Apologie de la violence féminine (Luc Le Vaillant)

Réflexions sur la nécessaire appropriation par les femmes du monopole masculin de l’agressivité belliqueuse, à l’heure où Caroline Fourest célèbre les combattantes kurdes.

Avant d’évoquer Soeurs d’armes, le film de Caroline Fourest, je me trouve contraint de rabâcher le mantra qui situe mon propos afin de parer à toute jivarisation réseauteuse et à tout détournement fielleux ou, pire, mielleux. Donc, je le reredis : «Les femmes et les hommes ont droit à leur guise au féminin et au masculin.» Notez que c’est uniquement par logique alphabétique que j’énonce les choses dans cet ordre : le «f» de femmes avant le «h» d’hommes, le «f» de féminin avant le «m» de masculin.

Fourest fut longtemps journaliste, essayiste et documentariste, elle s’essaie cette fois à la fiction. Féministe universaliste, attachée à la laïcité, elle a traqué le double discours de Tariq Ramadan ou accompagné le mouvement des Femen. Cette fois, elle réalise un film d’action efficace qui reprend les codes du genre, s’autorise quelques bribes de comédie et n’évite pas le tire-larmes. Elle raconte les aventures d’une brigade internationale féminine au Kurdistan syrien. La collision avec le passé proche et avec la détestable actualité Trump-Erdogan nimbe le récit d’un pathos inévitable. Daech est un ennemi idéal qui fait un salopard plus vrai que nature. En pacifiste bêlant, j’ai beau me méfier du concept de «guerre juste», je dois dire que la bêtise crasse de cet obscurantisme islamiste, la prévisible résurgence de sa nocivité et ses répliques parisiennes récentes font qu’on apprécie de voir à l’écran les barbus égorgeurs et violeurs se faire dessouder par des soldates en cheveux. On a les compensations qu’on peut, et tant pis si ce plaisir pris à des flinguages fournis et à des vengeances accomplies fout parfois un peu la honte.

Cette héroïsation des guerrières rompt avec une logique victimaire qui, actuellement, sature de nuages éplorés la représentation de l’autre moitié du ciel. Ce film démontre que les récurrentes atteintes faites aux femmes ne sont pas une fatalité immémoriale, que la donne peut s’inverser et le déterminisme voler en éclats. Il est salutaire que le sexe dit faible puisse lui aussi faire montre de violence. Tant mieux si celle-ci est légitime, mais ce n’est pas décisif. L’important est que l’on cesse d’assigner les unes à la tendresse, à la douceur, à l’accompagnement des enfants, des malades et des mourants, et les autres à l’exercice de la force et au maniement des baïonnettes. De là à applaudir Jacqueline Sauvage et à la dédouaner d’avoir tiré dans le dos de sa crapule de mari, j’hésite encore un peu.

Le concept de «femme puissante», qui est devenue une tarte à la crème émancipatrice et revancharde à la fois, doit se confronter à l’exercice du pouvoir le plus sanglant. Je me répète, tant mieux si la cause est juste, et la cause kurde l’est. Mais l’important est que celles qui ont longtemps été les seules à donner la vie, et qui seront bientôt détrônées par la technique médicale, soient volontaires pour prendre leur part dans la terrible tuerie de tous par tous, qu’elles soient égéries de Tsahal ou kamikazes de l’EI. C’est ainsi que l’essentialisation reculera, qu’il n’y aura plus les gentilles d’un côté et les méchants de l’autre. Qu’il n’y aura plus un principe actif à couilles pendues haut et court et une attitude passive de pleureuses dans les girons…

Evidemment, je préférerais que la non-violence soit fondatrice, qu’elle soit accoucheuse de l’histoire. Mais l’époque semble avoir retrouvé le goût du carnage. Et si on imagine bien Gandhi porter sari, il faut aussi que Mère Teresa puisse s’habiller en treillis. La mutation anthropologique nécessaire ne peut se contenter de voir des femmes s’imposer en navigatrices océaniques, en conquérantes de l’impossible alpin, en cosmonautes célestes. Il faut aussi que Vénus supplée Mars, et prenne sa part d’ombre des mauvaises actions et des mesures de rétorsion.

