L’université contre l’universalisme

Jadis, l’université était un lieu vertical, où l’on transmettait un savoir normé que l’on confondait avec l’universel, sans même l’interroger. Aujourd’hui, l’université s’est démocratisée. Elle est horizontale, truffée de séminaires et d’enseignants qui déconstruisent tout, parfois même l’essentiel : l’esprit critique, la transmission du savoir et l’aspiration à l’universel.

Il ne se passe pas une semaine sans qu’un intervenant universaliste ne soit attaqué ou déprogrammé dans une faculté. Cette semaine, ce fut le cas de Fatiha Boudjahlat et Christine Le Doaré, invitées à débattre des « contours d’un féminisme universaliste » à Nanterre. Beau sujet. Leurs noms seront finalement rayés sur pression de membres du Conseil scientifique du congrès international des recherches féministes dans la francophonie, lancé il y a vingt-deux ans au Québec et truffé de multiculturalistes allergiques au modèle français. La conférence prévue fin août se tiendra sans elles, et à sens unique. Ainsi va la vie universitaire depuis l’OPA réussie des communautaristes sur la recherche féministe et/ou antiraciste.

En Angleterre, les très rares représentants de la pensée universaliste, comme l’Iranienne Maryam Namazie, sont régulièrement déprogrammés ou attaqués par des étudiants et enseignants pro-intégristes, qui les insultent et les menacent. Moi-même, je ne peux plus intervenir sans prendre le risque de voir débarquer des fanatiques qui interrompent nos débats et tentent de m’agresser. Ne parlons pas des angoisses pour notre sécurité depuis le 7 janvier 2015.

Les amis de Charlie ne peuvent prendre la parole sans un impressionnant et coûteux dispositif de sécurité. Jusqu’à 20 000 dollars s’il faut sécuriser la conférence publique d’un membre du journal en Angleterre ou aux Etats-Unis, où la protection des personnes menacées de mort en raison de leurs opinions n’est pas assurée par l’Etat. Autant vous dire que les facultés préfèrent inviter des personnalités moins coûteuses et moins menacées, comme les communautaristes, qui correspondent en plus à leur modèle de pensée.

Depuis quelques années, les amphis sont devenus de tristes théâtres où l’on produit surtout les spectacles des tenants du sectarisme intellectuel, de l’intégrisme, du complotisme et de l’incitation à la haine. A l’invitation de cercles étudiants, Tariq Ramadan, Dieudonné mais aussi des négationnistes du génocide arménien ont pu faire mille claquettes sur les estrades de l’Université « libre » de Bruxelles, créée par des francs-maçons… pour défendre le libre examen ! A l’inverse, mes conférences contre l’idéologie sécuritaire ou l’extrémisme ont été violemment interrompues par des étudiants extrémistes, comme lors de l’opération « burqa bla bla », menée par un enseignant proche des Indigènes du royaume, l’équivalent belge des Indigènes de la République. Il a fini par être sanctionné. Mais d’autres professeurs, toujours en poste, se chargent de censurer tout intervenant universaliste, comme à Nanterre.

Il faut se rendre à l’évidence. Sous l’effet cumulé des menaces physiques des intégristes et du noyautage de l’enseignement et de la recherche, les universalistes ont perdu le droit de cité à l’université. Tranquillement et en coulisses, la déconstruction nécessaire a tourné à la revanche. Les réseaux des prometteuses gender studies servent moins à défaire la domination masculine qu’à importer une pensée anglo-saxonne multiculturaliste caricaturale, qui défend des quotas ethnicisants, les alliés des intégristes, et accuse de racisme toute personne ayant le malheur de défendre une vision plus laïque et universaliste. Lentement mais sûrement, ces chiens de garde du communautarisme – surreprésentés à l’EHESS, Normale sup et bien sûr à Paris-VIII – nous préparent une future élite complice de la réaction intégriste et sexiste. Elle a déjà Internet et le reste du monde pour nous empoisonner. Faut-il vraiment que ces lieux dédiés à l’éducation et à la transmission lui servent de relais ? Et censurent en prime les pensées féministes antidotes ? A ce rythme, la bataille intellectuelle est pliée. Les universalistes sont prévenus. Il faudra chercher d’autres lieux, l’art et la culture, pour la mener.

