Nous sommes tous des « sales français » Edito #2 (Fourest fait son édito)

Concernant la multiplication des appels de musulmans contre l’organisation dite "Etat islamique", il y a deux réactions possibles : ceux qui considèrent que cela fait du bien, et ceux qui ressentent une forme de malaise…

Amina enfin honnête

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Je suis heureuse et soulagée qu’Amina ait eu le cran de dire qu’elle avait menti sur sa première agression dans une lettre ouverte. Elle parle d’un « appel au secours » et réalise, enfin, qu’il s’agissait surtout d’une trahison.

Quand la nouvelle de sa première agression (Place Clichy) est sortie dans la presse, mon premier réflexe a été de lui envoyer un message de soutien comme féministe, le second fut d’attendre d’en savoir plus avant d’écrire sur cette affaire comme journaliste. Finalement, j’ai décidé de ne rien écrire. Trop d’incohérences dans son récit et trop de mauvaises expériences avec Amina par le passé.

Des collègues m’ont tout de suite appelée pour me demander s’ils pouvaient la croire. Je les ai invités à la plus grande prudence. J’ai même refusé de donner des entretiens à ce sujet. Aux politiques qui voulaient soutenir Amina, j’ai conseillé d’attendre le verdict des caméras de surveillance… qui s’est révélé implacable (mais nous ne l’avons su que tardivement). Amina est d’ailleurs poursuivie (à juste titre) pour « dénonciation calomnieuse » et la presse, déjà méfiante, s’en est fait largement l’écho.

Contrairement à ce qu’écriront les soutiens habituels du sexisme et de l’obscurantisme qui vont se régaler de cette affaire, il n’y a pas eu d’emballement médiatique, bien au contraire. Son récit a été accompagné d’une très grande suspicion dans la presse, dès le début. Au point que lorsqu’Amina a réellement été agressée à Bastille, la presse a jugé — cette fois à tort — qu’elle avait « agressé une femme voilée » en se basant sur l’unique version de la police (échaudée par le mensonge d’Amina à propos de la Place Clichy). Elle a simplement répondu à un homme l’ayant traitée de « sale pute » avant de se faire frapper, ainsi qu’un copain (qui n’est pas son compagnon contrairement à ce qui a été écrit), par les amis de cette femme voilée, bien plus nombreux. Des témoins, depuis, ont rétabli la vérité. Mais la presse s’est emballée et une dépêche AFP a donné une version erronée de cette bagarre à partir d’une version policière biaisée.

La faute à qui ? A Amina. Rien, ni sa situation (qui est loin d’être aussi solitaire qu’elle le décrit, elle a bénéficié de très nombreux soutiens dès son arrivée en France, malgré ses déclarations délirantes tenues en Tunisie contre Femen et ceux qui s’étaient mobilisés pour elle), ni les épreuves subies ne justifient — elle le reconnaît — de jeter le soupçon sur la parole des femmes ou de semer la division gratuitement dans un pays déjà si tendu par de véritables agressions, souvent tues.

J’en profite pour faire une mise au point à l’intention de ceux qui ne comprennent pas mon lien avec Amina ou Femen. Il est très simple. J’ai soutenu Amina quand elle s’est levée contre le sexisme et l’intégrisme en Tunisie, envers et contre beaucoup, et je ne le regrette pas le moins du monde. Ce qu’elle a accompli, avec les Femen, est historique. Grâce à elles, on a pu dénoncer haut et fort le sort des prisonniers politiques et la chasse aux féministes et laïques qui sévissait sous le règne de la troïka unissant Ennahdha et ses alliés alibis.

J’ai soutenu Femen à son arrivée en France et je ne le regrette pas. Ce qu’elles ont accompli pour dénoncer le trafic de femmes en Ukraine, l’autoritarisme de Viktor Ianoukovitch, était historique et annonciateur du printemps ukrainien. Leurs provocations ont permis de réaliser le poids qui pèse sur le corps et les seins des femmes, à l’est comme au sud, en Occident comme en Orient. Avec leurs seins, elles ont défié aussi bien les intégristes musulmans que les intégristes chrétiens de Civitas, les députés espagnols voulant abroger le droit à l’IVG et les sénateurs français n’ayant pas voulu sanctionner les clients alimentant la prostitution. Avec panache et parfois excès, mais c’est le propre de toute provocation. Des provocations bien pacifiques au regard de ceux qu’elles ont défiés et souvent vaincus (mais pas toutes seules contrairement à ce qu’elles semblent penser).

