Réseaux sociaux : génération trouillards

Le débat sur les réseaux sociaux vire parfois au concours de pleureuses. Où la violence des réactions rend la franchise périlleuse.

Le militantisme issu des grands débats du XIXe siècle qui nous a longtemps structurés n’a plus d’héritiers, ni d’organes, ni même de porte-voix, pour continuer à transmettre. Et la relève a de quoi déprimer.

La génération qui vient n’est pas dépolitisée. Elle s’engage sur les réseaux sociaux, sur des causes qu’elle pioche, selon les tendances du moment. D’une certaine façon, elle est moins partisane, mais aussi volatile, influençable et rarement courageuse. C’est même l’un de ses traits marquants : la peur d’offenser, et donc de penser.

Quand on a grandi avec et sur les réseaux sociaux, on est à la fois plus narcissique et plus susceptible. On craint surtout pour sa réputation. Chaque fois qu’une idée jaillit, une meute vibre dans votre poche pour vous rappeler à l’ordre. Voilà qui n’incite guère à la témérité.

Penser différemment, c’est prendre le risque d’être pris en chasse, de perdre des amis virtuels, de voir sa cote sociale baisser. La pire chose qui puisse arriver à un jeune. Comme la plus grande insulte, celle qui peut vous valoir bannissement, est d’être soupçonné de racisme ou d’une phobie quelconque, ne vous étonnez pas d’en voir si peu prendre des risques et des coups sur des sujets sensibles.

Il existe bien sûr des exceptions qui rassurent. Des comportements partisans, un peu old school, qui perdurent. On trouve toujours des jeunes pour aimer la radicalité. Ils choisissent de s’engager à l’extrême droite ou à l’extrême gauche, selon leur environnement amical et familial. Mais les autres ? Où s’engagent-ils et osent-ils encore penser ?

Comme l’engagement numérique fonctionne par tribus, tout les pousse vers un militantisme communautaire. Il n’est pas négatif en soi, sauf lorsqu’il se caricature et tourne au victimaire. C’est le danger de l’identity politics. Les grands débats idéologiques ont muté vers des revendications sectorielles, où chacun exige sa part du gâteau comme seul projet commun. Un concours de pleureuses qui sied parfaitement à l’engagement virtuel. La combinaison des deux, le fond et la forme, donne cette atmosphère particulière, où la seule convergence des luttes – une intersectionnalité à la dérive – vise par exemple à brider la quête d’émancipation féministe par peur d’offenser… des machistes qui vous accusent de racisme.

Il suffit d’observer l’état mental et politique des associations de droits des femmes et LGBT pour mesurer l’ampleur du désastre. Plusieurs associations censées se battre pour l’égalité et le progrès sont infestées de militants tétanisés à l’idée de critiquer le voile ou le fanatisme montant par peur d’offenser. Certains vont jusqu’à s’allier avec des intégristes sexistes et homophobes pour avoir l’air tendance. Ne leur dites pas qu’ils ont basculé du côté de la réaction, ils ne savent plus penser en termes de progrès ni même de dominants/dominés. Chez eux, toute complexité idéologique se résume à la grande alliance virtuelle des minorités.

Cette vision simpliste des identités et du débat d’idées, promue en France par la Fondation Obama et ses réseaux, mène à tous les excès. Aux Etats-Unis, des étudiants noirs demandent des safe rooms pour rester entre soi, quand certains en profitent pour installer des tapis et prier. Le corps enseignant, lui, est terrorisé à l’idée d’aborder certains sujets jugés tabous et offensants, comme le voile, Charlie Hebdo, o même savoir… s’il faut vraiment changer de sexe à 10 ans. Des thèmes qu’il est presque impossible d’aborder sans risquer de déclencher une émeute, un boycott, voire une campagne aboutissant à vous faire virer.