 

Caroline Fourest

Marianne  le 04/08/2018 à 14:00

 

La cruauté juste de la « Servante écarlate »

The Handmaid’s Tale, dont la deuxième saison vient de s’achever, n’est pas seulement l’une des meilleures séries de cette génération, elle est utile. Inspirée du roman féministe de Margaret Atwood, la Servante écarlate nous plonge dans l’enfer du projet totalitaire misogyne comme aucun pamphlet politique ne pourrait le décrire, encore moins nous le faire ressentir.

On pourrait ne regarder cette série que pour la beauté de ses plans. Un univers cotonneux, où la lumière ne filtre qu’à travers cette fumée cinématographique qui tourne à l’encens. Son épaisseur asphyxiante n’est percée que par la couleur éclatante de capelines, vert glauque ou écarlates, assignant les femmes à leur fonction : épouses, Marthas (bonnes) ou servantes (reproductrices).

C’est que les femmes filent droit sous Gilead. Un Etat totalitaire ayant transformé les Etats-Unis. Dans un monde où la pollution a rendu stériles la plupart des êtres, un gouvernement intégriste impose sa loi, radicalement naturaliste et patriarcale. Les servantes y sont violées entre les cuisses des épouses lors de cérémonies religieuses. Un « Praise Be » (Que la volonté soit faite) ponctue et coud toutes les lèvres. Par touches, la série dessine une grande fresque allant de la dévotion à la soumission.

Le tableau n’est pas si délirant, connaissant la folie de la droite religieuse américaine. Quand Margaret Atwood écrit son roman, nous sommes en 1985. Après avoir bâti un empire médiatique et universitaire, la droite intégriste prend tout juste son envol politique. Elle vient de porter Reagan au pouvoir. Trente ans plus tard, l’Amérique a élu Donald Trump, qui s’attaque au financement du planning familial. Elle vivrait pire encore si son vice-président, Mike Pence, digne de jouer dans un épisode de la Servante écarlate, devait le remplacer.

Il suffit d’observer la violence du projet intégriste chrétien dans une démocratie comme l’Amérique, sa force destructrice dans une démocrature comme la Russie, pour imaginer la vie qu’il mènerait aux femmes en cas de réelle dictature. L’exotisme en moins, une théocratie chrétienne ne serait pas si différente du califat de Daech. La capeline rouge de la Servante écarlate nous parle aussi du niqab, de tous les intégristes qui vont chercher au ciel des raisons de transformer notre vie sur terre en enfer. Il n’est donc pas juste de reprocher à la série de s’être trompée d’intégrisme ou d’époque. Comme il n’est pas sérieux de lui juste blâmer sa violence.

Certains critiques ont été jusqu’à parler de « torture porn » parce que la série ose mettre en image chaque étape, mentale et physique, de l’esclavage d’Offred. Les mêmes reprochent aux séries policières de montrer trop de femmes torturées, sadisées ou violées, sans décortiquer la racine du mal. Mais les séries policières ne décortiquent jamais, ou si peu, l’origine des faits divers. Pourquoi feraient-elles une exception pour les femmes ?

Le vrai débat en matière de violence cinématographique est de savoir si le spectateur est porté à en jouir et à se glisser dans la peau du bourreau. On connaît la position de Jacques Rivette dans les Cahiers du cinéma, qui dénonçait comme kapo les travellings pouvant donner le sentiment d’esthétiser l’enfer nazi. Chaque mouvement de caméra oriente le regard. On est en droit de les questionner. Mais cela ne doit pas aller jusqu’à refuser de représenter l’enfer nu des camps, comme le fait si pudiquement et si cruellement le Fils de Saul. Le prétexte de la « torture porn » n’est pas loin de ressembler à l’hygiène des censeurs iconoclastes pour qui montrer est un blasphème. Comme il ne devrait exister aucune règle ni tabou dans cet art si délicat qu’est le cinéma, obliger au regard n’est pas non plus une religion. Suggérer, à l’oreille notamment, est souvent bien plus fort et perturbant. Surtout si l’on veut se placer du côté du danger et non des dangereux. La question du point de vue reste l’épicentre de tout.