Leur maladresse parfois infantile comme à Notre-Dame ou lors du Jihad Topless, le rétrécissement du mouvement à une seule leader, l’infantilisation de certaines militantes et le changement d’époque en Ukraine m’ont convaincue qu’elles avaient été utiles à bien des causes, mais qu’elles tournaient en rond. Leurs excès commençaient à faire plus de mal que de bien. J’ai donc pris le large.

Ma rupture politique puis personnelle remonte aux derniers mois de l’écriture du livreINNA, il y a plus d’un an. Très peu ont compris combien ce livre n’était pas une romance mais au contraire un livre de rupture, écrit avec le souci d’être, malgré tout, le plus juste possible.

En tant qu’éditorialiste et écrivaine, je tiens toujours à distinguer, presque maladivement (et c’était aussi l’objet d’INNA, avec l’Ukraine), ce qui relève de l’affectif et du politique, de l’engagement et du professionnalisme, de l’empathie et de la justesse des faits… Presque de la « justice des faits ». Comme une guerre intérieure, entre la passion que l’on doit mettre pour tenir bon et s’engager, et la raison qui doit être in fine notre seule conseillère quand on bataille avec une plume et non une épée.

On finit par se forger une règle. Par exemple, quand j’approuve une action de FEMEN, je le dis. Quand je la désapprouve, je le dis aussi. Quelle que soit mon humeur, tendre ou fâchée, vis-à-vis de ce groupe, ou d’Amina. Bien qu’elles aient perdu ma confiance, depuis longtemps, elles garderont toujours ma tendresse. Parce que, malgré leur jeunesse et leur maladresse, qu’elles ont payées (par des coups, des gardes à vue, de la prison et des menaces de mort quotidienne, réelles et non fictives), elles tiennent tête au sexisme, à la dictature et à l’obscurantisme. Rares sont ceux qui ont ce cran. Mais ce combat, si noble soit-il, demande de penser aux autres et à sa cause avant soi, de ne pas trahir, d’inspirer la confiance pour convaincre. Quand la confiance est brisée, c’est du courage gâché. Or la confiance est brisée.

Caroline Fourest est l’auteure de INNA (Grasset), qui raconte les espoirs et les désillusions du mouvement FEMEN à travers sa leader Inna Shevchenko, depuis l’enfance en Ukraine jusqu’aux combats contre CIVITAS à Paris en passant par les campagnes avec Amina en Tunisie.

 

Inna, un livre de Caroline Fourest chez Grasset

A quoi joue le CSA ?

Quand il ne décrète pas la mort salariale de centaines de journalistes en refusant à des chaînes comme LCI ou Paris Première d’accéder à la TNT, le CSA se permet de tancer des confrères de D8 ayant enquêté sur le Front national à l’aide d’une caméra cachée. La chaîne, qui doit déjà affronter le harcèlement juridique bien connu (et coûteux) du Front national, a reçu un « avertissement ».

Bizarrement, le CSA n’en donne jamais quand des confrères servent de relais, bêtes et neutres, à des intox ou à des propos mensongers livrés sous forme de communication politique bien huilée. Ou lorsque des émissions de service public censées élever le débat servent de relais aux théoriciens de l’incitation à la haine ou du complot. Non, le mal suprême, c’est d’avoir osé faire une « caméra cachée » pour contourner le vernis et faire émerger un discours-vérité !

Voilà qui va un peu plus dissuader des confrères d’enquêter — et donc d’informer — sur le décalage existant entre le discours lisse tenu par le FN dans les médias et celui qu’il tient en en réalité, dans les coulisses. Les radicaux, les démagogues et les désinformateurs professionnels en général, peuvent dormir tranquilles. Le CSA veille à les protéger.

Les pro-Russes, parfois aussi militants du Front national, peuvent aussi se réjouir. Pendant l’été, le CSA a cru bon d’adresser une leçon de morale à mon employeur (qu’il a nommé) suite à une campagne largement menée par des soutiens de Vladimir Poutine.