C’est évidemment la mort assurée de la transmission universaliste. Un autre facteur, plus délicat à aborder, y concourt. La baisse générale du niveau de QI. C’est un fait. Nous perdons 3 à 4 points par décennie. Notre mode de vie interconnecté, la façon dont nous sommes incapables de nous concentrer sans zapper ou cliquer, a segmenté nos cerveaux. Non seulement nous avons peur de penser, mais nous sédimentons plus lentement, et de façon plus fragmentée. De quoi assurer le succès d’un militantisme peureux et identitaire au détriment de l’abstraction et de l’utopie. Il faudrait une nouvelle rupture technologique pour remuscler nos cerveaux. Ainsi qu’un nouveau logiciel idéologique pour relancer la machine à voir plus loin que nos identités. Autant dire que cela demande un peu de courage.

Caroline Fourest

Marianne, 23/6/18

Médine ou le syndrome du Bataclan

Si vous rêviez d’entendre le rappeur Médine crucifier la laïcité et vomir en chantant sur Charlie au Bataclan, c’est trop tard. Tous les billets sont déjà vendus. Le spectacle affiche complet. On espère que le pourcentage récolté permettra au moins de réparer les derniers impacts de balles sur la moquette et laver le sang séché. En revanche, on ne voit pas bien comment nettoyer cet immense glaviot lancé à la figure des victimes.

Moins de trois ans après les attentats de Paris, cette affiche résume à elle seule le renoncement d’une partie du pays à mener la bataille culturelle et morale contre l’islamisme.

Ainsi le Bataclan, qui a refoulé des membres du groupe Eagles Of Death Metal en raison de propos polémiques, ne montre pas la même exigence envers le rappeur Médine. Que des marchands de salle touchés par un tel drame ne voient pas l’énormité de programmer un tel chanteur laisse sans voix. Qu’on ne puisse même pas s’en émouvoir sans entendre de mauvaises langues crier à la censure ou au racisme, comme le tragico-comique Yassine Belattar, promu conseiller par l’Elysée, permet de mesurer l’emprise du syndrome de Stockholm qui nous gagne et nous ronge. Les djihadistes renonceraient à commettre des actes d’une telle cruauté s’ils renforçaient notre détermination. Heureusement pour eux, chaque fois qu’ils frappent, il se trouve des supplétifs pour finir leur travail et nous désarmer en nous culpabilisant.

Le rappeur Médine fait partie de ces agents de désarmement culturel. Ses chansons et son album Jihad intoxiquent les oreilles de toute une jeunesse, la monte contre une autre, contre son pays, contre elle-même. Quand il ne pose pas en tendant le bras façon quenelle, il fredonne « Crucifions les laïcards comme à Golgotha ». Voilà pour le credo. Et voici le couplet : « Ils n’ont ni Dieu ni maître à part maître Kanter. Je scie l’arbre de leur laïcité avant qu’on ne le mette en terre. »

Dans ses clips, les hommes portent la barbe longue et les femmes, le niqab. Dans son monde, il y a les musulmans et les autres : « On ira tous au paradis, tous au paradis on ira. On ira tous au paradis, enfin seulement ceux qui y croient. » Et, bien sûr, il y a la loi et au-dessus la charia : « En me référant toujours dans le saint Coran. Si j’applique la charia, les voleurs pourront plus faire de main courante. »

L’homme ne se contente pas de rapper en chœur avec les intégristes. Il a cofondé une association, Havre de savoir, qui justifie la haine contre les yézidis, cette minorité religieuse persécutée par Daech. Dans une vidéo postée sur Internet, son principal animateur explique à ses ouailles qu’ils adorent Satan, ne descendent pas d’Adam et Eve, et sont donc en dehors de l’humanité… En plein génocide ! C’est permis, au nom de la liberté, de s’exprimer et de s’associer. Mais faut-il vraiment l’encourager ? Il se trouve des « responsables » pour légitimer cette propagande. La mairie du Havre de l’actuel Premier ministre leur a prêté des salles pour se réunir et donc recruter.