Dans la Servante écarlate, nous sommes constamment avec et dans les yeux d’Offred, jusqu’à étouffer avec elle lorsque la saison 2 offre si peu d’espoir. Au fond, c’est le vrai reproche que les fans lui ont adressé. Elle donne l’envie d’une saison 3 tournée vers plus de résistance. Certainement pas celle d’arrêter de mettre en abyme, avec autant de talent, la violence misogyne.

 

Caroline Fourest

Marianne, 29/7/2018

Frédéric Taddeï « enfin » sur Russia Today

Tout finit par se voir toujours. Dans le cas de Frédéric Taddeï, il fallait connaître la mécanique des plateaux de télévision, peut-être aussi quelques éléments de coulisses, pour deviner qu’il finirait un jour sur Russia Today.

Ainsi s’agrandit la famille des animateurs prêts à prostituer le journalisme pour le mettre au service de la plus perverse des propagandes d’Etat : distiller les fake news chères au Kremlin sous couvert d’information neutre et professionnelle. Une tactique qui sied bien à la méthode Taddeï.

J’ai souvent été invitée à l’émission « Ce soir (ou jamais !) ». Au début, comme beaucoup, je me disais : « Enfin un espace où débattre. » Une réalisation sublime, un temps long, un animateur discret… Le rêve. Pourtant, en sortant de ces soirées, je ressentais à chaque fois le même malaise. Quel que soit le thème, le débat finissait toujours par tourner aux mêmes obsessions. On affichait une discussion de très haut niveau, et l’on finissait par patauger dans la boue d’un site Internet complotiste.

Peu importe le sujet, je me trouvais confrontée à deux ou trois personnages étonnants venus multiplier les sous-entendus douteux sur le lobby ou l’ordre international. Ils étaient universitaires ou blogueurs, parfois artistes performeurs, débarquaient de toute l’Europe, souvent de Belgique, parfois de l’extrême gauche, parfois de l’extrême droite.

Tous avaient en commun cette fibre paranoïaque. C’était même visiblement le critère pour être retenu parmi les « experts » de l’émission. En coulisses, l’animateur ne cachait pas ses préférences pour ses invités les plus sulfureux, islamistes, indigénistes ou complotistes. J’ai mieux compris en découvrant son parcours à l’Idiot international et qui était son mentor : Marc-Edouard Nabe. Cet écrivain se croit « subversif » parce qu’il imite Céline et ne sait pas finir une ligne de littérature sans ajouter « crouille » ou « pédé ». Enfant du mauvais siècle, il pond des romans interminables et auto-édités sur la vie d’animateurs télé adorant les partouzes et les prostitués. Une ambiance « One two two » rappelant vaguement les cabarets sous l’Occupation. Ah, j’oubliais, l’homme est si antisystème qu’il s’est laissé filmer dans sa galerie de Saint-Germain-des-Prés en train de vomir sur Charlie Hebdo le soir du 7 janvier. M’apercevant à la télé, il a eu ce hoquet : « Elle y a échappé, cette salope. » Très subversif, on vous dit. Exactement le genre de beauté qu’adorait promouvoir « Ce soir (ou jamais !) ». Marc-Edouard Nabe soufflait le nom des invités. Dieudonné pouvait y être convié en majesté. Michel Collon et Tariq Ramadan tenaient le crachoir.

En dehors de ces invités d’honneur, la recette de l’émission était bien plus perverse : mettre en présence des intellos médiatiques (si possible juifs) face à plusieurs challengers inconnus et variés mais convergeant dans leurs sous-entendus. Le message profond de la scénographie de « Ce soir (ou jamais !) » étant d’esquiver l’axe droite/gauche pour lui préférer l’axe système/antisystème. Russia Today ne s’y est pas trompé. Et bien sûr Frédéric Taddeï vous dira qu’il part officier en toute neutralité.

Le problème n’est pas d’inviter des extrémistes ou de débattre avec eux. Je l’ai souvent fait. Alors que je boycottais « Ce soir (ou jamais !) » depuis des années, j’ai accepté d’affronter Tariq Ramadan sur ce terrain, si peu favorable, mais l’enjeu du duel était clair… Rien à voir avec un débat général sur l’actualité où vous devez argumenter, comme si de rien n’était, face à des complotistes surreprésentés et surtout présentés comme simples universitaires ou experts. Dans une telle scénographie, vous êtes forcément piégée. Soit vous faites le travail que refuse de faire l’animateur, les démasquer, et vous passez pour une paranoïaque obsessionnelle défendant le système. Soit vous faites semblant de rien remarquer et vous cautionnez leur grille de lecture paranoïaque comme école de pensée.

