit se confronter à l’exercice du pouvoir le plus sanglant. Je me répète, tant mieux si la cause est juste, et la cause kurde l’est. Mais l’important est que celles qui ont longtemps été les seules à donner la vie, et qui seront bientôt détrônées par la technique médicale, soient volontaires pour prendre leur part dans la terrible tuerie de tous par tous, qu’elles soient égéries de Tsahal ou kamikazes de l’EI. C’est ainsi que l’essentialisation reculera, qu’il n’y aura plus les gentilles d’un côté et les méchants de l’autre. Qu’il n’y aura plus un principe actif à couilles pendues haut et court et une attitude passive de pleureuses dans les girons…

Evidemment, je préférerais que la non-violence soit fondatrice, qu’elle soit accoucheuse de l’histoire. Mais l’époque semble avoir retrouvé le goût du carnage. Et si on imagine bien Gandhi porter sari, il faut aussi que Mère Teresa puisse s’habiller en treillis. La mutation anthropologique nécessaire ne peut se contenter de voir des femmes s’imposer en navigatrices océaniques, en conquérantes de l’impossible alpin, en cosmonautes célestes. Il faut aussi que Vénus supplée Mars, et prenne sa part d’ombre des mauvaises actions et des mesures de rétorsion.

Il s’agit ici d’un plaidoyer pour que les amazones n’aient plus à se trancher un sein pour porter leur carquois numérique et pour tirer à l’arc électronique. Il ne s’agit pas de reformater les corps pour les adapter à l’art de la guerre. Il s’agit de réfuter les assignations symboliques pour permettre à la diversité physique et psychologique de participer à la curée. Et tant pis si celle-ci ne s’arrête jamais au premier sang.

Chez Fourest, l’uniforme demeure protéiforme. Il y a cette illusion féconde de la recréation sur le front kurde des brigades internationales de la guerre d’Espagne. Je chéris cet antifascisme united colors, cette hybridation des origines et ce «melting-potes» de lanceuses de roquettes.

De là à chausser les mêmes rangers, j’hésite encore. Ma couardise antimilitariste a longtemps préféré son lit douillet, et pas seulement pour zapper les clairons du 14 Juillet, devenus de plus en plus souvent sonneries aux morts.

De toute façon, la seule unité que j’aimerais intégrer est celle que glorifie Fourest. Mais ce phalanstère est exclusivement féminin. Cette non-mixité s’affiche afin de terroriser les jihadistes qui angoissent d’être trucidés par des insoumises à la loi d’Allah. Ma transition libidinale étant encore peu avancée, j’admets avoir peu de chance de devenir le vieux frère de ces soeurs d’armes…

Luc Le Vaillant, Libération

A l’heure de l’Anschluss ottoman du Kurdistan syrien, les « soeurs d’armes » de Caroline Fourest (Bernard-Henri Lévy)

A l’heure de l’Anschluss ottoman du Kurdistan syrien, les « soeurs d’armes » de Caroline Fourest

Le philosophe, qui a filmé naguère le combat des Kurdes contre Daech en Irak, analyse « Soeurs d’armes », le film de fiction de Caroline Fourest.

C’est un film grave.

Et l’on me dit que les exploitants de salles sont d’ores et déjà intimidés par sa puissance tragique.

Mais j’ai vu « Soeurs d’armes », de Caroline Fourest.

Et je veux dire aux lecteurs du « Bloc-notes » que je n’ai pas ressenti depuis longtemps pareille émotion à la vision d’un film de cette sorte.

C’est l’histoire d’un bataillon de femmes jetées dans la guerre contre Daech depuis un territoire qui n’est jamais nommé mais qui est visiblement un mixte des Kurdistans irakien et syrien.

Elles sont kurdes.

Ou yézidies.

Ou françaises, italiennes, américaines.

C’est, en réalité, une brigade internationale de volontaires lancée, comme dans l’Espagne de 1936, dans la bataille contre un fascisme qui a, aujourd’hui, le visage de l’islamisme.

Un jour, on libère un village.

Un autre, on vole au secours d’une colonne de réfugiés, de l’autre côté de la ligne de front.

Un autre, une sniper met hors d’état de nuire un djihadiste arrêté à un check point avec sa cargaison de femmes qu’il va vendre comme du bétail au marché aux esclaves de Mossoul.

Un autre encore, c’est un combat de pick-up, digne d’un western de Howard Hawks, qui les oppose à une brigade de l’Etat islamique appuyée par l’un de ces camions suicides, lancés à toute allure, bourrés d’explosifs et blindés comme des forteresses roulantes, qui terrorisaient les peshmergas.