Le rappeur Médine a aussi pu compter sur la complaisance de Jean-Louis Bianco, conforté à la tête de l’Observatoire de la laïcité par ce gouvernement, malgré sa collaboration active avec tous les antilaïques. On se souvient de cet appel porté par l’observatoire en compagnie du rappeur Médine et de groupes islamistes qui exigeait de s’unir contre les amalgames – des « laïcards » ? – juste après les attentats du Bataclan. Devant l’émotion suscitée, Jean-Louis Bianco a défendu l’humour noir du rappeur en expliquant : Charlie dit « bien pire ». Il a gardé son poste.

Quelle misère politique. Ne l’appelez plus syndrome de Stockholm, mais syndrome du Bataclan.

Un sursaut moral suppose une vraie mobilisation culturelle contre le fanatisme. Au lieu de quoi, le Bataclan a rouvert pour mieux programmer Médine, l’Observatoire de la laïcité le défend comme moins pire que Charlie, le Parti de gauche – censé défendre la séparation – a fait élire une députée qui multiplie les conférences avec le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF, principale association de lutte contre la laïcité), et l’Union nationale des étudiants de France (Unef, réputée former une jeunesse progressiste) se fait représenter par une femme qui porte le voile de la pudeur et de la soumission à Dieu. A croire que les djihadistes ont bien raison de nous frapper. Plus ils cognent, plus les digues censées leur résister semblent s’enfoncer.

Caroline Fourest

Marianne, 16/6/18

La tentation du crucifix

Tous les pays européens sont traversés par le ressentiment après ces années d’attentats. Chacun encaisse le contrecoup à sa façon, selon ses spécificités culturelles et ses anticorps. Dans un pays aussi peu laïc que l’Allemagne, le controversé ministre-président de Bavière (CSU) réclame qu’on ressorte les crucifix pour les clouer au mur de chaque administration dépendant de son Land. Une annonce guidée par le désir de récupérer l’électorat de l’AfD en vue des prochaines échéances régionales. Elle fait débat et choque. Tant mieux. Un jour, on s’y habituera peut-être…

Au Danemark, où le centre droit s’inquiète des croupières taillées par l’extrême droite, le gouvernement a réagi autrement. Il a fait voter une loi interdisant le voile intégral dans l’espace public. Un texte qui a su fédérer les voix des différents partis, des populistes aux sociaux-démocrates. Ces deux mesures politiques ont beau procéder du même climat, de la même angoisse, elles ne portent pas le même esprit, ni ne plantent les mêmes graines pour l’après.

Brandir le crucifix comme s’il allait protéger la population chrétienne des vampires islamistes nous ramène cent ans en arrière. Au temps où l’Etat se disait religieux pour mieux manipuler les foules superstitieuses. Même l’Eglise allemande s’inquiète de cette instrumentalisation grossière. En un symbole, voilà ravivé le spectre des guerres de Religion que la sécularisation a mis tant de siècles à éteindre.

Afficher une croix sur des bâtiments publics ne détruit pas seulement l’égalité, mais la notion même de citoyenneté, placée par la force des symboles sous le respect d’une identité religieuse supérieure. Il n’existe pas plus court chemin pour abandonner de soi-même tous les acquis de la sécularisation menacés par les fanatiques que l’on prétend combattre ou repousser. En plus d’exciter le mal-être dont se nourrissent les extrêmes.

On connaît les excès du multiculturalisme. Voici ceux du monoculturalisme, tout aussi destructeurs de ce qui permet de « faire société ». Ces deux tentations – celle des accommodements raisonnables au nom du particularisme et celle de la domination culturelle – se conjuguent pour faire reculer la sécularisation et menacer l’égalité.

Même si elle tente de répondre aux mêmes peurs, l’interdiction du voile intégral qui gagne l’Europe propose une autre voie. A partir du moment où la loi ne pointe pas du doigt une religion mais bien le fait de « dissimuler son visage », ces lois préservent l’espace public d’un symbole ségrégationniste nuisant à l’égalité comme à la sécurité. C’est une démarche à l’opposé de l’imposition d’un symbole de domination culturelle comme le crucifix puisqu’elle vise, au contraire, à protéger l’espace public d’un particularisme. Elle conduit au droit à l’indifférence, et non au droit à la différence, à la neutralité plutôt qu’au choc des identités.