C’est ce biais que Frédéric Taddeï a promu, pendant plus de dix ans, sur le service public. Jusqu’à ce que la nouvelle patronne de France Télévisions, Delphine Ernotte, ait le courage (et il en fallait) d’arrêter cette mascarade. Désormais, l’animateur va pouvoir s’adonner à sa passion en toute liberté sur Russia Today. Une vraie chaîne de désinformation publique. C’est à la fois plus honnête et plus clair.

 

Caroline Fourest

Marianne, 20/07/2018

Russie : le goulag d’Oleg Sentsov

Il va peut-être mourir entre deux buts. Pendant que nous vibrons pour le Mondial en Russie, le cinéaste croupit dans un goulag de Sibérie. Sa grève de la faim, entamée juste avant le début de la compétition, entre dans sa phase terminale. Il a perdu 15 kg. Sous peu, il atteindra la limite dont personne n’est revenu : celle des soixante-dix jours. Cette mort formerait comme une tache indélébile sur le Mondial de Poutine, à défaut de pouvoir imprimer sa conscience. Elle laisserait plus de traces que les buts de l’équipe de Croatie ayant éliminé la Russie. Plus que la vidéo dédiant cette victoire à l’Ukraine réalisée dans sa chambre par le joueur croate Domagoj Vida.

Le pauvre a dû s’excuser pour ne pas être viré du Mondial. S’il avait eu le malheur d’être de nationalité russe, on l’aurait déjà torturé et enfermé. C’est ce qui est arrivé à la soixantaine de prisonniers politiques ayant soutenu Maïdan ou refusé de voir la Crimée annexée, à l’issue de procès staliniens, si grotesques qu’on les croirait sortis d’une série B.

Dans le cas du cinéaste Oleg Sentsov, le scénario et le montage ont été particulièrement bâclés. Tout le monde n’a pas son talent. Et les services secrets russes ne sont pas connus pour leur imagination, juste pour tout oser.

Personne n’ose tenir tête à Poutine. Il peut tout faire.

Une vidéo avec un homme en cagoule tentant d’allumer un incendie, un témoignage obtenu sous la torture, l’accusation grotesque habituelle de soutenir l’extrême droite,
et le tour était joué. Accusé de préparer un « acte terroriste », le cinéaste, qui tournait en réalité un film sur Maïdan, a été condamné à vingt ans de prison en janvier 2015. Pendant que nous pleurions nos morts à Paris, le couperet tombait. Sa vie d’homme libre était terminée. Et le monde s’en fichait.

Personne n’ose tenir tête à Poutine. Il peut tout faire. Déstabiliser un pays voisin, l’annexer, intoxiquer la planète entière avec des fake news grâce à ses
armées de trolls, faire disparaître des opposants, des journalistes, menacer l’Europe et tous ceux qui la soutiennent… Qui va l’arrêter ? Le président américain élu grâce à ses campagnes d’intoxication ? Même le très européen président français, celui qu’il n’a pas réussi à faire battre au profit de sa favorite, Marine Le Pen, hausse à peine le ton.

Il se trouve même des Européens, libres de leurs mouvements et de leurs pensées, pour lui trouver du charme et l’admirer. A l’extrême gauche et à l’extrême droite de l’Europe, qu’ils grignotent par les deux bouts, pour mieux l’affaiblir. Poutine dope en priorité les groupes nationalistes, les mieux placés pour briser l’Europe de l’intérieur. Voilà qui arrangerait tellement ses affaires, et son rêve impérialiste de grande Russie.

Le projet avance bien.

Dans quelques jours, le Mondial va s’arrêter. Oleg Sentsov, lui, aura arrêté sa grève de la faim, ou il sera mort.

Rien ne lui résiste. Parfois, seulement, le silence se brise. En ayant eu le courage d’entamer cette grève de la faim à la veille du Mondial, Oleg Sentsov a saisi sa dernière chance, celle de ne pas être oublié. Des soutiens sont venus du monde entier, en premier lieu du monde du cinéma.

