La moralisation politique peut bien attendre

juillet 5, 2009 by Caroline Fourest

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Il est loin le temps où les “affaires” empoisonnaient le climat politique. Nous vivons désormais dans un climat tempéré, où la fraude électorale, le détournement d’argent, les boîtes à chaussures et les rétrocommissions rythment l’actualité française sans émouvoir outre mesure. Nos politiques ont même de jolies formules pour botter en touche avec légèreté. Le financement occulte du RPR était “abracadabrantesque”. Celle de Karachi serait “grotesque”.

Dans certains pays, de telles révélations tétaniseraient. En France, un bon mot, un revers de main affligé, et nous sommes censés changer de sujet. Il n’existe qu’un seul contre-pouvoir capable de s’obstiner : le juge d’instruction. Le voilà bientôt épinglé, tel un joli papillon, sur le tableau de chasse de nos taxidermistes. On le convoquera bientôt pour se souvenir avec nostalgie qu’il fut un temps, en France, où les hommes politiques tremblaient… Le rapport Léger vient de tomber. Il est sans surprise. C’est-à-dire conforme à ce que le pouvoir exécutif souhaitait. La suppression du juge d’instruction est programmée.

La réforme met en avant les dysfonctionnements de l’affaire d’Outreau. Pourtant, les contre-pouvoirs existent et les leçons ont été tirées. La chambre d’instruction peut à tout moment intervenir en cas de dysfonctionnement, annuler une décision voire démettre un juge d’instruction. En prime, comme le souhaitait Robert Badinter depuis des années, le juge d’instruction n’est plus seul à enquêter. Il est encadré de confrères, sur un mode collégial, ce qui permet d’éviter l’entêtement irrationnel d’un seul homme comme Fabrice Burgaud. Ces pôles d’instructions viennent d’entrer en vigueur. Pourquoi ne pas leur laisser une chance de faire leur preuve au lieu de s’entêter à supprimer le juge d’instruction ? La commission Léger invoque un argument étonnant. Instauré sous Napoléon, le juge d’instruction serait une fonction dépassée et archaïque, dans la mesure où elle ne traite plus que 5 % des affaires en cours. Sauf que les 5 % en question sont des affaires politiques, sensibles. Elles ont toutes les chances de finir au panier avec la réforme proposée. Puisque le ministère public – dépendant de l’exécutif – devient l’unique inquisiteur. Et la police, sous pression du ministère de l’intérieur, sa seule boussole.

La mesure est censée améliorer les droits des victimes et de la défense ? Pour le coup, c’est une fable. Les parties civiles ne pourront plus demander une instruction ni traiter avec un magistrat indépendant. Elles dépendront entièrement du bon vouloir du parquet… Oubliées les perquisitions au ministère de la justice comme dans l’affaire Borrel. Terminée l’instruction dans l’affaire des “bien mal acquis” par les amis de la “Françafrique”. Aujourd’hui, le parquet doit intervenir pour empêcher la saisie d’un tribunal. Demain, il n’aura qu’à refuser d’instruire.

Seul le fait de couper le cordon entre le parquet et le pouvoir exécutif pourrait éviter une telle régression. Mais bizarrement, le président y est hostile. Pour Olivier Morice, qui défend les familles dans l’affaire de Karachi, le doute n’est pas permis : “Il s’agit d’une reprise en main politique pour éviter la mise en cause de puissants dans des dossiers délicats.”

L’affaire de Karachi est tout particulièrement délicate. La piste d’Al-Qaida se dégonfle. D’après le juge d’instruction chargé de l’enquête, les onze ingénieurs français pourraient avoir été victimes de représailles. En raison de rétrocommissions non versées, dans le cadre d’un marché suspecté d’avoir servi à financer la campagne de 1995. Le ministre du budget ayant pu donner le feu vert à cette transaction s’appelait Nicolas Sarkozy. La ministre chargée de la défense au moment de l’attentat de 2002 s’appelle Michèle Alliot-Marie. Elle vient d’être nommée garde des sceaux. Le premier dossier qu’il l’attend concerne la suppression du juge d’instruction.

