L’université contre l’universalisme

Jadis, l’université était un lieu vertical, où l’on transmettait un savoir normé que l’on confondait avec l’universel, sans même l’interroger. Aujourd’hui, l’université s’est démocratisée. Elle est horizontale, truffée de séminaires et d’enseignants qui déconstruisent tout, parfois même l’essentiel : l’esprit critique, la transmission du savoir et l’aspiration à l’universel.

Il ne se passe pas une semaine sans qu’un intervenant universaliste ne soit attaqué ou déprogrammé dans une faculté. Cette semaine, ce fut le cas de Fatiha Boudjahlat et Christine Le Doaré, invitées à débattre des « contours d’un féminisme universaliste » à Nanterre. Beau sujet. Leurs noms seront finalement rayés sur pression de membres du Conseil scientifique du congrès international des recherches féministes dans la francophonie, lancé il y a vingt-deux ans au Québec et truffé de multiculturalistes allergiques au modèle français. La conférence prévue fin août se tiendra sans elles, et à sens unique. Ainsi va la vie universitaire depuis l’OPA réussie des communautaristes sur la recherche féministe et/ou antiraciste.

En Angleterre, les très rares représentants de la pensée universaliste, comme l’Iranienne Maryam Namazie, sont régulièrement déprogrammés ou attaqués par des étudiants et enseignants pro-intégristes, qui les insultent et les menacent. Moi-même, je ne peux plus intervenir sans prendre le risque de voir débarquer des fanatiques qui interrompent nos débats et tentent de m’agresser. Ne parlons pas des angoisses pour notre sécurité depuis le 7 janvier 2015.

Les amis de Charlie ne peuvent prendre la parole sans un impressionnant et coûteux dispositif de sécurité. Jusqu’à 20 000 dollars s’il faut sécuriser la conférence publique d’un membre du journal en Angleterre ou aux Etats-Unis, où la protection des personnes menacées de mort en raison de leurs opinions n’est pas assurée par l’Etat. Autant vous dire que les facultés préfèrent inviter des personnalités moins coûteuses et moins menacées, comme les communautaristes, qui correspondent en plus à leur modèle de pensée.

Depuis quelques années, les amphis sont devenus de tristes théâtres où l’on produit surtout les spectacles des tenants du sectarisme intellectuel, de l’intégrisme, du complotisme et de l’incitation à la haine. A l’invitation de cercles étudiants, Tariq Ramadan, Dieudonné mais aussi des négationnistes du génocide arménien ont pu faire mille claquettes sur les estrades de l’Université « libre » de Bruxelles, créée par des francs-maçons… pour défendre le libre examen ! A l’inverse, mes conférences contre l’idéologie sécuritaire ou l’extrémisme ont été violemment interrompues par des étudiants extrémistes, comme lors de l’opération « burqa bla bla », menée par un enseignant proche des Indigènes du royaume, l’équivalent belge des Indigènes de la République. Il a fini par être sanctionné. Mais d’autres professeurs, toujours en poste, se chargent de censurer tout intervenant universaliste, comme à Nanterre.

Il faut se rendre à l’évidence. Sous l’effet cumulé des menaces physiques des intégristes et du noyautage de l’enseignement et de la recherche, les universalistes ont perdu le droit de cité à l’université. Tranquillement et en coulisses, la déconstruction nécessaire a tourné à la revanche. Les réseaux des prometteuses gender studies servent moins à défaire la domination masculine qu’à importer une pensée anglo-saxonne multiculturaliste caricaturale, qui défend des quotas ethnicisants, les alliés des intégristes, et accuse de racisme toute personne ayant le malheur de défendre une vision plus laïque et universaliste. Lentement mais sûrement, ces chiens de garde du communautarisme – surreprésentés à l’EHESS, Normale sup et bien sûr à Paris-VIII – nous préparent une future élite complice de la réaction intégriste et sexiste. Elle a déjà Internet et le reste du monde pour nous empoisonner. Faut-il vraiment que ces lieux dédiés à l’éducation et à la transmission lui servent de relais ? Et censurent en prime les pensées féministes antidotes ? A ce rythme, la bataille intellectuelle est pliée. Les universalistes sont prévenus. Il faudra chercher d’autres lieux, l’art et la culture, pour la mener.