En effet, lors d’une chronique sur l’incendie meurtrier à la Maison des syndicats d’Odessa où ont péri des dizaines de militants séparatistes, j’ai mentionné le climat délétère qui l’avait précédé en Ukraine et dont très peu parlait à l’époque, sauf la presse Ukrainienne. Bien avant les images que l’on connaît enfin aujourd’hui et qui sont devenues quotidiennes, un quotidien national venait d’annoncer l’enlèvement de trois officiers du SBU. Sur une vidéo diffusée cette fois par les séparatistes, on peut les voir exhibés comme prisonniers, les yeux trempés de sang à travers leur bandeau. Ces yeux ensanglantés ont-ils été arrachés ? C’est ce que prétend ce journal ukrainien. Une universitaire et une journaliste me l’ont dit sérieux et moins propagandiste que d’autres médias ukrainiens. Ce journal a-t-il menti ou s’est-il trompé ? Personne, à ce jour, ne l’a démontré. En revanche, ceux qui le prétendent (sans preuves) n’arrivent toujours pas à expliquer pourquoi les yeux de ces trois agents étaient trempés de sang… Mais surtout, mon article portait sur ce climat de haine et de propagande. Ne pas en parler aurait été, à mes yeux pour le coup, une faute.

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Comme j’ai la chance de travailler sur une antenne à la fois libre et de qualité, je m’en suis expliquée sur l’antenne de France Culture au micro du médiateur, quelques jours après ma chronique ayant suscité une campagne de courriers. Des auditeurs pro-Russes se plaignaient, en général, d’écouter une antenne jugée trop favorable aux Ukrainiens. J’ai tenté de leur expliquer que l’antenne d’une radio est faite de journaux factuels et de chroniques d’opinions engagées. Ce n’est tout de même pas la faute de la rédaction, l’une des meilleures que je connaisse, si les pro-Russes préféraient mener des opérations de déstabilisation armées illégales plutôt que d’aller voter comme ils en avaient le droit lors d’élections nationales enfin libres et non truquées… L’antenne de France Culture a également rapporté les actes criminels de supporters de foot pro-Ukrainiens, mafieux et pour certains d’extrême droite. Comme lorsqu’ils ont tué des dizaines de militants pro-Russes à la Maison des syndicats d’Odessa. Je suis bien placée pour le savoir, j’ai réalisé un reportage pour France culture sur ce sujet, en laissant la parole aux pro-Russes, alors victimes de ces criminels.

J’ai aussi parlé de ce que je pensais des fascistes (ultra-minoritaires) du Secteur droit. J’assume néanmoins préférer les insurrections populaires réclamant la démocratie comme l’Euro-Maïdan aux crimes menés par un voisin autoritaire, en l’occurrence russe, pour tenter d’empêcher cette démocratisation et préserver ses intérêts de façon coloniale.

Si cette grille de lecture est partagée par d’autres confrères, ce n’est pas le fruit d’un complot ou à cause de « la pensée unique » comme l’écrivent certains auditeurs, mais le résultat d’une logique assez simple : les gens dont le métier est de réfléchir sont plutôt du côté des démocrates que des apprentis totalitaires.

Non seulement, cette mise au point a eu lieu sur l’antenne, mais elle a même permis de faire un peu de pédagogie sur nos métiers.

Cela n’a pas dissuadé le CSA d’écrire à mon employeur pour donner raison aux campagnes de courriers en lui conseillant de bien faire attention aux sources en temps de guerre. Comme si ma chronique — qui s’appelle « Le Monde selon Caroline Fourest » — était un reportage pour le journal de 20H et non un éditorial sur les propagandes russes et ukrainiennes… Par temps de guerre justement.

Merci pour la leçon. Mais je me permets de vous donner à mon tour un conseil. En effet, j’ai bien regardé votre CV et vos parcours. Il y a parmi vous quelques collègues. Assez peu en fait, mais enfin il y a tout de même quatre journalistes… Certains que je respecte et pour qui j’ai même de l’amitié. Enfant, j’ai écouté vos émissions d’histoire et vu vos reportages à la télé.