Ceux qui ne pensent qu’en termes de minorités/majorité n’y voient qu’un moyen de brimer une minorité puisque le niqab est associé – par la force des intégristes – à l’islam. Ils oublient d’analyser la situation en termes de dominants/ dominés. Car c’est bien l’usage d’un vêtement au service d’un projet de domination qui est visé. Ce qui change tout, notamment l’esprit de l’interdit, protecteur de l’égalité plus qu’il ne détruit une liberté.

Les opposants à la loi sur les signes religieux à l’école publique, ou à l’interdiction du voile intégral dans l’espace public, n’ont jamais voulu l’entendre. Ils continuent de présenter ces lois comme vexatoires et menant à la fièvre identitaire. En fait, ces mesures ont contenu cette fièvre en lui proposant une alternative. Entre interdire le voile intégral et imposer le crucifix, la France a bien choisi. Désormais, d’autres pays européens prennent ce même chemin. Il faut s’en réjouir. Mais il faut se tenir à cette voie et à elle seule. Si, un jour, en plus d’interdire le niqab, ces mesures visaient à imposer des crucifix sur les bâtiments publics, la digue tomberait. Dès lors, il n’y aurait plus d’alternative. Et la fièvre identitaire balaierait notre passion courageuse pour l’égalité.

Caroline Fourest

Marianne, 9/6/18

Un « mâle blanc » pour président

Fidèle à sa vision libérale anglo-saxonne, Emmanuel Macron a manifestement décidé de flatter tous les travers qui minent le modèle français. Quand il s’adresse aux catholiques, il les encourage à se montrer plus « politiques » au nom d’une laïcité « apaisée » qui renonce au combat. Quand il doit annoncer un plan sur la banlieue, il joue du vocabulaire communautariste pour mieux abandonner les quartiers populaires.

Le tour de passe-passe est d’un cynisme incroyable. Ainsi donc, si Emmanuel Macron renonce aux propositions ambitieuses du rapport Borloo qu’il a lui-même commandé, ce n’est pas parce qu’elles coûtent trop cher ou qu’il s’en fiche, mais parce qu’il ne servirait à rien d’écouter deux « mâles blancs » sur la banlieue.

L’expression n’est pas choquante lorsqu’elle sert à souligner le machisme. Elle le devient lorsqu’elle singe l’antiracisme pour enterrer l’égalité des chances.

Fidèle à la politique déjà menée avec l’Anru, le rapport Borloo proposait de continuer à concentrer les moyens sur les quartiers qui en ont le plus besoin, à créer une ENA locale, des campus numériques ; bref, à tout entreprendre pour permettre l’essor d’une future élite. Un plan ambitieux et coûteux. Que suggère Emmanuel Macron ? De laisser les banlieusards se démerder tout seuls. Quand on veut, on peut. Chacun pour soi et l’Etat pour les plus riches, voilà sa philosophie profonde. Un pur libéralisme qui maquille son égoïsme et sa sauvagerie en jouant au sympathisant des indigènes de la République. Derrière sa sortie sur les « mâles blancs », mine de rien, le président vient de faire une belle économie sur le dos des banlieues. La République, elle, va le payer cher.

La politique du chacun pour soi ne peut que détériorer le service public,diminuer le nombre de travailleurs sociaux et d’éducateurs, et affaiblir bien d’autres relais de l’autorité républicaine, dans les zones où la dérive guette. On sait bien quels sont ceux qui avancent à chaque fois que l’Etat recule : les radicaux. En prime, le président leur offre une victoire sémantique : réduire le débat d’idées à l’origine de ceux qui les portent. Ce n’est plus la République du mérite mais celle des origines. Tout ce qu’il faudrait combattre, Macron le flatte.