Catherine Corsini et plusieurs dizaines de cinéastes ont encore tout récemment lancé une pétition pour qu’on ne l’abandonne pas. Ces mobilisations rassurent. Nous ne sommes pas encore totalement anesthésiés, ni habitués à vivre cette immense régression vers le règne des démocratures. Un monde où Trump et Kim Jong-un se trouvent des points communs, tandis qu’Erdogan et Poutine règnent en enchaînant les arrestations d’opposants, les tortures et les mandats d’arrêt, sans la moindre difficulté. Une planète sans gendarme ni même une communauté internationale pour tousser, où l’Amérique a quitté le Conseil des droits de l’homme et où l’Europe ne pèse plus.

Dans quelques jours, le Mondial va s’arrêter. Nous saurons qui a gagné… Une équipe européenne. Après tout, le football est désormais ce qui nous tient ensemble, comme dans tous les pays en voie de développement, sans Etat fort ni réel projet commun.

Oleg Sentsov, lui, aura arrêté sa grève de la faim, ou il sera mort. Nous, nous continuerons de vivre dans un immense match truqué, où l’équipe russe peut à tout moment enlever, arrêter ou empoisonner les joueurs d’une équipe adverse. Chez elle, tous les coups sont permis pour gagner. Et nous, nous ne savons plus former une équipe, ni défendre l’hymne démocratique qui devrait nous souder.

 

Caroline Fourest

Marianne, 14/07/2018

Les vrais collabos du « pink washing »

Il n’y a pas que les juifs orthodoxes de Jérusalem ou La Manif pour tous pour pourrir la Marche des fiertés. Cette année encore, elle a bien failli être gâchée par un petit groupe d’idiots utiles LGBT qui menaçaient de faire un scandale, ou un caprice, si on ne les plaçait pas en tête et en majesté… Et surtout si on n’excluait pas « les Blancs » de « leur » cortège de tête.

Extrait de leur communiqué princier : « Face à l’urgence de lutter contre les multiples politiques homonationalistes et racistes, dont le discours officiel de la Marche des fiertés se fait le relais, un cortège mené par des personnes queer et trans racisées et en non-mixité ouvrira la marche. Nous invitons les personnes blanches à respecter cette non-mixité en se plaçant derrière elles/eux. » Tout y est, jusqu’à la sémantique sur le « discours officiel ». Mais qui peut signer un truc pareil ?

Toujours les mêmes. D’inénarrables militants intersectionnels, communautaristes, « racisés » ou pas mais clairement racialistes et collabos des intégristes, et qui, après avoir pourri le mouvement antiraciste, ont décidé de sectionner le mouvement homo, si possible jusqu’à l’os. Quand on aime les groupuscules, c’est toujours pénible d’endurer le succès populaire d’une marche comme la Pride. Il faut bien dégoûter les gens d’y participer. Ces militants se donnent du mal.

Quand ils n’attaquent pas les conférences de militants homos laïques et universalistes, ils se mettent au service des Indigènes de la République, soutiennent le voile, son projet d’assignation au genre, ainsi que leur propagande assimilant l’émancipation sexuelle à de l’impérialisme culturel.

On les croise sous différents noms d’organisations qui ne vivent généralement qu’une saison. Au choix, Qitoko, Fières, Garces ou L’Intersection. Dès qu’ils sont deux, ils pensent former un groupe. Dès qu’ils rejoignent un collectif, ils ne songent qu’à le saucissonner en catégories essentialisées. On connaît leur nuancier, du plus « racisés » au moins « racisés ». Les uns ayant par nature priorité. Des suprémacistes comme les autres.

Sauf qu’eux préfèrent se poser en victimes pour vous marcher dessus et s’imposer. Comme ils ne sortent jamais de leurs ghettos militants (ils pourraient croiser un dominant réellement dangereux à combattre), ils ne s’attaquent qu’aux plus faibles, à l’intérieur des combats minoritaires, qu’ils culpabilisent et fractionnent. Qu’ils soient souvent blancs, mâles, bobos ou universitaires ne change rien à l’affaire. Ils vous diront de ne pas les définir ainsi (ça les arrange). En revanche, ils n’ont aucun complexe à vous assigner à votre identité de naissance – cisgenre – si cela leur permet de vous exclure ou de passer devant.