Et, le lendemain, on entre dans un village apparemment désert où chaque maison est piégée, où chaque caillou, chaque jouet, parfois chaque Coran abandonné peut cacher une bombe et où s’engage, soudain, une terrifiante bataille, rue par rue, corps à corps, orage d’acier et de sang, qui rappelle les meilleures scènes de « Démineurs », de Kathryn Bigelow.

Il se trouve que je connais certains des lieux où l’action est censée se dérouler.

J’ai moi-même filmé, en Irak, des guerrières semblables à celles-ci qui épouvantaient les djihadistes, meilleurs terroristes que combattants, braves quand il s’agissait de décapiter un otage à genoux mais beaucoup moins téméraires quand ils avaient en face d’eux des femmes de cette trempe.

Et j’ai aussi filmé, à Mossoul, ce quartier d’Al-Zohour – à moins qu’il ne s’agisse de Gogjali… ou de Qadisiya… – où le personnage principal, qui a vu assassiner son père sous ses yeux, puis emmener le reste de sa famille en captivité, est supposée être détenue, méthodiquement violée et torturée, avant qu’elle ne parvienne à s’échapper.

Eh bien j’ai été stupéfié par la vérité de ces scènes. Je me suis cru revenu sur cette colline, au-dessus de Bashiqa, où une jeune combattante, frappée au coeur face à notre caméra, ressemblait comme une soeur aux héroïnes de Caroline Fourest.

Et j’ai passé ces deux heures de projection à trembler, comme si j’y étais, pour ces soldates si belles, si braves et, par moments, si drôles qui savent que les crétins qui leur font face sont convaincus qu’être tués par une femme leur interdit l’accès au paradis et à ses 72 vierges – mais qui savent aussi (et le film atteint, là, un presque insoutenable point de tension) qu’il faut toujours garder une dernière cartouche dans son chargeur, ou une dernière grenade à la ceinture, pour le cas où, par exception, l’ennemi serait le plus fort…

Je précise que le film est formellement très beau.

Il est admirablement cadré, éclairé, monté, joué.

C’est, respectant tous les codes du genre, un vrai film de guerre comme peu de femmes en ont tourné.

Et j’ajoute aussi qu’il y a deux événements récents qui lui donnent, malheureusement, une actualité et un relief supplémentaires.

Le fait que l’hydre Daech redresse la tête, non seulement sur le territoire de son ancien califat, mais aussi ici, en France, avec ses fanatiques capables de frapper jusque dans le saint des saints de la préfecture de police de Paris.

Et puis, annoncé au moment même où je rédige ces lignes, l’ultime et ahurissant lâchage par Trump du nord de la Syrie; le « bon appétit messieurs », monstrueux de cynisme et de veulerie, adressé par les Etats-Unis d’Amérique aux sbires d’Erdogan et les autorisant à faire main basse sur ce qui reste du Kurdistan syrien; bref, cet Anschluss ottoman béni par ceux-là mêmes, Occidentaux ou, en tout cas, Américains, dont les Kurdes furent, et demeurent, les plus solides alliés dans la guerre contre la barbarie de Daech.

La plus grande faute de Trump est là.

C’est elle qui lui vaudra, peut-être pas l’impeachment, mais les oubliettes de l’Histoire.

Puisse le reste du monde s’aviser, avant qu’il ne soit trop tard, de la forfaiture.

Puisse l’Europe et, en particulier, la France saisir la communauté internationale du crime d’infidélité à soi et aux nôtres qui est en train de se commettre.

Nous devons aux Kurdes le sang versé à Kobané, Raqqa, Qaraqosh, Kirkouk.

Nous sommes les gardiens de ces soeurs et frères d’armes qui, aux heures les plus sombres, montèrent la garde à notre place et pour nous.

C’est une raison supplémentaire, oui, aujourd’hui à Paris, demain à New York, de se replonger dans cette noble histoire d’honneur et de vaillance qui, hélas, n’est pas une fiction§

 

Bernard-Henri Lévy

Le Point

10 octobre 2019

Tous Kurdes

« Je ne connais pas un mot de kurde, disait Charb. [Pourtant,] je pense kurde, je parle kurde, je chante kurde, je pleure kurde. Les Kurdes assiégés en Syrie ne sont pas des Kurdes, ils sont l’humanité qui résiste aux ténèbres. » Des mots prononcés juste avant de tomber sous les balles des pires représentants de ces ténèbres. Il rêvait de s’engager aux côtés des Kurdes. Il est mort ici. Sans voir de ses yeux l’issue des combats. Onze mille Kurdes sacrifiés pour que les ténèbres cessent de transpercer nos vies.

