En attendant « Sœurs d’armes »

Après plus de vingt ans passés à combattre par les mots et l’image, près de 19 livres, 21 documentaires et un court-métrage, j’ai décidé d’écrire une nouvelle page : réaliser mon premier long-métrage de fiction. Il a fallu trois ans pour écrire, trouver les financements, réaliser et montrer « Soeurs d’Armes ». Une épopée de femmes inspirée de faits réels, du parcours de survivantes et de combattantes que j’ai rencontrées au Kurdistan . Une histoire de sororité et de camaraderie, entre une survivante Yézidie et des combattantes venues du monde entier pour se battre aux côtés des Kurdes contre les jihadistes. Un film de guerre féministe. A découvrir au cinéma à la rentrée.

Pour lire l’histoire du making off

Pour suivre le film sur Instagram

 

 

Mes documentaires

• Parcs de la paix. Le dernier rêve de Nelson Mandela

•  Cahiers de doléances (LCP 2014-2015)

– Le blasphème en danger ?

– Haro sur les Roms ?

– Touche pas à mon genre ?

– Anti-Islam, la France ?

– Minorités ! Deux poids, deux mesures ?

– Trop d’immigrés ?

– Trop d’incivilités ?

• L’Hiver Turc

• Nos seins, nos armes ! 

Une colère sans fin

On nous promettait une pièce avant-gardiste, sans metteur en scène ni producteur, qui allait révolutionner nos vies grâce à l’improvisation. Les premiers actes semblaient sympathiques. Pour une fois, les spectateurs montaient sur scène.

Réchauffés par la lumière, ils pouvaient enfin parler et se faire entendre. Ce n’était ni une grève ni un mouvement social, plutôt une jacquerie antitaxe. Mais l’opposition crut au miracle. Dans la nuit où elle agonisait, elle prit les vessies pour des lanternes, la foule pour le peuple, et le premier gilet fluo venu pour un phare.

Les rares qui refusaient de s’emballer se firent conspuer : « mauvais public », « mépris de classe »…

Sur scène, pourtant, le texte s’est mis à dérailler. Ceux qui ne portaient pas de veste jaune ne pouvaient plus circuler. Des « gilets » portant cagoule détruisaient les gradins, les sièges, les Abribus, les vitrines, et tout ce qui n’était pas leur reflet. A leurs côtés, on continuait à scander comme si de rien n’était. Pis, des représentants de la nation applaudissaient, telles des groupies fascinées. Une guerre d’usure commença. Le maintien de l’ordre dérapa. Spectateurs écrasés, comédiens éborgnés, gardiens rossés, journalistes tabassés… Samedi après samedi, le mirage virait au carnage.

Sans parler de la casse humaine et de l’image donnée à l’étranger, ces manifestations censées améliorer le pouvoir d’achat auront coûté cher au pays. Un demi-point de croissance, 2 milliards d’euros de manque à gagner. Des salariés ont perdu leur emploi. Pour eux, les fins de mois sont plus difficiles que jamais. La petite troupe des « gilets », elle, continue à jouer, toujours plus fort, et de plus en plus faux. Comme si de rien n’était. Comme si elle n’avait jamais été entendue.

Le président leur a concédé 10 milliards, la suppression de la taxe maudite et un « grand débat national » pour formuler leurs doléances. Rien n’y fait. Au 14e rappel, les troupes ont fondu, mais un carré de comédiens tient à rester sur scène. Ils y ont pris goût, et un peu le melon. Quand ils n’envisagent pas un coup d’Etat militaire, leurs vedettes exigent la dissolution de l’Assemblée (renouvelée comme jamais), la démission d’un président démocratiquement élu il y a un peu plus d’un an et un référendum… Pour savoir quoi demander.

Le président n’est pas contre. Du coup, les « gilets » s’y opposent. Jérôme Rodrigues l’a dit lui-même : « Y a pas besoin d’un référendum pour comprendre que la France a juste faim ! »

On est bien d’accord. Mais, du coup, pourquoi bloquer le pays et l’affamer ?