Comme il leur faut une excuse, le slogan de l’Inter-LGBT ne leur plaît jamais. Une année, ils ont frôlé la crise cardiaque parce que l’affiche de la Pride montrait un coq avec une fourrure rouge, à la Régine.

Ce qu’ils ont pris pour un clin d’œil au Front national. L’indignation de pacotille est un métier. Cette année, ils dénonçaient la dépolitisation de la marche et le « pink washing ». Entendez le fait de blanchir son homophobie à peu de frais. Dans leur collimateur, il y avait les policiers gays (rendus complices de violences policières du seul fait de leur métier, sans une pensée pour Xavier Jugelé), le gouvernement, mais aussi Master Card et Tinder (la touche anticapitaliste) et, tenez-vous bien, la Mairie de Paris… Accusée d’automobilophobie ? On aurait ri.

Mais non, bien sûr. De mettre des arcs-en-ciel sur les trottoirs pour mieux masquer sa politique de « gentryfication », touchant notamment Saint-Denis ! La gentryfication, c’est vraiment la pire menace qui pèse sur Saint-Denis. De pacotille, on vous dit.

Pour ne rien gâcher, la campagne « Stop au pink washing » est partie d’AJ +, la plate-forme intersectionnelle… d’Al Jazeera ! Il faut dire qu’en matière de pink washing, le Qatar – et tous les groupes intégristes qu’il finance – a des leçons à donner au monde entier. A bien y réfléchir, ces groupes méritent leur podium. Celui de la soumission à l’homophobie.

Une idée pour l’an prochain. Et s’ils essayaient d’organiser une Pride à Doha, juste pour voir ? Certes, ce serait un poil plus tendu que d’attaquer la Mairie de Paris ou Tinder à Paris, mais tellement plus courageux. Et surtout tellement plus politisé.

 

Caroline Fourest

Marianne, 7/7/18

On ne remerciera jamais assez Simone Veil pour ces vies moins brisées

Ce dimanche 1er juillet, Simone Veil entre au Panthéon avec son mari Antoine.

Mon premier lien avec Simone Veil est tout simple : je suis née neuf mois après sa très grande loi de 1975. J’ai croisé des anti-avortement que cette perspective paniquait encore plusieurs décennies après leur naissance. Comme s’ils doutaient rétrospectivement d’être parmi nous si leurs parents avaient pu revenir en arrière…

Je ressens exactement le contraire. Une très grande reconnaissance pour la loi Veil. Les enfants nés après 1975, au moins, peuvent être certains d’avoir été désirés. Ils ont plus de chances de venir au monde dans des foyers prêts à les recevoir. Vingt-deux ans après être venue au monde, convaincue de ses bienfaits, j’ai fondé une revue pour défendre ce droit à l’avortement et, plus largement, le droit de choisir. Le monde se porte tellement mieux avec moins d’enfants, plus désirés et plus réfléchis, qu’avec une flopée de naissances « divines », involontaires ou subies. La Manif pour tous et ses rejetons sont persuadés du contraire. Que la vie filerait droit si seules des familles avec un papa et une maman – catholique, blonde, portant une jupe et un serre-tête ? – pouvaient fonder une famille.

A chacun ses critères. Si je rêvais, comme eux, d’imposer mon modèle parental aux autres, j’interdirais plutôt le droit de faire des gosses aux parents violents, égoïstes ou pervers. Quels que soient leur niveau de revenu, leur religion ou leur identité sexuelle. Il y aurait des permis de délivrer des enfants comme il existe des permis de conduire ou d’ouvrir un bar. Après tout, c’est une affaire bien plus sérieuse. On imagine les trafics et la tentation de la corruption pour les citoyens chargés de délivrer de telles autorisations. Un régime qui se met à trier qui peut devenir parent ou non a peu de chances de rester une démocratie.