Les SDF, ces forces qui mêlent Kurdes et Arabes, gardent encore nos bourreaux. Dans le nord de la Syrie, des Kurdes plus militants tentent d’administrer un Rojava féministe, écologique et laïque. C’est cet espoir, ce bout de terre fertile, que le calife Erdogan veut écraser sous ses bottes sous prétexte de sécuriser sa frontière.

Il ne vise pas seulement ses ennemis de l’intérieur. Ce sont les Kurdes de Syrie, les soldats de l’YPG et les soldates de l’YPJ, ceux qui se sont battus contre Daech, qui l’empêchent de dormir. A cause de ce projet de société à l’exact opposé du projet de société islamiste et de son fantasme théocratique.

Des centaines de militants kurdes et plusieurs volontaires internationaux sont morts sous les bombes turques à Afrin. D’autres ont été enlevés ou déchiquetés par les soldats d’Erdogan. Des milices sans écusson, armées par les Turcs, n’attendent qu’un signal pour se livrer à un bain de sang et à un nettoyage ethnique. Chauffés à blanc, surexcités, ils ne feront pas dans le détail. Des vidéos les montrent chantant les chansons martiales de l’Empire ottoman. D’autres rêvent à voix haute de terminer le travail du « califat » en exterminant les yézidis, que tous les djihadistes perçoivent comme adorateurs du diable. Même quand la Turquie faisait semblant de combattre Daech, les djihadistes pouvaient franchir la frontière et se faire soigner chez leurs amis turcs. Que pensez-vous qu’ils feront de ces prisonniers, leurs frères d’âme, une fois qu’ils auront massacré leurs gardiens ? Ils les laisseront filer dans la nature. Et nous les renverront. Pour qu’ils nous explosent à la figure. En envisageant de retirer ses troupes comme un lâche, pour économiser l’argent du contribuable américain, Donald Trump vient de rouvrir les portes de l’enfer. Il avait déjà trahi la parole américaine après s’être fait retourner comme un bleu par le président turc au téléphone, avant de se déjuger sous la pression de ses généraux, ahuris par cette conversation et cette décision. La pression se lève à nouveau. La colère monte dans les rangs des démocrates comme des républicains. Humilié, peut-être bientôt destitué, le président américain feint de garder le contrôle. On l’entend tonner (enfin tweeter) qu’il écrasera l’économie turque s’ils y vont trop fort contre les Kurdes. Et s’ils les massacrent doucement, ça passe ?

Quelle folie. Quel désastre. La parole de l’Amérique ne vaut plus rien. Elle est ridiculisée, comme le pantin désarticulé et grotesque que les Américains ont élu.

Vladimir Poutine le regarde s’agiter comme un fou du roi, en s’esclaffant. Maintenant que Donald Trump a bien taché l’uniforme de gendarme du monde, la Russie et le régime syrien redeviennent maîtres du jeu. C’est vers eux que le monde – et peut-être même certains Kurdes – devra se tourner quand le sang va couler. En plus de l’impuissance de l’ONU, paralysée par le veto russe, s’ouvrira alors une immense crise au sein de l’Otan, déchirée de l’intérieur par la folie de son allié turc. Coup double pour les autoritaires. Coup de maître pour les cyniques.

Un véritable jeu de go qui passe, une fois de plus, sur le dos des Kurdes. Trop petits ou trop nobles pour ne pas payer le prix qu’imposent les puissants. Cet abandon, hélas, était prévisible. Et nous sommes nombreux à l’avoir prévu.

Mais à l’inverse d’un film déjà tourné, l’histoire peut s’écrire autrement. La fatalité peut être déjouée. L’émotion, mondiale, se lève pour faire corps autour des Kurdes. Elle prouve que nous n’avons pas oublié. Les peuples ont parfois plus d’honneur que leurs gouvernants. Les Kurdes, pour une fois, n’ont pas que les montagnes pour amies. La France leur reste fidèle. Elle peut sauver l’honneur. En prenant la tête d’un embryon d’armée européenne, composée de forces spéciales de plusieurs pays, qui puissent symboliquement s’interposer. Ce serait le plus beau des symboles. La preuve que l’Europe existe, qu’elle incarne un autre Occident. Multilatérale et fiable. Il le faut pour équilibrer le monde, et nous protéger.

Caroline Fourest
Marianne
10/10/19
Tous Kurdes
Caroline Fourest
Marianne

L’essayiste française Caroline Fourest passe au cinéma avec un « film de guerre féministe » (AFP)

Paris, 8 oct 2019 (AFP) – – Elle est connue comme journaliste et essayiste, engagée dans la lutte contre les intégrismes religieux. Avec « Soeurs d’armes », la Française Caroline Fourest passe au cinéma pour parler du sort des femmes yézidies dans un film de guerre qu’elle définit comme féministe.