En démocratie, on manifeste pour s’opposer à des lois ou à des taxes. Quand on veut plus, on écrit un programme et on le soumet au peuple, le vrai. Des « gilets jaunes » y ont songé. Depuis, leurs chers camarades hésitent entre les tondre et les guillotiner. Avec ou sans gilet jaune, artiste ou journaliste, il n’est pas possible d’émettre la moindre réserve sans être exclu du « peuple » ou se faire insulter. Alain Finkielkraut – qui les avait pourtant loués – a manqué de se faire lyncher : « Rentre chez toi à Tel-Aviv ! Le peuple, c’est nous ! » L’énième symptôme d’une fièvre antisémite qui ravage le pays. Sur Twitter, quelques télégraphistes de la Pravda (pardon, on dit « Le Média ») et un célèbre avocat du Qatar préfèrent ironiser : « Mais qu’allait faire Finkielkraut dans cette galère ? » C’est vrai, quoi, un juif qui ose marcher dans les rues un samedi, ne serait-ce pas une provocation ? Ou un coup du gouvernement ? Pourquoi pas du Mossad… Tout sauf « désespérer Billancourt ». En 1956, ils auraient méprisé ceux qui manifestaient au prix de leurs vies contre le totalitarisme soviétique dans les rues de Budapest. En 2019, ils croient faire peuple en soutenant coûte que coûte ceux qui bravent la démocratie. Que faut-il donc pour les réveiller ? Un pogrom ? Un coup d’Etat armé ?

Puisqu’ils se taisent, il faut bien le dire. Cette pièce qui s’éternise n’a plus ni queue ni sens. Si les « gilets jaunes » voulaient vraiment améliorer le pouvoir d’achat dans ce pays, ils cesseraient de manifester aux côtés des malfaisants, trouveraient d’autres moyens de s’exprimer (des happenings ludiques et sans danger) et surtout ils nous proposeraient une solution. Un truc un peu has been qu’on appelle… une revendication. Sans quoi, il ne restera de ces « actes » qu’une colère sans fin, fétide et stérile.

PAR CAROLINE FOUREST
22 février 2019

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La Ligue du LOL : « concours de bites » sur Twitter

Ça sent le renfermé, la bière et le vestiaire. Avec les révélations sur la Ligue du LOL, un #MeToo saison 2 commence en France. Une prise de conscience qui n’a pas fini de secouer le monde du journalisme et bien au-delà. Les bons vieux clubs masculins que l’on croyait réservés à l’ancien monde ont donc rouvert. Sur Twitter ou dans certaines rédactions, ces nouveaux « boys club » servent à prendre en chasse et à bander ensemble… Mais aussi à piquer des postes et à écraser la moindre concurrence, sexuelle ou professionnelle.

On ne sentirait qu’une vieille odeur de pisse mêlée à de la testostérone si ces pratiques n’allaient pas jusqu’au harcèlement, cyber et réel. Vous pensiez que le nouveau monde serait plus égalitaire que l’ancien ? Il est ouvert à tous.

Mais, pour s’imposer à la table des seigneurs, tous les moyens sont bons : la chasse et la domination. Or, dans ce domaine, les hommes possèdent une longueur d’avance de plusieurs millénaires.

Au premier temps de l’émergence des blogs et de leurs ministars, déjà, une petite bande de « barons blogueurs » semble avoir utilisé son pouvoir naissant pour conquérir en humiliant. Le mouvement « Jamais sans elles », dont les animatrices sont présentes dès les débuts des réseaux sociaux, se souvient d’un machisme numérique façon « Game Of Thrones » pour marquer son territoire.

Puis ce fut l’ère des premières années de Twitter et la grande époque de la Ligue du LOL, particulièrement active jusqu’en 2013. Un petit groupe de caïds aux dents rayant le parquet s’est mis à « blaguer » en bande pour voir qui avait la plus grosse… envie de réussir. Leurs saillies ciblent surtout les femmes du même milieu, actives et féministes, mais aussi des gays ou des « mâles » hétéros concurrents.