 

Caroline Fourest

Marianne  le 04/08/2018 à 14:00

 

Frère Tariq, vrais mensonges et faux complot

Même en prison, affaibli et démasqué, frère Tariq continue de manipuler les plus crédules. On connaît sa technique de défense habituelle. Chaque fois qu’il est mis devant ses contradictions ou qu’il doit répondre de ses actes, Tariq Ramadan crie au complot. Au choix, «sioniste», «islamophobe» ou «fourestien». Depuis que des femmes l’accusent ouvertement de viol, toute la gamme y est passée. C’est bien normal. Que peut-il crier d’autre ? Ce qui l’est moins, c’est la facilité avec laquelle ses ruses trompent la presse. Il aura suffi qu’il se rende à sa convocation en civière et que ses avocats annoncent une «sclérose en plaques» pour qu’une certaine presse le dise mourant. Comme si Tariq Ramadan n’était pas coutumier de ces mises en scène, victimaires et hystériques. Après trois jours de théâtre, une expertise médicale indépendante a jugé son état de santé «compatible avec sa détention». Un bilan neurologique complet a été demandé. Ce qu’il n’avait donc jamais fait…

Attendons ses résultats.

Ce dont je suis sûre, sans la moindre expertise médicale, c’est que la tête et la plume de certains «journalistes» présentent des symptômes inquiétants chaque fois qu’ils reprennent, sans vérifier ni recouper, ses éléments de langage. Alors que j’étais bien loin de cette affaire et de France, j’ai lu un titre qui m’aurait sans doute fait moins rire dans un paysage moins beau : «Affaire Tariq Ramadan : de troublants soupçons de collusion impliquant Caroline Fourest». L’article, non signé, est paru sur le HuffPost Maghreb. Un ramassis de désinformations quand on connaît précisément les faits et leur enchaînement.

En réalité, l’enquête établit que les accusatrices de Ramadan ne se sont pas parlé au cours des six mois précédant l’affaire. L’article l’admet : «Selon un procès-verbal dont l’AFP a eu connaissance, les relevés téléphoniques ne font apparaître aucun contact direct entre Henda Ayari et Christelle entre le 6 mai et le 6 novembre 2017.» Cette information de taille dément catégoriquement la version complotiste de Tariq Ramadan. Elle pourrait justifier un titre comme : «L’enquête ne révèle aucune collusion entre les plaignantes accusant Tariq Ramadan de viol». Bizarrement, ce n’est pas ce que retient le HuffPost Maghreb, qui préfère ajouter : «En revanche, ils montrent des communications fréquentes de chacune avec la ligne de Fiammetta Venner, une intime de Mme Fourest (116 fois pour Christelle et 156 pour Mme Ayari), sur cette même période de six mois.» Un petit «en revanche» qui vient en écho au choix d’un titre accusateur : «De troublants soupçons de collusion impliquant Caroline Fourest».

Je ne vous dis pas la fête sur les réseaux sociaux ramadiens. En trois secondes, les voilà passés du complot juif au complot lesbien !

Le tout petit détail que cet article hasardeux oublie de préciser, et qui change tout, c’est que ces nombreux coups de fil et surtout SMS échangés avec Henda Ayari et «Christelle» ont eu lieu après et non avant le déclenchement de l’affaire : entre le 20 octobre et novembre… Pour les interviewer et les soutenir face au déluge de haine ! Quant au mystérieux complot lesbien, le nom de Fiammetta Venner n’apparaît dans la procédure que parce que ma ligne téléphonique est à son nom. Triste réalité fusionnelle, qui décevra les grands paranoïaques.

Certains ne sont plus dupes si l’on en juge par le bide des soirées organisées pour soutenir Tariq Ramadan. A Casablanca, les réseaux du PJD avaient prévu une salle de 400 personnes. Il n’en est venu que 40. Quant aux intervenants annoncés, la moitié d’entre eux ont démenti avoir donné leur accord pour cette soirée. Au pays des aveugles, les borgnes finissent parfois par ouvrir les yeux.