Grâce à Simone Veil, nous avons moins à subir les enfants des viols, ni à voir des femmes mourir de septicémie pour éviter une grossesse non désirée

Alors tant pis, il nous faut subir tous ces enfants tyranniques, violents et pervers, nés de parents incapables ou dangereux, qui n’ont pas réfléchi et qui n’auraient pas dû se reproduire. C’est ainsi. Mais, au moins, grâce à Simone Veil, nous avons moins à subir les enfants des viols, ni à voir des femmes mourir de septicémie pour éviter une grossesse non désirée. Le pire des fardeaux à porter. Pour elles, pour les enfants à naître, comme pour tous ceux qui endureront leurs névroses une fois adultes. On ne remerciera jamais assez Simone Veil pour ce répit salvateur, ces vies plus douces, plus harmonieuses et moins brisées. Rien ne fut plus triste que de la voir instrumentalisée sur la fin de sa vie par des militants de La Manif pour tous qui l’ont croisée sur un trottoir par hasard et lui ont collé un drapeau dans la main. La France pétainiste ne pourra pas réviser l’histoire. Simone Veil reste pour l’éternité à l’opposé de leurs passions rances.

Personne ne la faisait taire

Je l’ai rencontrée quelques fois. Nous avions échangé sur nos craintes de voir Nicolas Sarkozy changer la Constitution pour introduire un intitulé autorisant les statistiques ethniques – sous prétexte de permettre la discrimination positive, mais, en creux, pour permettre le suivi ethnique des migrants. Tout ce qu’une déportée croyant au modèle français ne pouvait supporter. Elle a tenu tête et sa voix a porté. Son alerte nous a sans doute épargné (provisoirement) cette dérive.

Par-delà ces rares rencontres, j’ai surtout appris à l’admirer à cause du regard haineux de l’extrême droite. Mon premier sujet d’enquête, quand j’avais 18 ans, portait sur les anti-IVG. C’est ainsi que j’ai rencontré ma compagne, Fiammetta Venner, qui venait de publier un livre sur ces réseaux de l’opposition à l’avortement*. Au tribunal de la 17e chambre correctionnelle, où l’extrême droite allait nous traîner si souvent, des anti-IVG surexcités la couvraient de reproches et de menaces en espérant la faire taire. Raté. En plongeant dans ses enquêtes et sa documentation, j’ai appris à connaître le lien entre deux obsessions férocement tenaces : la misogynie et l’antisémitisme. Bien sûr, Simone Veil représente tout ce qu’exècrent ces haineux. Une femme libre, têtue, qui a survécu aux nazis, relevé la tête, travaillé en sortant des camps et fait voter la loi qui allait libérer les femmes des chaînes de l’ordre naturel et divin.

J’ai appris à connaître le lien entre deux obsessions férocement tenaces : la misogynie et l’antisémitisme

Je me souviens encore du ton et du regard d’un vieil allemand « pro-life » interviewé aux Etats-Unis. A l’inverse de tant de juifs ayant quitté l’Allemagne pour se réfugier dans le Nouveau Monde, lui regrettait plutôt l’ancien, au moins depuis la chute de Hitler. Il régnait sur l’une des principales organisations catholiques « pro-life » américaine et projetait d’ouvrir bientôt une antenne en France. C’était il y a vingt ans. En bonnes activistes prochoix, nous allions mettre toute notre énergie à faire « avorter » ses projets… A l’époque, dans ses bureaux de Virginie, il nous prenait pour des sympathisantes et nous confiait ses pensées profondes. Au seul mot de « France », il a eu un mouvement de dégoût si profond qu’il est remonté de son œsophage à sa bouche pour vomir le nom de Simone Veil. Ses yeux ont cligné d’écœurement, puis il a ajouté : « Mauvaise femme. Très. Elle est juive. »

Rien ne peut mieux rendre hommage à un être et à son courage que cette aigreur gastrique d’un vieux monde qui a tout raté : l’extermination des juifs et l’oppression des femmes. Tout ce que Simone Veil a vaincu. Et qui menace toujours.

*L’Opposition à l’avortement : du lobby au commando, de Fiammetta Venner, Berg International Editeurs.

Caroline Fourest

Marianne, 1/7/18

Réseaux sociaux : génération trouillards

Le débat sur les réseaux sociaux vire parfois au concours de pleureuses. Où la violence des réactions rend la franchise périlleuse.

Le militantisme issu des grands débats du XIXe siècle qui nous a longtemps structurés n’a plus d’héritiers, ni d’organes, ni même de porte-voix, pour continuer à transmettre. Et la relève a de quoi déprimer.