Sans vouloir me montrer trop irrespectueuse, je ne crois pas que vous sachiez bien ce que signifie être éditorialiste (une seule parmi vous l’a été) par temps de guerre 2.0. Surtout lorsqu’on enquête, comme c’est mon cas depuis dix-neuf ans, sur les réseaux extrémistes spécialisés dans la propagande et les campagnes d’intimidation. Qu’ils soient partisans de Tariq Ramadan, de Thierry Meyssan, de Dieudonné, de Marine Le Pen, d’Alain Soral, de la Manif pour tous, du Printemps français et depuis deux ans de Vladimir Poutine… Heureusement, très souvent, ce sont les mêmes.

Pas un jour ne passe sans que je sois insultée ou menacée sur les réseaux sociaux. Quand on ne veut pas m’organiser un accident de voiture, on veut me casser les dents, me tabasser (parfois ça arrive), souvent on donne mon adresse. Les uns me traitent d’ « islamophobe » pour avoir écrit sur l’intégrisme, les autres d’ « islamophile » pour avoir soutenu le printemps arabe et dénoncé le racisme anti-musulmans, certains de « pro-israélienne » pour avoir toujours combattu l’antisémitisme, d’autres de « nazie » pour avoir critiqué la politique israélienne.

Les esprits délirants de Reopen 911 (ceux qui pensent qu’aucun avion ne s’est écrasé sur le Pentagone) m’adressent perpertuellement des leçons de journalisme et mentent ouvertement en écrivant sur leur site que j’ai « bidonné un reportage »… Il s’agit en fait d’un reportage de France 5 sur les théories du complot, et d’une séquence non montée et parfaitement juste donnant la parole à deux de leurs sympathisants se perdant dans leurs raisonnements ! J’ai porté plainte. Je porte régulièrement plainte, contre les menaces et les diffamations les plus grossières, mais je ne peux pas tout poursuivre… Je n’ai pas les moyens juridiques du Front national.

Parfois, en retour, je reçois des convocations au poste de police. Avant l’été, l’AGRIF a porté plainte contre moi pour « haine envers la religion », simplement parce que je filmais les FEMEN pour France 2 lors de la manifestation de CIVITAS… Où je me suis faite tabasser. Je passe sur le harcèlement injurieux, ayant donné lieu à des procédures d’une internaute soutenant la LDJ. Alain Soral a également porté plainte contre moi, pour avoir pointé du doigt ses expressions racistes lors d’une soirée de soutien à Christiane Taubira. Je me rends aux convocations quand je suis poursuivie, lui jamais. Ainsi va le monde.

Vous voyez cela fait de grosses journées, passées à batailler pour informer sur les propagandistes sans être soi-même salie par leurs propagandes. Si vous ajoutez à cela la précarité de nos métiers, où nous ne sommes plus déclarés comme journalistes mais comme intermittents du spectacle, par des patrons qui vous expliquent qu’il n’y a plus d’argent pour faire des émissions « prise de tête », qu’il faut faire de l’audience pour avoir des budgets, et surtout laisser plus de place à l’interactivité, c’est-à-dire aux campagnes de courriers souvent anonymes et haineuses, je peux vous dire que la dernière chose dont un journaliste enquêtant sur la propagande a besoin, c’est d’une leçon du CSA.

Mais surtout, la prochaine fois, envoyez-moi votre mise en garde par courrier. Cela me fera un souvenir, que je pourrais encadrer. Quand un jeune, dans quelques années, me demandera « Caroline, c’était quoi le CSA ? », je pourrais lui répondre, émue : « Le CSA ? C’était des sages qui écrivaient des lettres aux journalistes pour leur dire de bien faire attention à ne pas propager la propagande qu’ils démasquaient, à la demande de ceux qui voulaient les intimider pour continuer à désinformer, au nom de « l’interactivité » que le CSA encourageait… Et qui a finalement remplacé le journalisme. »

Bien sûr, à ce moment, cette jeune fille ou ce jeune garçon ajoutera « Mais Caroline, c’est quoi le journalisme ? ».