Qui promeut-il pour parler de la ville à la place d’un élu de terrain comme Borloo ? Yassine Belattar. Encore un « mâle » mais « beurgeois », sans aucune qualification pour parler sur ces sujets, si ce n’est ses origines et son ambition de remplacer Dieudonné dans le cœur du public de Beur FM. Quand il ne sert pas la soupe au dîner du CCIF pour qu’une bonne musulmane puisse gagner un dîner en tête à tête avec Tariq Ramadan, le chouchou du président insulte et menace toute personne qui prétend défendre la République et la laïcité. Son agressivité redouble quand il s’agit d’un Français arabe plus médiatisé que lui. Un drame personnel qu’il vit comme la preuve que la République n’est jamais assez bonne avec lui. Bel exemple de carriérisme promu par notre président. Dans la République libérale d’Emmanuel Macron, il vaut mieux consulter un arriviste qui fait des claquettes qu’un républicain qui coûte cher.

C’est exactement la dérive de la gauche américaine. Celle qui a conduit au naufrage intellectuel dans lequel elle se débat toujours. Alors qu’elle renonçait à une politique défendant le welfare state, elle s’est lancée dans un concours de vocabulaire politiquement correct pour conserver l’électorat minoritaire. Contrairement à ce que nous explique la droite antiféministe, le problème n’est pas que la gauche quitte le registre de la seule lutte des classes pour s’intéresser aux questions de société et aux discriminations. Le problème est de s’y intéresser de façon clientéliste et non universaliste. Il est logique que la gauche se passionne pour l’égalité et ses nouveaux combats.

Mais, si son but est de multiplier les formules creuses ou d’encourager la communautarisation victimaire pour masquer son renoncement à l’égalité des chances, alors il ne faut pas s’étonner de voir émerger des candidats de la revanche comme Donald Trump. Emmanuel Macron s’est imposé parce qu’il était un moindre mal entre un candidat de droite totalement discrédité et une candidate d’extrême droite. Il nous est même apparu neuf et rafraîchissant. Et s’il n’était qu’une Hillary Clinton en caleçon ?

Caroline Fourest

Marianne, 6/6/18

Menaces sur le droit à l’IVG

Emmanuel Macron n’avait aucun besoin d’inciter les catholiques à se mêler davantage de politique ou de questions temporelles. S’il est bien un sujet de société qui passionne les chrétiens politiques, c’est le droit à l’avortement. Et ils se mobilisent déjà bien assez pour le faire reculer. Aux Etats-Unis, ce droit ne tient plus qu’à un fil : une voix ou deux à la Cour suprême. Sur le terrain, tout a été tenté pour détériorer les conditions dans lesquelles les femmes américaines avortent. Elles sont plus mauvaises que dans les années 80. Surfinancés, des groupes chrétiens fanatiques multiplient les actions de lobbying pour faire voter des lois limitant le recours à l’avortement Etat après Etat. En face, les défenseurs des droits des femmes sont plus démunis que jamais. Donald Trump, qui n’était pourtant pas le candidat de la droite religieuse, s’apprête à couper les aides directes et fédérales des centres de planification familiale encourageant le droit à l’avortement.

Cette politique, déjà menée par Ronald Reagan et George Bush, contribuera à asphyxier le droit des femmes à disposer de leur corps partout dans le monde. En effet, les plannings américains financent souvent les plannings des pays émergents. Couper les crédits aux Etats-Unis induit, par ricochet, de faire reculer la planification familiale dans les pays asiatiques, arabes et africains. La droite américaine vient donc prêter main-forte aux islamistes pour menacer les droits des femmes.

L’Europe ne résiste pas mieux à cette tenaille intégriste. Le risque de nouveaux attentats alimente un repli identitaire chrétien qui nous ronge de l’Est à l’Ouest. L’Irlande tente d’avancer en organisant un référendum pour lever l’interdiction d’avorter inscrite dans sa Constitution depuis 1983. Mais son résultat est incertain.

