Violence et nécessité du débat sur la GPA

Il y a des débats plus intimes que d’autres. Dans ce pays passionné, il arrive qu’on s’écharpe sur la création d’une taxe ou la piétonnisation des voies sur berges. Quand il s’agit du droit ou non d’avoir des enfants, un seul terme, une seule comparaison, même froidement pesée, peut s’avérer d’une grande violence pour les familles concernées. Et, pourtant, cette discussion citoyenne doit avoir lieu. Sans peur ni tabous.

Le livre de Marc-Olivier Fogiel, Qu’est-ce qu’elle a ma famille ?, a l’immense mérite de poser la question de la GPA de façon sensible, humaine et incarnée. L’auteur a longuement hésité. On le comprend. Il faut du courage pour exposer ainsi ce qui vous est le plus cher au monde, vos deux petites filles, votre famille, au regard inquisiteur. Qu’il en soit remercié.

Le plus dur est de rester patient, de garder ses nerfs, en entendant les autres vous disséquer comme un animal de foire, vous et vos enfants, du haut de leur «neutralité». Et pourtant, il le faut. Car nous vivons ensemble. Car ces débats regardent la société. Si l’avis des principaux intéressés doit compter, tout avis opposé ne peut être disqualifié en l’accusant d’«homophobie».

Certes, il est assez douteux de refuser aux autres le droit de se marier, juste pour maintenir un ordre où l’hétérosexualité reste privilégiée. Comme il est perturbant de refuser à une lesbienne le droit de tomber enceinte grâce à un don de sperme alors que cette pratique existe depuis des décennies pour les femmes stériles, y compris célibataires dans certains pays, sans émouvoir outre-mesure. En revanche, la GPA soulève une émotion légitime.

Contrairement à la PMA, qui n’engage que son corps, la gestation pour autrui suppose d’utiliser le corps d’une autre pour devenir parent. Ce n’est pas anodin. Porter un enfant dans son ventre exige neuf mois, précédé d’un long processus médical. Un trajet qui peut bouleverser le corps comme le mental. Surtout si la société continue de sacraliser le processus de l’enfantement. Ce n’est pas un hasard si les femmes américaines qui se portent volontaires pour porter les enfants des autres sont plutôt croyantes. Sans doute croient-elles rejouer la Vierge Marie, la première à avoir montré l’exemple en matière de GPA… On peine à comprendre leur vocation. Elle ne peut pas se résumer à une simple «formalité».

La motivation des femmes en Inde est clairement plus sinistre. Gagner de quoi sortir de la misère. Dans le premier cas, celui des «GPA éthiques» réalisées aux Etats-Unis, les mères porteuses signent un contrat. Elles sont suivies, et peuvent changer d’avis. Dans le cas des «usines à bébé» qui tournent dans les pays plus pauvres, on frôle l’esclavage. C’est d’ailleurs cette pauvreté et ce manque de régulation qui devraient choquer les opposants à la «marchandisation du corps». Et non le fait qu’un couple puisse payer jusqu’à 150 000 € aux Etats-Unis pour s’assurer que cette grossesse se passe dans de bonnes conditions médicales. Le plus choquant n’est pas que seuls des couples riches puissent avoir recours à la GPA, mais le fait que les mères porteuses soient si peu payées. Même aux Etats-Unis, elles ne touchent que 10 % de la somme versée.

Imaginons qu’une loi appliquée partout interdise aux mères porteuses de porter l’enfant d’une autre plus d’une fois dans leur vie… Les Américaines seraient protégées contre l’abus de leur générosité. Les femmes pauvres seraient davantage en position de force pour négocier de quoi les sortir, une fois pour toutes, de la misère.

On peut lever les yeux au ciel, condamner l’existence de la GPA au nom de la morale ou de la «marchandisation du corps», selon que l’on soit conservateur, féministe ou postmarxiste, cela n’y changera rien. A moins de généraliser le droit à l’adoption et d’en simplifier l’accès, des couples hétéros ou homos ne voyant aucune autre solution continueront à former leurs familles sans demander l’avis des autres. On ne peut les blâmer. La seule question qui vaille est de savoir si nous continuons à transformer leurs enfants nés de GPA en bâtards «sans papiers». Ou si nous cherchons une façon humaine et juste d’encadrer cette pratique sans les faire payer.

Caroline Fourest
Marianne, 2 novembre 2018