L’écrivain Matthias Jambon-Puillet a vécu l’enfer – des animations GIF le montrant en train de sucer des pénis envoyées à des mineures sous son nom -, juste parce que l’un des frustrés de la Ligue du LOL convoitait sa petite amie et qu’elle lui avait dit non. Les femmes « concurrentes » ont pris encore plus cher. Chaînes de montages pornographiques, canulars téléphoniques et rumeurs pour les faire craquer.

A l’époque, intermittente et en situation précaire, Florence Porcel s’est vu prendre en chasse par un membre de la Ligue du LOL. Sentant la faille, il l’a appelée en se faisant passer pour un rédacteur en chef voulant l’embaucher, pour pouvoir l’enregistrer, mettre la conversation en ligne, l’humilier et bien se marrer. Le « gag » est resté en ligne pendant des années, jusqu’à ce que le scandale éclate et que David Doucet reconnaisse en être l’auteur. Il risque d’être viré pour « faute grave ». La vraie mauvaise blague, c’est qu’entre-temps l’homme est vraiment devenu rédacteur en chef… des Inrocks, ce temple du machisme branché, toujours prêt à mettre en couverture Bertrand Cantat ou Mehdi Meklat, l’une des stars déchues de l’insulte en ligne. Une ligue du TOC et du LOL à lui tout seul.

C’est la troisième ère de ces « boys club ». A force de s’entraider entre hommes, les petites frappes ont investi la place : les vraies rédactions.

La filière des sites Web des journaux a propulsé ces têtes à claques et ces « putes à clics » dans le grand bain, où ils ont continué à sévir autrement.

Attaquer les journalistes féministes qui leur faisaient de l’ombre. Former des groupes de discussion réservés aux « footeux » du Huffington Post ou de Vice. Des journalistes mecs y passaient visiblement leurs journées à bander ou à déprécier leurs consœurs. Dans l’« open space » où tout s’entend, elles les entendaient pouffer grassement, à chaque nouveau message posté sur le groupe.

Une version moderne, tout aussi pathétique, du gars qui se branle dans le métro.

C’est la 4e ère des « boys club »… La Ligue des losers. Avouez qu’un petit ménage s’imposait. Pour une fois, les femmes ne sont pas les seules à s’y coller. Après des années de ripailles et de tournantes, il est temps de se reboutonner un peu. Il y aura des excès. Des chasses aux sorciers après celles aux sorcières. On espère arriver à une forme d’équilibre et d’autorégulation. Un monde où les harceleurs se sentent surveillés, et leurs victimes, épaulées. Encore faut-il développer des outils pour infuser du droit, et plus seulement du rapport de force, dans ce nouveau monde de brutes.

PAR CAROLINE FOUREST
15 février 2019

Que faire de nos djihadistes ?

A part leurs familles, et encore, personne n’a envie de les voir revenir. Nos gouvernants n’ont négligé aucun effort, ni drones, ni opérations spéciales, pour éliminer un maximum de terroristes en Irak et en Syrie.

C’est une chose d’abattre un ennemi en plein conflit. C’en est une autre de tirer une balle dans la tête d’un prisonnier. Le premier est un fait d’armes. Le second est un crime de guerre. Cette frontière – que la perversité djihadiste nous pousse constamment à brouiller – sépare la sauvagerie de l’humanité. Nous n’avons pas gagné cette guerre contre la barbarie pour devenir des monstres.

De combien de prisonniers parlons-nous ? Cent trente, selon des fuites dans la presse. Le gouvernement reste vague. La ministre de la Justice a simplement précisé qu’il s’agissait en majorité de femmes et d’enfants.

Beaucoup ont moins de 7 ans. Ce chiffre et cette proportion risquent d’évoluer. La dernière poche de l’Etat islamique se vide et se rend. Un grand nombre de combattants étrangers y sont retranchés. Il faut s’attendre à une centaine de prisonniers français, adultes et fanatisés, dans les jours qui viennent. Un vrai casse-tête. Et un boulet.

Il serait commode de laisser nos alliés kurdes et arabes continuer à s’en charger. Cela peut-il durer ?