Ailleurs, tous les signaux sont au recul. En Croatie, plus de 10 000 manifestants ont demandé la remise en cause du droit à l’avortement, à l’initiative de l’Eglise catholique. Une nouvelle loi est en discussion. Il est peu probable qu’elle aille vers une libéralisation. En Pologne, le gouvernement s’apprête à rendre quasi impossible un droit déjà limité aux cas de malformation sévère, de danger pour la santé de la femme enceinte ou de viol. Les Polonaises attachées à leur liberté doivent se battre pied à pied pour empêcher cette marche arrière. L’heure n’est décidément plus aux progrès.

En Hongrie, les autorités diligentent carrément des enquêtes contre les centres pratiquant des interruptions de grossesse. Le gouvernement populiste prorusse d’Orban ne cesse d’alimenter l’hystérie anti-Soros, un milliardaire américain qui finance mondialement les centres de planification familiale. Cette stratégie antiaméricaine autant qu’antiféministe fait écho aux campagnes de propagande menées depuis des années par la Russie de Poutine, très active derrière tous les mouvements cherchant à radicaliser l’identité chrétienne de l’Europe.

C’est la grande différence avec les années précédentes. Les mouvements intégristes chrétiens, hostiles aux droits des femmes, ont toujours existé. Jusqu’ici, ils pouvaient compter sur le soutien puissant de l’Eglise, mais pas sur celui des Etats ni des sociétés. Depuis quelques années, leur projet de réaction rencontre un écho croissant dans la population européenne et croise en prime l’agenda géopolitique d’une grande puissance qui a décidé de déstabiliser son voisin européen pour rebâtir une ère d’influence – quasi impériale – sur la base de l’identité chrétienne.

On aurait tort de penser que ce mauvais vent d’est se diluera comme le nuage de Tchernobyl. Il voyage. Si on le laisse souffler, il contaminera bien vite tout le paysage européen. Surtout si la menace d’attentats islamistes continue d’alimenter les peurs et donc la tentation du repli identitaire. Coincé entre les barbus et les croisés, le corps des femmes et leur liberté s’annoncent comme les grands perdants du choc des identités viriles. Les féministes y sont habituées. Elles résisteront. Tout ce qu’elles demandent, c’est que des leaders qui se veulent proeuropéens et modernes comme le président français cessent d’encourager cette réaction. Ce qu’il fait lorsqu’il flatte en même temps une vision aseptisée de la laïcité et une vision politique de la religion.

Caroline Fourest

Marianne, 25/5/18

Une caméra a-t-elle un genre ?

Comme l’ont rappelé Cate Blanchett et les 81 femmes qui ont gravi les marches du palais pour réclamer plus d’égalité dans le 7e art, une seule réalisatrice a obtenu la Palme d’or au Festival de Cannes. Il ne s’agit pas de réclamer qu’on attribue les prochaines Palmes en raison du genre de sa réalisatrice et non des qualités du film. Simplement de souhaiter qu’on voie plus de films signés par des femmes capables de rivaliser avec ceux réalisés par des hommes. Les créateurs de fictions façonnent nos représentations. A partir de leur pupille et de leurs fibres, ils font rentrer le monde dans leur univers. D’où l’importance de varier ces regards. Ils seront toujours plus différents d’un être à l’autre que d’un genre à l’autre. Plusieurs réalisateurs masculins nous ont offert de magnifiques odes féministes. Comme Ridley Scott avec Thelma et Louise.

Ou George Cukor, quarante ans plus tôt, avec Madame porte la culotte, interprété par l’immense Katharine Hepburn. Au début du XXe siècle, il n’existait qu’une seule femme capable de produire un film aux Etats-Unis, Alice Guy. Elle s’appelle Alice Guy est le titre d’un beau documentaire signé Emmanuelle Gaume qui lui rend hommage et ranime sa pellicule.