Caroline Fourest
Marianne 23/2/18

Tartuferies médiatiques

En principe, les journalistes sont censés filtrer, décrypter, dévoiler. Il arrive pourtant qu’ils se fassent manipuler. Par ignorance ou parce que trop pressés. Parfois, ce sont leurs œillères idéologiques qui les aveuglent. Dans le cas de Tariq Ramadan, l’ignorance et la complaisance ont atteint des sommets. Nul n’est plus doué pour hypnotiser, duper et même culpabiliser. Bilan : un vrai naufrage journalistique. Presque un bestiaire. De toutes ses proies, les «moutons» sont les plus nombreux. Ils n’ont jamais le temps, ni d’enquêter, ni de vérifier, ni même de lire. Ceux-là préfèrent «sentir» et vont se contenter de demander au principal intéressé s’il ment. Devinez quoi ? Le tartufe leur dit que non.

Sa propagande n’aurait jamais eu tant d’impact sans l’aide de quelques «coqs». Des journalistes animateurs, assoiffés d’Audimat et de soufre. Rien ne les excite tant qu’un autre coq narcissique, au beau plumage «controversé». Tant pis pour les emmerdeuses qui réclamaient plus de responsabilité.

Mais le pire, ce sont les «chiens de garde». De vrais pitbulls, toujours prêts à aboyer à «l’islamophobie» et à mordre aux mollets. Ceux-là ne voient «aucune ambiguïté» chez Ramadan, mais toutes les «ambiguïtés» du monde chez Elisabeth Badinter. Ils peuvent décrire un prédicateur intégriste comme un «bon vivant» et qualifier les alertes venant de consœurs de «croisades». Les mêmes dénoncent à longueur de journée les amalgames, mais ne voient pas la différence entre les islamistes et les musulmans ; et soupçonnent le moindre républicain d’être un agent de la «fachosphère». Les mêmes hurlent avec les loups contre Charlie, mais accusent sa rédaction menacée de mort de propager la haine. Ils collaborent à l’intimidation des nouveaux totalitaires, mais se disent victimes de «l’Affiche rouge» et du nazisme. Pères la morale comme personne, ils nous adressent au passage quelques leçons de journalisme… Dont le métier ne serait pas de dire ce qui est grave ou pas grave. Sauf qu’à les écouter le «racisme d’Etat», c’est grave… Et l’islamisme, ce n’est pas grave !

Vous osez vous en émouvoir ? Voilà qu’un nouveau chien de garde vous saute à la gorge : «Vous dites la même chose que Valeurs actuelles !» Faut-il dire n’importe quoi pour avoir la paix ? Que l’islamisme est un fantasme, inventé par le «racisme d’Etat» ? Comment peut-on à ce point s’aveugler ? Comment refuser à ce point de voir et de dire ? Et si c’était précisément ce réflexe d’autruche, borné et grossier, qui engraissait l’extrême droite ?

Il existe une voie plus difficile, mais plus noble : enquêter sur tous les extrêmes à la fois, les racistes comme les islamistes. Quitte à prendre des coups de partout. Jusqu’à ce que leurs crachats se cumulent. C’est ainsi qu’est partie la rumeur de «serial menteuse», lancée par un intellectuel faussaire proche de Tariq Ramadan, puis reprise au vol par Marine Le Pen. Depuis, elle tourne en boucle sur tous les sites extrémistes sur lesquels j’ai enquêté : frontistes, fréristes, complotistes, soraliens, dieudonistes (de vrais modèles d’honnêteté intellectuelle)… La vérité finit toujours par surnager. Le plus dur n’est pas d’encaisser. Ni les injures, ni les menaces. Le plus dur, c’est d’avoir la patience, de se justifier, d’expliquer et de réexpliquer, puis de recommencer.

Quand j’interviens dans les écoles de journalisme, il arrive que des élèves me demandent : «Comment pouvez-vous être objective avec vos convictions ?» Comme si devenir journaliste – en l’occurrence, éditorialiste – interdisait de penser. Comme s’il était douteux de tenir à l’égalité ou à la laïcité. Rester neutre et vide vous rend perméable aux propagandistes cherchant à désinformer. A ceux qui veulent devenir journaliste, je conseille plutôt de cultiver l’esprit critique : «Ne débranchez surtout pas votre cerveau. Vous pourriez en avoir besoin !»