Caroline Fourest

LE MONDE | 03.07.09

Et si on allait en voile intégral à la Gay Pride ?

juillet 3, 2009 by Caroline Fourest

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Il s’appelle Vahid Kiani Motlagh. Il est iranien, gay, menacé d’être pendu dans son pays, mais la France s’apprête à le renvoyer chez lui. Il traversait notre pays pour rejoindre la Belgique, où il voulait se marier avec l’homme qu’il aime. Mais la France l’a arrêté, mis en centre de rétention et s’apprête à faire de lui l’un de ces numéros expulsés dont on tire un bilan politique satisfait.

En Iran, il se fera sans doute arrêter. Par des bassidji, des gardiens de la révolution ou de simples policiers. On l’accusera de viol et de “sodomie”, et on le pendra. C’est la coutume dans un pays dont le président, Mahmoud Ahmadinejad, refuse de reconnaître qu’il existe des homosexuels… mais veut bien les tuer quand même. Un ennemi parmi les autres, les opposants politiques, les esprits libres, les journalistes, les femmes qui ne veulent pas se soumettre et porter le voile. On le pendra comme on a tiré sur Neda, cette étudiante de 27 ans qui voulait simplement “plus de libertés”. Pour éliminer toute opposition, toute résistance.

Le voile de Neda, le sang qui coule sur ses yeux, la corde qui attend Vahid, ce sont les signes d’un monde en lutte. Pour l’émancipation. Pendant ce temps, sur les trottoirs de France, des Samia ou des Marie-Christine ont choisi leur camp. Celui de la lutte contre l’émancipation. Elles prennent le voile intégral pour rester “pures”, se protéger du monde extérieur (tous les autres). Elles ne comprennent pas que leurs grandes capes noires choquent. Elles, ce qui les choque, c’est le manque de pudeur, “tous ces pédés dans la rue” et ces “femmes qui ne se marient pas”. Elles sont nées en France, sont allées à l’école, elles ne manquent ni d’éducation ni d’intégration. Elles sont françaises et elles ont choisi librement… l’aliénation.

Pour faire plaisir à l’homme qu’elles aiment ou par fierté. Pour montrer qu’elles sont plus pieuses que les autres. Leur voile n’est dans aucun Coran. C’est un uniforme politique encouragé depuis l’Arabie saoudite. Il est censé être plus pudique. Avec lui, pourtant, on ne voit qu’elles.

Elles le portent comme on entre dans une secte, avec la foi aveugle des convertis. Mais les groupes salafistes qui leur suggèrent ce choix, eux, sont dans une démarche politique. Comment ne pas s’interroger sur le message qu’ils envoient à travers le corps des femmes ? Si nous vivions dans un monde où le Ku Klux Klan avait pris le pouvoir aux Etats-Unis et pendait des Noirs… que penserions-nous si des Français se mettaient à porter leur cagoule blanche pour faire leurs courses ? Le fait qu’ils soient consentants suffirait-il à nous rassurer ? Suffit-il de déguiser son sectarisme politique en religion pour que tout soit permis dans l’espace public ?

Ce sont toutes ces questions qui vont ressurgir à l’occasion du débat qui s’ouvre. Elles sont passionnelles. Et pourtant, il faudra mener celui-ci avec sang-froid. En s’écoutant. Les femmes portant le voile intégral diront leur vérité. Elles devront aussi entendre l’effet produit par leur choix en société. Chaque mot de travers sera guetté par les incendiaires pour propager soit le rejet de l’islam soit l’uniforme du martyr. Entre les deux, la Commission va devoir tâtonner. Peut-on convoquer la laïcité pour réglementer le port vestimentaire d’adultes dans la rue ? Au risque de lui rendre un bien mauvais service et d’amalgamer ce débat avec celui sur les signes religieux à l’école ? Peut-on invoquer la protection de la “dignité de la femme” ? Dans ce cas, il faudrait interdire tellement de choses sur la voie publique… Pourquoi ne pas se contenter d’exiger que tout le monde, sans exception, accepte de s’identifier pour des raisons de vivre-ensemble et de sécurité ? Faut-il renoncer à cette exigence pour ne pas ouvrir une brèche ? Le débat tranchera. Mais ne nous y trompons pas. On ne fera pas changer d’avis Samia ou Marie-Christine. Par contre, on peut sauver Vahid. En lui accordant l’asile politique au lieu de l’expulser.