Un siècle plus tard, il existe toujours aussi peu de productrices à Hollywood, mais bien plus de femmes fortes à l’écran. La force est officiellement avec elles. Dans Star Wars, elles n’ont plus seulement d’étranges coupes de cheveux, mais enfin des sabres laser. Depuis Lara Croft, elles ont même des muscles, mais aussi de magnifiques bras dans Wonder Woman. Un film d’action à gros budget enfin réalisé par une femme, tout comme le Star Trek 4 qui s’annonce. Parmi celles qui ont ouvert cette voie, la réalisatrice Kathryn Bigelow ( Zero Dark Thirty et Démineurs) a su s’émanciper du genre intimiste, presque domestique, dans lequel les réalisatrices se sont enfermées et parfois se complaisaient. Ces noms et ces films restent des exceptions.

Un chiffre revient comme une gifle chaque année dans les statistiques exigées par le ministère de la Culture pour mesurer les progrès de l’égalité dans le monde artistique : à peine 20 % des films français sont réalisés par des femmes !

Toutes les sociétés s’organisent pour faire douter les femmes d’elles-mêmes

Et, bien sûr, elles ne réalisent que des films à petit budget. C’est ici que le bât blesse, là que la vraie sélection s’opère : au niveau du montage financier.

Produire un film ressemble à un parcours du combattant absolument interminable et éreintant. Parvenir au bout de ce saut d’obstacles demande une confiance en soi et une obstination absolues. Or, c’est justement ce qui manque aux femmes.

L’assurance n’est pas innée ni naturelle ; elle est le fruit d’une éducation.Toutes les sociétés s’organisent pour faire douter les femmes d’elles-mêmes, dès qu’elles émettent leurs premiers sons. Un petit garçon est autorisé à faire du bruit, à se faire remarquer, comme un petit roi. Tandis qu’une petite fille est éduquée pour être une princesse, qui brille par son silence ou ses robes. Comment s’étonner qu’en grandissant les petites filles veuillent plus souvent être actrices que réalisatrices de films de guerre…

L’actrice comme l’acteur sont plus souvent des objets (de fantasme) que des sujets. Ce qui les place souvent dans un état d’extrême insécurité.

C’est encore plus vrai pour les comédiennes, bien plus scrutées pour leur physique que leurs collègues masculins. Les acteurs peuvent avoir du ventre, peu de cheveux, et jouer des rôles de don juan. Les actrices, elles, doivent surmonter des regards bien plus exigeants, qu’ils émanent des réalisateurs, des distributeurs ou des spectateurs. Cela ne facilite pas l’émergence de gueules atypiques, qui existent, certes, mais demeurent si rares. De Simone Signoret à Meryl Streep, elles ont défié le diktat de la femme lisse et objet. Il reste tant à imaginer. Tant de personnages atypiques naîtraient si davantage de femmes réalisaient. Pour cela, elles doivent apprendre à croire en elles et il faut que l’industrie du cinéma leur fasse davantage confiance. Que les jurés du CNC acceptent de soutenir des films plus ambitieux, même quand ils viennent de jeunes réalisatrices. Que les distributeurs acceptent de prendre des risques et de miser sur elles. C’est ainsi, et non en instaurant des quotas ou en misant sur la mauvaise conscience des festivals, que l’on révolutionnera vraiment la pupille du 7e art. Et donc notre regard.

>> Elle s’appelle Alice Guy, d’Emmanuelle Gaume.

 

Caroline Fourest

Marianne, 20/5/18

L’enfer des prêtres pédophiles

Une nouvelle affaire de viols sur mineurs vient d’éclater dans une communauté catholique traditionaliste du Pas-de-Calais. Elle concerne, comme souvent, l’une de ces communautés intégristes à qui on devrait interdire – une bonne fois pour toutes – de pouvoir ouvrir une école, même hors contrat. Que cet enfer scolaire et humain ait pu perdurer alors qu’un adolescent s’était pendu et que des rumeurs circulaient relève du scandale. Au lieu de hurler contre le « droit à l’enfant » lorsque des couples de même sexe veulent fonder une famille, la droite catholique devrait cesser de protéger ces communautés de l’enfermement et du viol. Elle s’y oppose chaque fois que le ministère de l’Education nationale tente de réguler ces écoles hors contrat, très souvent tenues par des groupes sectaires et douteux, qui montent nos enfants contre la République. Et, parfois, vont jusqu’à en violer certains.