Qu’on soit reporter ou éditorialiste, il n’est pas demandé d’être neutre, mais honnête : défendre ses idées en respectant les faits. C’est la devise de Marianne, inspirée de Camus : «Le goût de la vérité n’empêche pas de prendre parti.» Chez certains, «prendre parti» nuit visiblement à leur appétit pour la vérité. Qu’ils cessent au moins de cracher sur ceux qui alertent.

Caroline Fourest

La défense honteuse d’Edwy Plenel (et de Mediapart)

23316271_1724749037548227_1109215159137465278_n

Non content d’avoir promu un prédicateur fondamentaliste misogyne (« c’est un intellectuel respectable »,  » je le lis, je l’écoute, je ne vois pas d’ambiguïtés »), tout en faisant passer ceux qui enquêtaient et alertaient pour des racistes (« Mélange de peur, d’ignorance et de préjugé, l’excommunication politicienne de Tariq Ramadan déshonore la France »), voilà donc qu’Edwy Plenel amalgame la couverture de Charlie Hebdo à une « affiche rouge » nazie et ceux qui critiquent son aveuglement idéologique à de la « haine »… Or c’est bien cet aveuglement, et non d’avoir tu des viols sans plaintes ou preuves, qui pose question. Au lieu d’admettre que ceux qui dénonçaient sa duplicité avaient raison, Mediapart continue de s’en prendre aux lanceurs d’alerte (sa revue dénonce les « ambiguïtés » d’Elisabeth Badinter). Quand il ne parle pas de « croisade » à propos de l’affaire Ramadan ou de mes alertes. Honteux.

Caroline Fourest

Capture d’écran 2017-11-08 à 08.08.18.pngQuelques souvenirs..

Et une petite vidéo.

Mais la SDJ de Mediapart a aussi quelque chose à dire…

Capture d_écran 2017-11-13 à 07.47.34

Pour revoir ce moment, stupéfiant.

 

 

Avec Tariq Ramadan, ce n’est jamais sa faute

Aux abois, Tariq Ramadan ne sait plus quoi inventer. Ainsi donc, après le complot « sioniste international » (selon un post de son lieutenant qu’il a relayé), ce serait un complot « Fourest »… Son avocat annonce porter plainte contre moi pour « subornation de témoin »… Pour avoir rencontré des victimes en 2009, soutenu l’une de celles qui voulaient porter plainte et avoir respecté son choix quand elle a renoncé après avoir reçu des menaces ! On résume. L’extrême droite veut me poursuivre parce que je n’ai rien dit mais Tariq Ramadan, lui, veut me poursuivre parce que j’ai dit.
Quel rapport avec le début de toute cette affaire et Henda Ayari ? Je l’ai découverte, comme tout le monde, lorsqu’elle a fait savoir qu’elle portait plainte pour des faits datant de 2012. Dans la mesure où c’est « balance ton porc » et le courage des actrices ayant dénoncé Weinstein qui lui a donné cette force, je propose une autre théorie à nos amis ramadiens… Et si c’était — en fait — un « complot antisioniste international » ? Cela ferait de Tariq Ramadan, lui-même, un complot sioniste ! Bon sang mais c’est bien sûr ! Un jour, il faudra que Monsieur Ramadan accepte qu’il est responsable de ses actes. Et que ses actes ont des conséquences. Tout simplement.

L’affaire Ramadan

Notre chroniqueuse, l’essayiste Caroline Fourest, a enquêté pendant de nombreuses années pour révéler la face cachée du prédicateur islamiste. Elle raconte.

Quand l’affaire éclate, je suis au Maroc pour une conférence. Avant d’embarquer, je passe par le Relais H d’Orly Sud. Tous ceux qui font l’aller-retour entre la France et le Maghreb y transitent. Si vous ne savez pas quoi lire dans l’avion, le libraire a une idée pour vous : Tariq Ramadan. Ses ouvrages et son visage s’étalent sur quatre rayons ! «Décidément, ça ne finira jamais», me dis-je en montant dans l’avion. A l’arrivée, je découvre la nouvelle.

Inspirée par la campagne «balance ton porc» et l’affaire Weinstein, Henda Ayari annonce qu’elle porte plainte pour viol. J’apprends son nom et mesure son courage. Elle risque gros. Plus que les comédiennes ayant dénoncé le producteur déchu. Les Frères musulmans, c’est autre chose que Hollywood.