 

Caroline Fourest

Notre-Dame vs FEMEN : Marion Maréchal Le Pen devrait réviser son droit

A lire Marion Maréchal Le Pen sur le procès Femen-NotreDame, on se dit qu’elle a bien eu raison de préférer la politique à l’art, plus rigoureux, du droit…   commarionmarechallepen

1) Le petit éclat sur une cloche n’a justement pas pu être imputé aux FEMEN et à leurs bâtons mousse qui ont sonné les deux cloches.

2) Scander n’est pas dégrader.

3) Le ministère public poursuit les FEMEN et a fait appel de la décision ! On fait mieux comme "justice aux ordre des anti-catholiques"…

4) Quand les Antigones ont envahi le local privé des FEMEN, elles, n’ont pas été poursuivies par le Ministère public… Ni battues par les gens du local.

5) Quand les HOMMEN manifestent torses nus, ils ne sont jamais poursuivis pour exhibition sexuelle, même quand ils bloquent Roland Garros (contrairement aux FEMEN, arrêtées et gardées à vue). Certains articles oublient surtout de préciser qu’ils ont blessé un des gardiens (brûlé à la main par leurs fumigènes) lors de leur action.

La trahison consiste à armer Poutine

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«En décidant de renoncer à la livraison des navires acquis par la Russie, François Hollande commet une trahison insupportable qui dévalorise totalement la parole de notre pays et raye la France comme fournisseur indépendant de matériel de défense. Mesure sans signification militaire dans le conflit actuel, cette décision achève la vassalisation de notre pays à la main des USA et de la politique belliqueuse de l’OTAN.»

Ce communiqué, signé Jean-Luc Mélenchon, représente une véritable trahison. Envers la révolte populaire de Maïdan contre l’oligarchie et l’impérialisme… qui n’est pas toujours américain. En l’occurrence, il est russe. Visiblement, cela change tout. Que penserait Jean-Luc Mélenchon si la France s’apprêtait à livrer des navires de guerre aux Etats-Unis au moment même où cette puissance enverrait des hommes et des chars pour créer des troubles, en vue d’instaurer des protectorats à ses ordres et à celle de ses intérêts — en l’occurrence Gazprom pour la Russie — par peur d’une contagion révolutionnaire contre l’oligarchie et la corruption ?

Les Etats-Unis ont parfois agi ainsi. La Russie agit ainsi en Ukraine. Ceux qui soutiennent les Etats-Unis par principe, même quand ils sont dirigés par George W. Bush et conduisent à des guerres préventives ravageuses, sont des atlantistes béats. Ceux qui soutiennent la Russie par principe, même quand elle est dirigée par Vladimir Poutine, sont complices de son impérialisme. Il ne s’agit plus de choisir son camp par temps de guerre froide, mais de résister ou non au dernier projet colonial en date : l’Eurasie. Avec à sa tête un dirigeant autoritaire et viril, mateur de Tchétchènes, d’homosexuels, de punk féministes, de journalistes et plus généralement hostile au droit de s’exprimer ou de manifester contre lui. Un « modèle » qu’admire l’extrême droite européenne. Logique. Mais que font des progressistes dans un tel bateau ?

On frissonne en voyant des sites de la gauche radicale rejoindre le Front national dans leur fascination pour ce modèle Poutinien. Au point de citer le « philosophe » Alexandre Douguine, ni plus ni moins le théoricien de cet empire eurasiatique dictatorial, ne cachant pas son rêve d’exterminer ceux qui l’appelle les « bâtards » ukrainiens mais aussi l’Occident. Un Occident perçu comme décadent à cause des Juifs, des féministes et des homosexuels.

On pleure en voyant un responsable politique de premier plan, aussi cultivé que Jean-Luc Mélenchon, flatter la démagogie — si répandue — visant à présenter tout partisan de sanctions envers la politique de Poutine comme un « vassal de l’OTAN ». Alors qu’il s’agit de savoir si nos profits passent avant nos valeurs et la sécurité du continent européen. Lorsque Michèle Alliot-Marie voulait livrer des équipements à la police de Ben Ali pour mater les manifestants du printemps arabe, n’était-ce pas choquant ? Comment peut-on être aux côtés des manifestants du printemps arabe face à Ben Ali et contre les manifestants du printemps ukrainien face à Ianoukovitch et Poutine ? Est-ce que le peuple ukrainien intéresse moins ou qu’il a le malheur d’être écrasé par le mauvais ennemi ? Comment Jean-Luc Mélenchon peut-il se dire contre l’oligarchie financière, réclamer une constituante à corps et à cris en Europe, et ne pas vouloir qu’on respecte le choix d’un peuple ayant fait la révolution pour se libérer d’un Etat mafieux sous pression de Moscou et Gazprom ?