Par-delà la France, des légions d’écoles et de « communautés » brisent ainsi des enfants, sur tous les continents, et depuis des siècles. Chaque famille connaît, sait ou tait une histoire. Ces drames se ressemblent et se répètent. A chaque fois, l’Eglise se dit « attristée ». Depuis la démission de Benoît XVI et l’arrivée du pape François, elle coopère enfin avec la justice. Tout le monde s’en réjouit. Pourtant, rien ne changera vraiment tant que l’Eglise ne se penchera pas sur la racine d’un mal qui concerne tout le monde, mais qui la touche tout particulièrement.

Aveuglée par son homophobie profonde, l’Eglise croit s’en prémunir en faisant la chasse à ses prêtres homosexuels. C’était la consigne édictée par Benoît XVI, en réponse aux accusations de complaisance dont l’Eglise a fait l’objet.

Outre qu’elle risque ainsi de perdre bien des serviteurs, elle doit d’urgence apprendre à faire la différence entre les séminaristes qui viennent à l’Eglise pour vivre entre garçons et ceux qui viennent à elle pour abuser d’enfants… Pour cela, il faudrait qu’elle apprenne enfin la différence entre homosexualité et pédophilie.

Bien que la plupart des violeurs d’enfants soient de bons pères de famille hétérosexuels, leurs pulsions n’ont rien à voir avec une orientation sexuelle. Ils violent indistinctement des petites filles ou des petits garçons. Ce qu’ils recherchent, c’est un corps innocent et sans défense. Une pulsion à l’opposé d’un désir entre adultes consentants. L’Eglise n’y comprend rien. A force de diaboliser le désir, elle maintient ses membres dans une immaturité sexuelle qui favorise cette transgression infantile.

Pourquoi abrite-t-elle autant de violeurs d’enfants ? Voilà la question qui devrait l’obséder au lieu d’empêcher la liberté d’aimer entre adultes. Si l’on est honnête, on reconnaît volontiers que tout ne relève pas de sa responsabilité. Comme le métier d’animateur ou d’éducateur, la fonction de prêtre attire logiquement ceux qui cherchent la compagnie des enfants… En revanche, l’Eglise est responsable de ses enseignements et d’un climat facilitant le passage à l’acte de ses violeurs. Un cocktail explosif entre loi du silence, tabou, sacralité du prêtre et immaturité sexuelle.

L’organisation sociale et morale de l’hypocrisie sexuelle, loin de contenir les pulsions, les excite.

Mais, en prime, elle muselle la parole des victimes. Toutes les victimes de viol payent cher le fait d’oser briser le silence… C’est encore plus vrai quand leur violeur est membre de l’Eglise. La sacralisation du rôle du prêtre lui permet de se croire tout-puissant, et donc le pousse à la tentation d’en abuser.

Elle crée de fait une forme de protection et d’impunité qui explique pourquoi tant de pédophiles passent à l’acte une fois prêtres.

Si l’Eglise souhaitait vraiment ne plus attirer ou abriter ces violeurs, elle ne pourrait pas se contenter de collaborer avec la justice une fois que le mal est fait. On ne répare pas si facilement ses fautes quand les corps et les âmes sont brisés. Le mieux, c’est de se réformer à temps pour éviter le drame. Cela suppose que l’Eglise se remette en question bien plus profondément et repense toute sa vision en matière de sacré, de pouvoir et de sexualité. Avant d’observer le moindre progrès, on risque bien d’attendre plus longtemps encore qu’à Hollywood après le scandale Weinstein.

Caroline Fourest

Marianne, 12/5/18