La génération qui vient n’est pas dépolitisée. Elle s’engage sur les réseaux sociaux, sur des causes qu’elle pioche, selon les tendances du moment. D’une certaine façon, elle est moins partisane, mais aussi volatile, influençable et rarement courageuse. C’est même l’un de ses traits marquants : la peur d’offenser, et donc de penser.

Quand on a grandi avec et sur les réseaux sociaux, on est à la fois plus narcissique et plus susceptible. On craint surtout pour sa réputation. Chaque fois qu’une idée jaillit, une meute vibre dans votre poche pour vous rappeler à l’ordre. Voilà qui n’incite guère à la témérité.

Penser différemment, c’est prendre le risque d’être pris en chasse, de perdre des amis virtuels, de voir sa cote sociale baisser. La pire chose qui puisse arriver à un jeune. Comme la plus grande insulte, celle qui peut vous valoir bannissement, est d’être soupçonné de racisme ou d’une phobie quelconque, ne vous étonnez pas d’en voir si peu prendre des risques et des coups sur des sujets sensibles.

Il existe bien sûr des exceptions qui rassurent. Des comportements partisans, un peu old school, qui perdurent. On trouve toujours des jeunes pour aimer la radicalité. Ils choisissent de s’engager à l’extrême droite ou à l’extrême gauche, selon leur environnement amical et familial. Mais les autres ? Où s’engagent-ils et osent-ils encore penser ?

Comme l’engagement numérique fonctionne par tribus, tout les pousse vers un militantisme communautaire. Il n’est pas négatif en soi, sauf lorsqu’il se caricature et tourne au victimaire. C’est le danger de l’identity politics. Les grands débats idéologiques ont muté vers des revendications sectorielles, où chacun exige sa part du gâteau comme seul projet commun. Un concours de pleureuses qui sied parfaitement à l’engagement virtuel. La combinaison des deux, le fond et la forme, donne cette atmosphère particulière, où la seule convergence des luttes – une intersectionnalité à la dérive – vise par exemple à brider la quête d’émancipation féministe par peur d’offenser… des machistes qui vous accusent de racisme.

Il suffit d’observer l’état mental et politique des associations de droits des femmes et LGBT pour mesurer l’ampleur du désastre. Plusieurs associations censées se battre pour l’égalité et le progrès sont infestées de militants tétanisés à l’idée de critiquer le voile ou le fanatisme montant par peur d’offenser. Certains vont jusqu’à s’allier avec des intégristes sexistes et homophobes pour avoir l’air tendance. Ne leur dites pas qu’ils ont basculé du côté de la réaction, ils ne savent plus penser en termes de progrès ni même de dominants/dominés. Chez eux, toute complexité idéologique se résume à la grande alliance virtuelle des minorités.

Cette vision simpliste des identités et du débat d’idées, promue en France par la Fondation Obama et ses réseaux, mène à tous les excès. Aux Etats-Unis, des étudiants noirs demandent des safe rooms pour rester entre soi, quand certains en profitent pour installer des tapis et prier. Le corps enseignant, lui, est terrorisé à l’idée d’aborder certains sujets jugés tabous et offensants, comme le voile, Charlie Hebdo, o même savoir… s’il faut vraiment changer de sexe à 10 ans. Des thèmes qu’il est presque impossible d’aborder sans risquer de déclencher une émeute, un boycott, voire une campagne aboutissant à vous faire virer.

C’est évidemment la mort assurée de la transmission universaliste. Un autre facteur, plus délicat à aborder, y concourt. La baisse générale du niveau de QI. C’est un fait. Nous perdons 3 à 4 points par décennie. Notre mode de vie interconnecté, la façon dont nous sommes incapables de nous concentrer sans zapper ou cliquer, a segmenté nos cerveaux. Non seulement nous avons peur de penser, mais nous sédimentons plus lentement, et de façon plus fragmentée. De quoi assurer le succès d’un militantisme peureux et identitaire au détriment de l’abstraction et de l’utopie. Il faudrait une nouvelle rupture technologique pour remuscler nos cerveaux. Ainsi qu’un nouveau logiciel idéologique pour relancer la machine à voir plus loin que nos identités. Autant dire que cela demande un peu de courage.

Caroline Fourest

Marianne, 23/6/18