Déjà, la meute s’abat sur elle. Je devine ce qu’elle va traverser. Démasquer Ramadan m’a coûté treize ans de calomnies et quelques menaces. Comme la fois où mon adresse et mon code de porte ont été livrés en pâture sur des sites islamistes, avec ce message : «Il faut que la louve reste dans sa tanière.» Depuis la publication de mon livre, Frère Tariq, je caracole en tête de nombreux classements d’«islamophobes» sur Internet. Pour de nombreux croyants, attaquer Ramadan, c’est s’en prendre à tous les musulmans. Certains voient en lui un messie, censé surgir tous les cent ans pour renouveler le message de l’islam. Que vaut la parole d’une femme face à un quasi-prophète ?

Henda Ayari est accusée de mentir, traitée de «pute sioniste». Et, bien sûr, les fans de Ramadan crient au complot. Ils sont dressés pour ça. Leur maître à penser soupçonne régulièrement le fameux lobby, «ses ennemis jurés», de vouloir salir l’islam, qu’il s’agisse d’une énième polémique le concernant ou d’un attentat. Des journalistes continuent de lui tendre leurs micros pour délivrer son poison, même en plein procès Merah.

Juste avant l’affaire, Ramadan vient de publier un nouveau livre, presque toujours le même. Un robinet d’eau tiède destiné à revenir en télévision pour mieux séduire de nouveaux adeptes, afin de parler au nom d’un islam persécuté, victime d’un malentendu douteux de la part de l’Occident. C’est sa vraie dawa (sa mission de prédication) : dédiaboliser l’islam politique. Cette année, il n’a pas dû trouver de nouvel «idiot utile» car il a recyclé Edgar Morin, avec qui il avait déjà eu ce dialogue lors d’un premier livre d’entretien ! Les revoilà tous les deux refaisant une tournée, à TV5 Monde et ailleurs, comme si de rien n’était. Pas la tournée des grands ducs, mais quand même. Et soudain, c’est la tuile.

 

LE DÉBUT DE LA FIN ?

En quelques jours, la plainte d’Henda Ayari a libéré la parole. Une dizaine d’autres femmes ont déjà parlé, sur Internet, à d’autres victimes ou à des journalistes. Une deuxième, puis une troisième plainte seraient en route. Cela va-t-il suffire ? La justice demande tant de preuves pour reconnaître une agression sexuelle. Surtout quand elle se joue dans une chambre à coucher. Ces femmes ont parfois consenti à venir, mais pas d’y vivre l’enfer qu’elles racontent. Et Ramadan, que va-t-il imaginer pour contre-attaquer ? Il est si doué pour tout retourner.

Depuis ses débuts en Suisse, Ramadan a survécu à presque toutes les polémiques. Sa tribune demandant de ne pas jouer une pièce de Voltaire sur Mahomet n’a pas choqué outre mesure. L’interdiction de séjour prononcée en 1995 par le ministère de l’Intérieur – qui lui reprochait ses liens avec les groupes islamistes algériens menaçant le pays – l’a transformé en martyr aux yeux de la Ligue des droits de l’homme, qui le soutient depuis. Sa sortie en faveur d’un «moratoire» sur la lapidation face à Sarkozy l’a écorné, mais pas «tué». Il continue d’être présenté comme «musulman moderne» en Grande-Bretagne, malgré des positions intégristes maintes fois prouvées. Aux Etats-Unis, on lui a refusé un visa de travail pour avoir financé une association proche du Hamas, avant de l’annuler sous l’administration Obama. A Rotterdam, une université et la mairie qui l’employait comme conseiller en intégration l’ont limogé après avoir découvert qu’il pigeait en même temps pour Press TV, la télévision du régime iranien ! Mais Ramadan rebondit toujours, parfois en jetant son dévolu sur un pays qui ne le connaît pas encore. Le Qatar, où il dirige un Centre de recherche sur la législation islamique et l’éthique, sera peut-être sa bouée de secours : l’endroit où il ira se réfugier en cas de condamnation. L’université d’Oxford, où il enseigne grâce à un département d’islamologie financé par le Qatar, hésite à réagir. La France reste son plus grand échec. Il m’en rend responsable. Bel hommage. Mais d’autres ont mené l’alerte : Jacqueline Costa-Lascoux, Antoine Sfeir, Leïla Babès, Gilles Kepel, Mohamed Sifaoui… J’en oublie. Beaucoup n’ont pas voulu nous entendre. Ils trouvaient même douteux de douter de lui.