La situation devient très instable depuis que Trump menace de retirer ses troupes de Syrie, même après ses temporisations. En cas d’invasion turque du nord de la Syrie, « nos » djihadistes peuvent se retrouver entre les mains d’Erdogan. Un homme particulièrement doué pour les recycler ou les perdre dans la nature.

La situation n’est pas la même en Irak. Un Etat reconnu, où les djihadistes peuvent être jugés et emprisonnés. Il arrive d’ailleurs que certains prisonniers interpellés en Syrie « s’égarent », avant d’être arrêtés en Irak. Un arrangement pratique pour les plus redoutables, qui ne peut devenir la règle, ni concerner un groupe d’enfants.

La solution idéale serait de reconnaître l’autonomie juridique du Rojava, cette poche du nord de la Syrie libérée par nos alliés kurdes et de la protéger contre le risque de l’invasion turque.

Une justice reconnue, honorable et fiable, pourrait alors statuer et détenir ces prisonniers en toute légalité. Qui sait, ce séjour prolongé finirait par leur donner le mal du pays.

Ce scénario est encore possible. Si la communauté internationale, si Donald Trump et si Vladimir Poutine le voulaient vraiment, on pourrait y arriver. Mais le monde tremble devant le pouvoir de nuisance de la Turquie et de l’Iran dans la région. Deux pays qui préféreront toujours les islamistes aux Kurdes à leurs portes.

A cause d’eux, nous devons nous préparer au pire : rapatrier certains prisonniers. Une fois devant un tribunal français, ils jureront n’avoir jamais combattu. Les hommes disent déjà s’être engagés comme humanitaires et les femmes, pour faire la cuisine. Faute de preuves, il sera très difficile de les enfermer pour longtemps. Une juridiction spéciale est possible, mais risque de les faire passer pour des martyrs. On entend déjà la colère des associations défendant les droits de l’homme. Il en faut. Pourtant, à la moindre libération anticipée, au premier attentat commis par un récidiviste, nous connaissons la sentence. Il ne sera plus question de « déchéance de la nationalité » mais bien de rétablir la peine de mort… à l’issue d’un référendum institutionnel ou d’un RIC – qu’entre-temps nous aurons adopté.

Dans tous les cas, c’est l’enfer. Si on les libère, ces djihadistes vont parader et tuer. Si on les enferme, ils radicaliseront les autres prisonniers. Si on les isole, ils vont devenir fous, nous coûter une fortune, et nous ne pourrons jamais les réinsérer.

Que faire alors ? Aucune solution n’est parfaite. Il faut l’accepter et s’y préparer. Faire confiance à la justice pour statuer au cas par cas. Mettre en place des programmes de désendoctrinement taillés sur mesure, à l’aide d’une armée de stratèges et de psys. Le risque d’échec est probable. Cette faillibilité, c’est le propre d’une démocratie. Et c’est notre honneur. Nos ennemis veulent que nous leur ressemblions. Nous pousser à agir comme des monstres leur permet de se plaindre, de recruter et de faire pousser une nouvelle génération de tueurs. Une fournée plus nombreuse et redoutable que quelques récidivistes. L’anticiper, c’est déjouer le piège qu’ils nous tendent.

PAR CAROLINE FOUREST
8 février 2019

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Ces grenades qui abîment

Dans la guerre des nerfs qui use notre République, on aimerait proposer une trêve. Une sorte de compromis des braves. Que les « gilets jaunes » sincères quittent le pavé sitôt que les violents rappliquent.

Que le gouvernement facilite la désescalade en renonçant aux grenades de désencerclement.

« C’est l’arme la plus dangereuse qui puisse exister et dont l’utilité en matière de maintien de l’ordre n’a jamais été démontrée. »

L’homme qui a tenu ces propos au micro d’Yves Calvi sur RTL n’est ni un dangereux gauchiste ni un ravi de la crèche. Alain Bauer connaît son sujet. Avec sa franchise et son ton acide habituel, le criminologue décrit une situation explosive, où l’usage intempestif de grenades et de Flash-Ball sert à masquer l’épuisement de nos forces de police.