Caroline Fourest

LE MONDE | 26.06.09

L’”Islam light” selon Vincent Geisser

juillet 2, 2009 by Caroline Fourest

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Le monde des chercheurs est en émoi. L’un d’entre eux, Vincent Geisser, connu pour ses prises de position polémiques en faveur de l’islam radical, est convoqué par le conseil de discipline du CNRS. Un contentieux l’oppose à un ingénieur général du CNRS chargé de la “sauvegarde du patrimoine scientifique”, Joseph Illand. Son poste exact ? FSD : fonctionnaire de sécurité de défense. La fonction existe depuis 1986, mais on la découvre à l’occasion de ce litige.

Son périmètre est flou. Il s’agirait de veiller à “la sécurisation des intérêts fondamentaux pour la nation”, notamment la “défense et la sécurité publique”, à l’intérieur des “activités du CNRS”. Ce qui implique visiblement de surveiller les chercheurs travaillant sur l’islam lorsqu’ils se déplacent dans des pays sensibles comme l’Afghanistan ou l’Iran, mais pas seulement. Joseph Illand est entré en conflit avec Vincent Geisser au sujet d’une enquête fondée sur un questionnaire ethnique, que le chercheur menait au mépris de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL).

Il serait également intervenu dans le cas d’une doctorante musulmane, renvoyée d’un laboratoire en génétique moléculaire pour “trouble à l’ordre public et atteinte à la liberté de penser de ses collègues”. Dans un courriel destiné à soutenir cette étudiante, Geisser laisse éclater sa colère contre Joseph Illand, comparé à un nazi : “Un idéologue qui traque les musulmans et leurs “amis” comme, à une certaine époque, on traquait les juifs et les Justes.” Une correspondance privée, interceptée par le fonctionnaire, qui porte plainte pour diffamation et le fait convoquer. Interpellée par de nombreux chercheurs, Valérie Pécresse s’est engagée à suivre ce litige en “veillant à la liberté d’expression des chercheurs”. C’est heureux.

Un membre du CNRS n’a pas à rendre des comptes sur un mode disciplinaire pour un courriel ni même pour ses prises de position, si polémiques soient-elles. Et elles le sont.

En fait de “contribution scientifique”, l’essentiel des travaux de Vincent Geisser consiste à stigmatiser toute personne critique envers l’intégrisme musulman comme étant “islamophobe” (SOS-Racisme, des journalistes, et même le recteur de la Mosquée de Paris), tout en répandant des clichés sur les musulmans laïques sur les sites islamistes. Le vrai musulman serait celui qui ne renonce pas à porter le voile ou à faire le ramadan comme l’exige la République laïque “assimilationniste”. Geisser parle même de “national-laïcisme” à propos de la loi sur les signes religieux à l’école publique… A l’inverse, le moindre musulman éclairé est raillé comme faisant partie de l’”Islam light”, un “produit qui se vend bien”. Ayaan Hirsi Ali ou Irshad Manji, menacées de mort par les islamistes, sont décrites comme des “poupées Barbie de l’Islam light”, que l’on favorise par “érotisme victimaire”.

Autant dire que Vincent Geisser est l’un des chercheurs favoris des musulmans non “light” : les Frères musulmans, la mouvance tunisienne autour de Ghannouchi, les fidèles de Tariq Ramadan et de l’UOIF. Il donne des conférences devant des publics où l’on sépare les hommes des femmes, et contribue très régulièrement au site Oumma.com. Un site agressif envers les opposants à l’intégrisme, auquel il participe par des chroniques vidéo et de nombreux articles signés de la mention CNRS. Il en a le droit. Comme il a le droit au respect de sa correspondance privée, donc de ses e-mails. En revanche, ses idées peuvent difficilement revendiquer leur “scientificité” sans être questionnées.

Parmi ses soutiens, certains parlent de l’”affaire Geisser” comme d’une “affaire Redeker”. Rappelons que ce dernier risquait la mort et a dû quitter son poste. Vincent Geisser, lui, risque au mieux une remontrance. Que ses collègues inquiets se rassurent. L’Etat continuera de le rémunérer pour fournir des articles à des sites où l’on incite à la haine contre les esprits critiques.

Caroline Fourest

LE MONDE | 19.06.09 |

Verts-bruns : la nouvelle extrême droite

juin 17, 2009 by Caroline Fourest

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On attribue volontiers à Nicolas Sarkozy la crise du FN. En réalité, le parti “attrape-tout” souffre de l’après-11-Septembre. Jusque-là, il parvenait à fédérer les aigreurs grâce à un message xénophobe dans lequel pouvaient se retrouver tous les racistes, qu’ils soient antiarabes ou antijuifs, catholiques intégristes ou franchement païens. Depuis, le nouveau bouc émissaire n’est plus tellement l’Arabe ou l’immigré, mais, au choix, le juif ou le musulman. Cruel dilemme.