 

LA FRANCE, TERRE D’ÉCHEC

Pendant des années, par bêtise ou par paresse, des journalistes se sont échinés à présenter Tariq Ramadan comme un «intellectuel musulman moderniste». Alors qu’il doit son statut universitaire à une thèse de complaisance faisant l’apologie des Frères musulmans. Et qu’il dépeint volontiers les musulmans laïques comme des collabos de la «colonisation culturelle» occidentale. De beaux esprits orientalistes, férus d’exotisme, préfèrent voir en lui «un pont» entre l’Occident et le «monde musulman». Comme si l’islam était un tout homogène, et non le théâtre d’une guerre sans merci entre fondamentalistes et modernistes. A cause d’eux, Tariq Ramadan a pu peser de tout son poids pour faire basculer le rapport de force en faveur des fondamentalistes, jusqu’en Europe.

Dans ses prêches, il invite bien ses troupes à s’emparer de leur citoyenneté, mais comme soldats de l’islam politique et non de la République. Pour mieux les encourager à s’engager partout (syndicat, partis, médias…) où ils pourront faire évoluer les choses vers «plus d’islam». Parfois, le noyautage est un peu grossier. Comme lorsque des ramadiens ont tenté d’imposer la présence de leur gourou sur huit tables rondes lors du Forum social de Londres en 2004. Un an plus tôt, sa tribune sur les «intellectuels juifs» et sa présence au Forum social de Saint-Denis venaient de faire polémique. A l’époque, Manuel Valls, Jean-Luc Mélenchon et Vincent Peillon signaient ensemble une tribune pour mettre en garde la gauche : «M. Ramadan ne peut être des nôtres». Cette gauche laïque a tenu bon, avant de se déchirer. Ramadan a perdu du terrain en France. Mais il reste le plus doué des intégristes pour trouver des alliés progressistes. A Mediapart. A Politis. Au Monde diplomatique. De vrais chiens de garde. Toujours prêts à aboyer par peur du racisme contre ceux qui soulignent le danger de l’intégrisme musulman. D’autres se sentent carrément des affinités anti-impérialistes avec les Frères musulmans – surnommés «les trotskistes de l’islam». L’alliance islamo-gauchiste n’a pas porté les fruits escomptés. Le NPA a explosé après avoir présenté une femme voilée aux élections régionales. Mais Ramadan a conquis un nouvel allié : Edwy Plenel, si ému d’avoir séduit un public jeune et musulman grâce à son nouvel ami. Depuis, son livre paternaliste Pour les musulmans a été traduit en arabe… par le Qatar.

 

NEUF MOIS DE DÉCRYPTAGE

C’est pour stopper ces alliances douteuses entre intégristes et progressistes, mais aussi pour soutenir les musulmans modernistes dont il confisquait la parole, que j’ai décidé d’écrire Frère Tariq en 2003. Pendant neuf mois, j’ai écouté en boucle ses sermons sous forme de cassettes, au point de devenir incollable sur sa rhétorique, jusqu’à pouvoir finir ses phrases. Au début, je ne croyais pas à un «double discours» construit. Simplement à une complexité dont il jouait. Peu à peu, j’ai découvert un homme réellement manipulateur, parfaitement fidèle à la stratégie de la taqya pratiquée par la confrérie des Frères musulmans : un discours pour l’extérieur, et un autre pour l’intérieur. En télévision, Ramadan sait qu’il doit montrer patte blanche, rassurer et séduire. Sur le terrain, il incite les jeunes à redécouvrir leur identité «islamique», à respecter une «conception islamique de la sexualité», et même à ne lire des livres ou à ne regarder que des films islamiquement corrects.