On les sait au bout du rouleau. A force de monter la garde contre le risque d’attentats, les horaires et les cadences sont devenus infernaux. Sans même pouvoir reprendre leur souffle, les voilà au contact de nervis qui ont décidé de transformer le moindre mouvement de protestation en tentative d’insurrection, façon jacquerie ou Cagoule. La tension monte et les foules se durcissent, mais les effectifs du maintien de l’ordre, eux, fondent comme neige au soleil. Pour faire des économies, des compagnies de CRS ont été supprimées. Or ce sont eux qui savent gérer les foules. Et non les policiers de la BAC ou les gendarmes qu’on appelle en renfort pour faire du maintien de l’ordre le week-end parce que tous les CRS disponibles sont déjà épuisés et mobilisés. Ces renforts à bout de nerfs, inexpérimentés en matière de maintien de l’ordre, que l’on retrouve très souvent à l’origine d’un tir de grenade ou de Flash-Ball ayant coûté une main, un œil ou la vie, comme dans le cas de Rémi Fraisse.

Nous étions déjà au bord du gouffre lors des manifestations contre le mariage pour tous, la loi Travail ou de Nuit debout. Et voilà que les « gilets jaunes » décident de s’offrir un onzième samedi de gloire sur les Champs-Elysées et maintenant des « nuits jaunes » – dans l’objectif avoué d’user les forces de l’ordre. L’ordre républicain, c’est sûr, va craquer. Ses nerfs ont déjà lâché.

Le bilan est lourd. Une collection de blessés et de gueules cassées. Combien exactement ? Moins que ne le croient les « gilets jaunes », dont les forums sont abreuvés de fake news et de photomontages. Comme ces images de manifestantes ayant la tête en sang… prises en Espagne. Ou celle de ce jeune homme, les yeux fermés et le visage noirci. Il est censé s’appeler Kevin et avoir été blessé par une grenade assourdissante à Toulouse.

En réalité, il s’appelle Ty Greer, il est canadien et a été blessé par sa cigarette électronique ! Sa photo a fait le tour du monde avant d’être détournée pour fabriquer un faux destiné à le faire passer pour une victime de l’Etat français. Au même moment, dans les rues de Paris, un envoyé de Press TV, une chaîne iranienne, explique à son public que les Français se soulèvent contre la dictature. Petite manipulation destinée à faire payer le soutien de la France aux démocrates du « mouvement vert ».

On imagine difficilement le régime des mollahs lancer une commission pour enquêter sur la disparition et la torture de milliers de jeunes ayant bravé l’interdiction de manifester à Téhéran. En France, après onze semaines de manifestations et de casse, les « gilets jaunes » ont obtenu une rallonge de 10 milliards, l’attention médiatique et un « grand débat national ». Quand un de leurs leaders est blessé à l’œil, la police des polices est immédiatement saisie. L’enquête déterminera le projectile à l’origine de sa blessure.

Nous n’avons pas besoin d’attendre ses résultats pour savoir que l’usage disproportionné de ces grenades abîme nos concitoyens, et notre pacte républicain. Les forces de l’ordre doivent être respectées. Cela suppose, malgré l’épuisement, de rester exemplaires. Que l’Etat leur fournisse les moyens, en hommes et en repos, de le rester. Renforçons ces effectifs au lieu d’autoriser ces grenades. C’est l’une des résolutions qui pourraient sortir de ce débat et de cette crise. Au milieu de mille colères brouillonnes, la crise des « gilets jaunes » aura au moins permis de pointer l’urgence de soigner l’un de nos services publics : notre police.

 

CES GRENADES QUI ABÎMENT
PAR CAROLINE FOUREST
1 février 2019

La presse et l’insulte

Le plus pénible avec les poncifs qui circulent sur la presse, c’est qu’ils viennent parfois des journalistes eux-mêmes. A force de les relayer, on a fini par mettre en danger des reporters, victimes de malentendus entretenus depuis trop d’années. Si elle n’est plus respectée, comme le sont toutes les institutions, la presse est toujours écoutée. D’où l’urgence de contrer ces préjugés au lieu de se plier à l’air du temps, de se laisser intimider par des meutes de twittos hurlant au corporatisme ou de faire la « pute à clic » pour vendre du papier. C’est la pire menace qui plane sur nos métiers. Se soumettre aux injonctions, et non à la censure, comme le croient ceux qui nous lisent. On entend parfois se plaindre du nombre élevé de journalistes trop à gauche dans certaines rédactions… Généralement celles où l’on lit que la presse serait uniforme, plutôt libérale, sous prétexte que plusieurs journaux sont financés par des gens riches.