Les catholiques intégristes nostalgiques de la colonisation méprisent les Arabes mais respectent les musulmans (de bons croyants). D’autres veulent résister à l’islam sous la bannière des croisés. Ceux-là hésitent entre le FN et Villiers.

Chez les nationaux-révolutionnaires aussi, on se tâte… entre profaner un cimetière juif ou musulman, selon l’inspiration de la dernière bière. Mais dans l’ensemble, les nostalgiques du nazisme préfèrent de loin l’antisémitisme à la musulmanophobie.

Entre ces rivières de haine, des parcours sinueux faussement élaborés existent. Alain Soral, l’essayiste des aigris, passé du marxisme au nationalisme, du PCF au FN, a finalement rejoint Dieudonné. Quand il militait avec les nostalgiques de la colonisation, il écrivait que les “beuricots” étaient de la graine de délinquants et “le métissage” une forme de “violence”. Depuis qu’il milite avec les intégristes chiites du Centre Zahra (proche de l’Iran et du Hezbollah) au sein de l’association Egalité et réconciliation, il se rend volontiers au congrès de l’UOIF pour admirer Tariq Ramadan.

C’est la nouvelle mode. Les rouges-bruns d’hier ont viré verts-bruns. Leur nouveau clown s’appelle Dieudonné, et le Parti antisioniste leur sert de façade. Côté cuisine, l’argent des affiches était avancé par l’ancien imprimeur du FN (Fernand Le Rachinel) et le budget “bouclé” par Yahia Gouasmi, l’ami du régime iranien. Côté discours, les conférences de presse recyclaient le bon vieux thème de l’”anti-France”. Comme tonner contre “ces mauvais Français qui soutiennent insidieusement une patrie étrangère” (entendez les juifs de France pro-Israël).

Maria Poumier, l’une des candidates, a pris soin de préciser qu’il ne s’agissait pas de tous les juifs, mais d’une mafia qui “usurpe l’appellation d’une religion”. Un autre colistier, animateur du site “La banlieue s’exprime”, a cru bon d’ajouter : “La France, ceux qui ne l’aiment pas, c’est dehors !” Un slogan sans doute inspiré par les candidats nationalistes présents sur la liste : Alain Soral, bien sûr, mais aussi un ancien du Front national de la jeunesse, et un transfuge du Renouveau français, une association royaliste qui rêve de restaurer la théocratie chrétienne.

Voilà qui ne déplairait pas à Yahia Gouasmi. Le partisan de la théocratie iranienne regrette que “les chrétiens vivent comme des étrangers chez eux”. Heureusement, lui et ses amis promettent de les libérer des sionistes… qu’ils voient partout. “Derrière chaque divorce” et même derrière le virus H1N1 ! Lors de cette fameuse conférence de presse, l’un des candidats du Parti antisioniste s’est emporté contre “ces gangsters qui manipulent le monde à coups de mensonges et de guerres bactériologiques… comme ces derniers temps avec cette fausse grippe”. Le candidat en question s’appelle Christian Cotten, un ardent défenseur des sectes et de la Scientologie.

Il ne manquait qu’un complot extra-terrestre… Pari tenu. Le mouvement raélien a envoyé un messager soutenir la liste de Dieudonné. C’est ce qui s’appelle ratisser large. En vain. Malgré Gaza et l’extrémisme borné du nouveau gouvernement israélien, le Parti antisioniste n’a pas déplacé les foules : à peine 37 000 électeurs en Ile-de-France. A Ménilmontant, à Saint-Denis, sur d’autres marchés des quartiers populaires, les colistiers de Dieudonné se sont fait siffler et traiter de fachos. Il existe peut-être encore une conscience antifasciste populaire dans ce pays.

Caroline Fourest

Ps : Une précision, après avoir lu quelques commentaires délirants sur le site du Monde, le “Vert-bruns” ne désigne évidemment pas une alliance entre écologistes et extrême droite mais entre extrême droite et islamistes. L’article ne laisse aucun doute à ce sujet.

Une main tendue en forme de prière

juin 6, 2009 by Caroline Fourest

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Le discours prononcé par Barack Obama au Caire confirme un changement de stratégie face au défi complexe de l’après-11-Septembre, sans toutefois abandonner une formulation très religieuse des enjeux.