Son modèle absolu, celui qu’il conseille à la jeunesse musulmane d’Europe, n’est autre que son grand-père : Hassan al-Banna, fondateur de l’islam fasciste. Sa référence religieuse s’appelle Youssef al-Qaradawi : le théologien préféré des Frères musulmans. Sur les chaînes arabes et dans ses livres, le «savant» exige de punir sévèrement les homosexuels, afin d’éradiquer ce mal menant «l’humanité à sa perte». Pour lui, le «seul dialogue possible avec les juifs passe par le sabre et le fusil». Il a même édicté la fatwa autorisant le Hamas à mener des attentats suicides. C’est aussi l’homme qui a contribué à mettre le feu aux poudres lors de l’affaire des caricatures depuis Al Jazira ! Voilà le savant que Ramadan conseille à la jeunesse d’Europe. Et l’on s’étonne qu’elle se radicalise. Pour l’avoir patiemment révélé, il y a maintenant treize ans, je me suis fait traiter de tous les noms, de menteuse et d’«islamophobe», par une tripotée de sociologues et d’universitaires qui n’ont rien dit et rien vu.

Après avoir lu mon livre, certains confrères ont bien révisé leurs jugements sur «frère Tariq». Mais d’autres, plus flemmards ou fascinés, ont continué à l’inviter comme si de rien n’était. En plateau, Franz-Olivier Giesbert riait avec lui de ceux qui l’accusaient d’être «Dr Jekyll et Mister Hyde». En 2009, Laurent Ruquier lui a déroulé un tapis rouge à On n’est pas couché. Ce soir-là, Eric Zemmour et Eric Naulleau se sont littéralement couchés devant le prédicateur, rigolards, voire complices, quand il s’en est pris à moi.

 

DÉBAT SOUS HAUTE TENSION

A suite d’un billet où je dénonçais ce naufrage éthique et télévisuel, Frédéric Taddeï m’a proposé de débattre avec Tariq Ramadan à «Ce soir ou jamais». Depuis la sortie de mon livre, il s’était toujours dérobé. Se sachant en terrain ami, «frère Tariq» a accepté. Quelques jours avant notre face-à-face, j’ai découvert qu’en plus d’un double discours le prédicateur menait une double vie.

Le «duel tant attendu» était annoncé partout. Des femmes m’ont contactée pour me dire que Ramadan était bien pire que ce que j’écrivais. Depuis quelques mois, plusieurs d’entre elles se plaignaient d’un «pervers narcissique» sur des forums, une chaîne YouTube et un blog portant le nom d’un des livres de Ramadan : Mon intime conviction. Toutes ces pages ont été hackées ou ont disparu. Mais celles qui avaient témoigné anonymement ont pu se parler en messagerie privée, jusqu’à se rencontrer. C’est ainsi que j’ai pu réunir trois d’entre elles dans un café. Leurs récits se recoupaient et dépassaient tout ce que j’avais pu pressentir.

A les entendre, sa duplicité et sa misogynie n’étaient pas seulement politiques, mais aussi franchement cliniques. Les photos et les messages qu’elles m’ont montrés me prouvaient qu’elles disaient vrai quant à la nature intime de leur relation. Elles ne suffisaient pas à prouver les violences. Pour porter de telles accusations sur la place publique, il fallait au moins une plainte. L’une des filles y était prête. Je l’ai présentée à un juge, à qui elle a redit sa nuit d’horreur : des sévices tombant clairement sous le coup de la loi. Quelques jours après, elle m’appelait pour me demander de tout laisser tomber. Elle venait de recevoir une menace plus explicite que les autres. Elle craquait. Je ne pouvais pas et je ne voulais pas la forcer. Une épreuve terrible l’attendait. Si elle flanchait à ce stade, elle ne tiendrait jamais. Ramadan s’en sortirait, une fois de plus.

Ces femmes ont continué d’alerter à leur manière, sur les réseaux sociaux. Et moi, partout où il était possible de mettre en garde contre Tariq Ramadan et son double. Il a fallu huit ans pour que la vérité éclate. Pendant toutes ces années, j’ai souvent repensé à son regard défait à la fin de notre confrontation. Quand deux de ces femmes ont sauté du public pour venir me féliciter et me dire merci devant lui. Ce jour-là, il a su. Qu’un jour, tout se saurait.

 

Caroline Fourest

 

Marianne; 2/11/17