« Si on aime les films de guerre – c’est mon cas – et qu’on est un peu féministe – et c’est mon cas -, comment faire autrement que de faire un film sur ce sujet là? », souligne Caroline Fourest, dans un entretien avec l’AFP.

« J’ai été obsédée par cette histoire avec beaucoup de bonheur d’ailleurs, parce qu’elle est terrible, elle est très dure, mais elle est aussi très lumineuse », ajoute-t-elle. « On est à la fois face au sommet de la misogynie intégriste et face au sommet de la résistance féministe ».

Dans « Soeurs d’armes », tourné en anglais, qui sort en salles mercredi en France, depuis fin septembre sur les écrans italiens, la réalisatrice s’attaque à un sujet d’envergure, déjà abordé par Eva Husson dans « Les Filles du soleil », en compétition à Cannes en 2018 : le sort des femmes yézidies – minorité kurdophone persécutée en Irak par l’Etat islamique – capturées par des jihadistes, transformées en esclaves sexuelles et devenues, pour certaines, des combattantes.

« Soeurs d’armes » suit l’une d’entre elles, Zara (Dilan Gwyn), séparée de sa famille et vendue à un jihadiste, qui va réussir à rallier ensuite la lutte armée. Elle y retrouve deux jeunes Françaises, Kenza (Camélia Jordana) et Yaël (Esther Garrel), qui ont rejoint une brigade internationale pour se battre aux côtés des combattantes kurdes.

L’idée de ce « film de guerre féministe » est venue à Caroline Fourest après l’attentat islamiste à Paris contre l’hebdomadaire Charlie Hebdo en janvier 2015.

« Je me sentais réellement de plus en plus enragée avec ce que l’on subissait, entre la peur des attentats, les amis en danger, moi-même sous protection policière », raconte la journaliste, qui a travaillé à Charlie Hebdo jusqu’en 2009.

« Dans le même temps, je commençais à lire beaucoup de récits à la fois sur les premières femmes yézidies qui venaient de s’échapper de Daech et sur les combattantes kurdes », ajoute-t-elle. « Très vite dans ma tête, un scénario a commencé à s’écrire ».

– « Expérience sensorielle » –

Pour Caroline Fourest, qui ne s’était jusqu’ici attaquée qu’au documentaire, la fiction s’est cette fois imposée, car, dit-elle, « c’était trop fou, c’était trop romanesque ».

« Je n’aurais jamais pu montrer non plus tous les aspects de cette histoire par le biais d’un documentaire », assure-t-elle. « La fiction permettait d’être à la fois sur le front, à l’intérieur de tous les personnages et d’être à la hauteur épique de cette guerre », poursuit la réalisatrice, qui dit avoir eu « envie d’une vraie expérience sensorielle ».

« On pensait que je ferais un manifeste intellectuel, mais non moi je voulais faire du cinéma. Je pense que quand on fait un film de guerre, il faut le faire avec l’énergie et l’intensité du combat ».

Celle qui est allée quatre fois au Kurdistan pour faire son film explique avoir « commencé à écrire un scénario, qu’elle est allée +valider+ sur le terrain ». « Tout ce que j’avais écrit de plus osé, ou de ce que je pensais être le plus fictionnel, s’est avéré vrai », dit-elle.

L’existence du film d’Eva Husson « Les Filles du soleil », qui avait reçu un accueil très mitigé à Cannes en 2018, n’a pas aidé Caroline Fourest.

« J’ai découvert l’existence de ce projet au moment où nous cherchions des distributeurs », raconte-t-elle. « Ça a été un obstacle très difficile à surmonter sur notre route, parce que tout le monde m’expliquait qu’il y avait déjà un film fait sur cette guerre par une réalisatrice femme et qu’il ne pourrait pas y en avoir deux ».

Si elle trouve que le cinéma « est plus féministe qu’il ne l’était quand elle avait 20 ans », Caroline Fourest juge néanmoins que « le chemin est encore long ».

« J’adorerais vivre dans un monde où l’on dise +on ne peut pas faire un film de guerre d’homme, il y en a déjà eu un+ », lance-t-elle. « Je pense que ce jour là, on aura vraiment gagné. Mais on n’y est pas encore tout à fait ».

Par Sophie LAUBIE

La réalisatrice française Caroline Fourest, le 21 septembre 2019 lors du festival du film de Gouna en Egypte. Photo Ammar Abd Rabbo