Mélangeant dangereusement Bible et western, Bush voulait répondre à l’intégrisme religieux par la guerre au nom de Dieu. Obama, lui, souhaite lutter contre l’intégrisme par le dialogue entre les religions. C’eUne mast un net progrès. Mais un progrès qui ne résiste pas à la tentation de privilégier la foi comme langage commun entre l’Amérique et le « monde musulman ».

Dans son allocution, le président américain a cité à plusieurs reprises le “saint Coran”, la “sainte Torah” ou la “sainte Bible”, rendu hommage aux prophètes Moïse, Jésus et Mahomet, en ajoutant que “paix et bénédiction soient sur eux”, avant de souhaiter la paix parce que “Dieu le veut”. George Bush voulait faire la guerre en Irak parce que “Dieu le lui avait demandé”. Le Dieu d’Obama est donc plus pacifiste que celui de George Bush. Tant mieux. L’incantation reste néanmoins risquée. Car, si Dieu est derrière tout ça, que s’est-il passé ? Dieu a-t-il changé d’avis ? La Maison Blanche a-t-elle changé de ligne directe ? Mais, au fait, qui nous dit qu’elle a une meilleure liaison qu’Al-Qaida ?

Emettons plutôt l’hypothèse que Dieu n’a rien à faire là-dedans. Simplement, les équipes d’Obama n’ont pas trouvé de meilleur technicien pour rétablir la ligne téléphonique entre Washington et Le Caire. De fait, les passages les plus applaudis furent ceux où le président américain a cité le “saint Coran”. Conformément à la tradition américaine, qui pense la question du voile sous l’angle de la liberté religieuse, le président américain a cru également devoir désigner un ennemi commun : ces affreux pays laïques qui interdisent à une musulmane de se couvrir la tête.

Personne ne lui reprochera d’avoir tenté d’aplanir les divergences en cultivant les convergences entre l’Amérique et le monde musulman. Sauf si ce dialogue se fait au détriment de la sécularisation. Car c’est bien la laïcité et non le seul respect de la liberté religieuse (ou même du pluralisme religieux) qui pourra stopper le cercle infernal nourrissant l’intégrisme.

Aux Etats-Unis, le recours systématique à Dieu en politique favorise la droite religieuse. C’est la même chose, en pire, dans les pays musulmans. Convoquer l’islam au service de la politique n’y a jamais permis de faire reculer le fanatisme, bien au contraire. Lorsque l’islam est religion d’Etat, les plus fondamentalistes finissent toujours par apparaître comme une alternative légitime, chaque fois que l’Etat faillit. Ce qui rend très dangereux de démocratiser avant de séculariser. Puisque les islamistes font un tabac à la moindre bouffée démocratique. Ceux qui s’en sortent le mieux, comme la Turquie, ont d’abord sécularisé, puis démocratisé. Même au pouvoir, les islamistes turcs sont contenus par la Constitution laïque. Tandis qu’en Egypte, où la sécularisation recule, une victoire des Frères musulmans servirait de signal à tous ceux qui rêvent d’instaurer la théocratie par la voix démocratique. La seule solution semble de séculariser, puis de démocratiser, sans laisser participer aux élections des partis utilisant le scrutin électoral en vue d’instaurer une dictature, qu’elle soit religieuse ou laïque.

Cela n’interdit pas de dialoguer avec tous les acteurs de ce cercle infernal, qu’ils soient autocrates ou théocrates. A condition de ne jamais oublier qui sont les vrais alliés des démocraties : ceux qui ne supportent plus ni les uns ni les autres. Ces démocrates laïques ne seront jamais en position de force sans une véritable sécularisation. D’où l’importance de s’adresser au monde musulman en lui parlant le langage de la raison et non celui de la religion. Si le plus brillant des présidents américains ne peut s’y résoudre, l’Europe, elle, ne doit surtout pas laisser cette tonalité s’éteindre.