C’est beau comme un conte de Noël pour rebelles , du dimanche ou du bistrot, mais loin d’être vrai. S’il venait à un actionnaire l’idée de vouloir censurer un papier, il prendrait le risque d’être aussitôt dénoncé par un journaliste outragé, avant d’être jugé en place publique par un autre, dans un titre de presse concurrent qui sauterait sur l’occasion. Autant dire que cela arrive rarement.

Personnellement, en vingt ans de presse, d’enquêtes ou d’éditos, je n’ai presque jamais connu la censure. Une fois, la rédactrice en chef d’un magazine féminin refusa de passer ma chronique sur le pape par peur de froisser l’électorat catholique. Une autre, un hebdomadaire supprima le nom d’un mécène spiritueux du FN par peur de perdre un annonceur. Dans Charlie, au moins, je pouvais écrire sur tout. Pourtant, il est arrivé que Charb rechigne à publier l’un de mes papiers sur Dieudonné. Il ne supportait plus de voir le journal accusé d’être vendu au « lobby sioniste » par les lecteurs de Siné Hebdo. Ce n’était pas de la censure, ni un manque de courage (on s’en doute venant de Charb), juste une fatigue passagère face aux tombereaux d’insultes… Que reçoit tout éditorialiste osant froisser les extrêmes. Philippe Val, qui vit toujours sous protection policière et signe un émouvant Tu finiras clochard comme ton Zola *, est bien placé pour le savoir. Ah, si Zola revenait ! Qu’est-ce qu’il prendrait sur les réseaux sociaux ! En prime, on lui reprocherait de ne pas être « objectif » dans l’affaire Dreyfus… Ce mot imbécile résume à lui seul tous les malentendus sur la presse, qui n’est pourtant ni un paquet de lessive ni un espace publicitaire. Elle ne doit pas être « neutre » mais filtrer. Ce qui compte, ce n’est pas l’« objectivité », mais l’honnêteté intellectuelle et le pluralisme.

Or, contrairement à ce qu’on lit ici ou là, les médias français abritent une collection d’opinions libres et variées. Les journalistes ne sont pas tous issus de « minorités visibles », mais plus qu’ailleurs, et de tous les genres, et ils viennent souvent de province ou des classes moyennes. Le plus dur n’est pas de se faire une place dans la presse, mais d’en trouver pour raconter la complexité du monde.

C’est l’autre menace qui plane sur ce métier. Non pas la précarité (même si elle existe) mais le manque de temps face à la concurrence déloyale de l’information instantanée, non vérifiée et non contextualisée.

Celle dont raffolent les forums des « gilets jaunes ». Ils préfèrent Brut ou Sputnik à BFMTV. Quelle ingratitude vis-à-vis d’une chaîne qui leur a tendu le micro dès le début, parfois sans filtre, alors que le nombre de manifestants ne justifiait pas une telle starisation.

Ceux qui insultent ou brutalisent les reporters ne veulent en rien inciter au pluralisme. Ils le font pour exiger des médias qu’ils censurent les critiques à leur égard, quand ils n’exigent pas qu’on relaie les fake news et les photomontages qui circulent sur leurs forums.

C’est au fond ce que reprochent les partisans aux éditorialistes dits « vendus » parce que « modérés » : ne pas avoir le même avis qu’eux. Ne pas croire aux complots, ni aux explications faciles et avoir le « courage de dire ». C’est l’honneur de la presse. Et son déshonneur lorsqu’elle crie avec la meute, dans l’espoir illusoire d’être achetée plutôt que lynchée.

 

PAR CAROLINE FOUREST
25 janvier 2019