On connaît la chanson qui permet de ne pas voir les choses ainsi.La propagande du Kremlin — largement relayée par des sites « amis » — caricature les manifestations populaires de Maïdan en « coup d’Etat fasciste », alors qu’elles ont réunit des centaines de milliers d’Ukrainiens de tous bords et que l’extrême droite a fait moins de 3% aux élections. Celles que le Kremlin a tout fait pour perturber. Il existe des brutes nationalistes et même fascistes sur le front de l’Est du côté ukrainien, comme il en existe du côté pro-russe, et même parfois venus de France… Mais c’est à peu près aussi pertinent que de se demander qu’il fallait se battre sous l’Occupation parce qu’il existait des Croix de feu aux côtés des communistes parmi les résistants.

Ah non, pardon, j’oubliais… bien sûr. C’est la faute à l’OTAN. Ce n’est pas Poutine qui utilise le prétexte de protéger les populations russophones pour envahir un pays souverain, ce n’est pas le peuple Ukrainien qui a choisi d’être libre, mais l’Europe et les Etats-Unis qui sont responsables… Cet argument, censé pourfendre la bienpensance, porté aussi bien par des éditorialistes de droite que des militants d’extrême gauche, est absolument consternant de mauvaise foi. Tant il renverse la responsabilité de l’agresseur (la Russie) et de l’agressé (l’Ukraine). Tant il passe sous silence l’embarras dans lequel cette crise ukrainienne plonge les Etats-Unis et l’Union européenne.

La vérité, c’est que les Etats-Unis et plus encore l’Union européenne n’ont rien vu venir et ont été incroyablement longs à réagir, par peur de fâcher la puissante Russie. La vérité, c’est que la crise ukrainienne tombe mal. Les Américains auraient mille fois préféré concilier les Russes sur le dossier Iranien, syrien ou Irakien plutôt que d’ouvrir un nouveau front.

L’Europe, loin d’être va-t-en-guerre, tremble à l’idée de défier Poutine. En particulier l’Allemagne, qui dépend du gaz russe et donc de Gazprom. Un gaz qui achète bien des alliés, au sommet même de l’élite politique. En témoigne la flambante carrière de Gerhard Schröder au sein de Gazprom. Au point qu’on en vient à se demander si toute les prises de positions complaisantes envers Poutine sont bien désintéressées.

Que doivent fait les autres ? Ceux qui ne sont ni achetables ni tordus par une grille de lecture rejouant la guerre froide ? Personnellement, j’ai pris position contre la réintégration de la France au sein du commandement intégré de l’OTAN. Tout comme j’ai longtemps espéré que l’Ukraine puisse rester un pays passerelle, sans se rattacher à la moindre zone d’influence. Vladimir Poutine en a décidé autrement. Par son ingérence brutale, il a poussé les Ukrainiens à se révolter un drapeau européen à la main, quitte à en mourir. Par sa politique de déstabilisation politique et militaire (enfin reconnue), il ne laisse plus d’autre choix aux Ukrainiens que d’appeler à l’aide. Dans l’idéal, il serait préférable de voir des Casques bleus se déployer le long de la frontière entre l’Ukraine et la Russie. Mais que peuvent les Nations Unies quand le veto russe bloque toute décision ? En Syrie et à fortiori en Ukraine ? Pendant ce temps, des Ukrainiens meurent à cause d’un envahisseur et supplient l’Europe — sans armes — de leur venir en aide.

Quel symbole ce serait si ces Mistral français pouvaient servir à démarrer une flotte européenne indépendante. Quelle honte, à l’inverse, si ces Mistral servaient à envahir un pays souverain aux portes de l’Europe. Là, oui, nous pourrions parler de trahison.

Caroline Fourest

Caroline Fourest est l’auteur de Inna, consacré à l’une des leaders du mouvement féministe et marxiste ukrainien FEMEN