Caroline Fourest

LE MONDE | 05.06.09 | 14h19

Le piège des Frères musulmans

juin 5, 2009 by Caroline Fourest

Chronique du 5/06/09 : à propos du faux pari consistant à s’appuyer sur les frères musulmans pour lutter contre un islam politique encore plus radical…

La secte, l’escroquerie et le procureur

juin 1, 2009 by Caroline Fourest

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Le procès qui s’est ouvert le 25 mai à Paris est un test. Pour savoir si la France reste un pays particulièrement vigilant envers les dérives sectaires ou si elle baisse la garde. On se souvient du propos ambigu – minimisé depuis – d’Emmanuelle Mignon, alors directrice de cabinet du président : “Les sectes sont un non-problème.” Ce n’est pas l’avis des victimes de la Scientologie. Notamment de cette femme, gouvernante dans un hôtel, qui a dépensé plus de 21 000 euros en quelques mois pour des “cours de réparation de vie”, des séances de sauna, des vitamines et un “électromètre” censé mesurer ses “zones de bouleversement spirituel”.

La porte-parole de la Scientologie crie au “procès en hérésie”. L’affaire n’a pourtant rien à voir avec la laïcité ou l’Inquisition. Il s’agit simplement de savoir si cette association de type 1901, censée être à but non lucratif, n’aurait pas une tendance monomaniaque à profiter de la vulnérabilité psychologique de certains individus pour vider leurs comptes en banques. Ce qui ne la rapproche ni tout à fait d’une religion ni tout à fait d’une entreprise, mais d’un mélange des deux à tendance mafieuse et coercitive. Ces deux derniers aspects faisant toute la différence.

Si la paroisse de Lourdes se mettait à vendre ses petites bouteilles d’eau bénite au prix du caviar, si ses prêtres étaient formés à en vendre un régiment à chaque grand-mère qui passe la porte, au risque de les ruiner, elle serait digne d’être considérée comme une secte. Si le prêtre et ses enfants de choeur se mettaient en prime à régenter leur vie dans le but de leur vendre des vessies pour des lanternes au prix d’une Rolex… On devrait pouvoir les condamner pour “escroquerie en bande organisée”.

C’est l’enjeu de ce procès. A long terme, l’association représentant la Scientologie en France risque la dissolution au titre de la loi About-Picard, adoptée en 2001, dans l’idée de contenir les mouvements sectaires en instaurant un “délit d’abus frauduleux de l’état d’ignorance ou de faiblesse”.

Le dossier est solide. Dix ans d’instruction. Pourtant, la Scientologie se dit confiante. La raison de cet optimisme ? Un non-lieu surprenant, requis par le procureur à l’issue de l’instruction. Cela ne veut pas dire que le ministère public ne changera pas d’avis à l’issue du procès. Il a accepté que l’Union nationale des associations de défense des familles et de l’individu (Unadfi) se constitue partie civile.

Mais ce réquisitoire reste soupçonné – à tort ou à raison – de refléter une certaine volonté politique, plutôt clémente. Il a été rendu en 2006. A une époque où le ministère de l’intérieur souhaitait se montrer plutôt bienveillant envers les mouvements sectaires. Un vrai changement par rapport aux années antérieures, qui correspond aux périodes où Nicolas Sarkozy occupait ce poste.

En 2003, des membres de la Mission de vigilance envers les dérives sectaires (Miviludes) se souviennent avoir assisté à un colloque où l’avocat des Témoins de Jéhovah et Danièle Gounord, la porte-parole de la Scientologie, ont dîné en compagnie d’un responsable du bureau des cultes du ministère de l’intérieur. La même année, un fonctionnaire des renseignements généraux ayant publié une thèse sur la Scientologie, Arnaud Palisson, est mis au placard à la demande de la secte.

La courtoisie se poursuit au ministère des finances, où Nicolas Sarkozy accepte de recevoir Tom Cruise, ambassadeur de la Scientologie, pour parler cinéma bien sûr. Le même ministre publie un livre en faveur d’une laïcité plus tolérante, où l’on n’utiliserait pas le mot secte “à tort et à travers”. Il précise qu’il ne s’agit pas de lutter contre les sectes mais contre les seules “dérives sectaires”. Moins par complaisance que par souci d’importer une vision plus américaine de la liberté religieuse, où la liberté de manipuler est confondue avec la liberté de culte et passe avant la vigilance. Rien ne dit que cette priorité ait changé depuis.

Caroline Fourest

Article paru dans l’édition du 30.05.09.

Allez Yallah ! Un film à voir

mai 26, 2009 by Caroline Fourest

Sarkozy, la laïcité et les services publics

mai 20, 2009 by Caroline Fourest

Les faux semblants de l’ouverture

mai 19, 2009 by Caroline Fourest