Il s’agit ici d’un plaidoyer pour que les amazones n’aient plus à se trancher un sein pour porter leur carquois numérique et pour tirer à l’arc électronique. Il ne s’agit pas de reformater les corps pour les adapter à l’art de la guerre. Il s’agit de réfuter les assignations symboliques pour permettre à la diversité physique et psychologique de participer à la curée. Et tant pis si celle-ci ne s’arrête jamais au premier sang.

Chez Fourest, l’uniforme demeure protéiforme. Il y a cette illusion féconde de la recréation sur le front kurde des brigades internationales de la guerre d’Espagne. Je chéris cet antifascisme united colors, cette hybridation des origines et ce «melting-potes» de lanceuses de roquettes.

De là à chausser les mêmes rangers, j’hésite encore. Ma couardise antimilitariste a longtemps préféré son lit douillet, et pas seulement pour zapper les clairons du 14 Juillet, devenus de plus en plus souvent sonneries aux morts.

De toute façon, la seule unité que j’aimerais intégrer est celle que glorifie Fourest. Mais ce phalanstère est exclusivement féminin. Cette non-mixité s’affiche afin de terroriser les jihadistes qui angoissent d’être trucidés par des insoumises à la loi d’Allah. Ma transition libidinale étant encore peu avancée, j’admets avoir peu de chance de devenir le vieux frère de ces soeurs d’armes…

Luc Le Vaillant, Libération

Caroline Fourest : « J’ai eu besoin, d’air, de liberté, de cinéma ! »

Entretien avec Annick Cojean

« Le Monde » interroge une personnalité sur un moment décisif de son existence. Cette semaine, la journaliste et essayiste revient sur ses combats féministes et contre les intégrismes, sur le « tourment émotionnel » de l’après-« Charlie », et sur son film « Sœurs d’armes », en salle le 9 octobre.

Sa quasi-disparition des débats depuis trois ans avait beaucoup intrigué. La journaliste et essayiste Caroline Fourest était en fait concentrée sur l’écriture et le tournage de son premier long-métrage, Sœurs d’armes, en salle le 9 octobre. Un film de guerre féministe, qui met en scène une brigade de résistantes kurdes combattant Daech[organisation Etat islamique, EI]. A 44 ans, elle explique ici son rêve de cinéma et la nouvelle orientation donnée à sa vie.

 

Je ne serais pas arrivée là si…

Si je n’avais pas été rattrapée par le flot d’émotions accumulées au fil de vingt ans de combats, et trop longtemps contenues, notamment après les attentats de Charlie et de Paris. J’avais longtemps résisté, refoulé ma peine, gardé mon calme, maintenu un cap, misé sur la raison, un journalisme d’enquête et d’explication. Mais la fureur du débat public après Charlie m’a ébranlée. Il tournait au lynchage. Les mêmes qui avaient désigné pour cibles mes amis de Charlie en les traitant d’islamophobes recommençaient de plus belle, les enterrant une seconde fois.

J’ai tenté de répondre, de contrer les salauds qui ne cessent d’inciter à la haine et de nourrir la machine à tuer, j’ai lutté par mes mots, écrit Eloge du blasphème (Grasset, 2015). Mais l’injustice et l’extrême violence des attaques ont eu raison de ce self-control auquel je me suis tenue si longtemps. J’ai senti un bouillonnement intérieur, un trop-plein d’émotions qu’il fallait que je transcende pour qu’elles ne me consument pas. Le cinéma m’a offert une nouvelle voie. La liberté de la fiction m’est devenue vitale.

Vous n’aviez pourtant jamais manqué de tribunes ni de lieux d’expression. Une vingtaine de livres et de documentaires, des chroniques radio et magazine, des invitations sur les plateaux télé…

Oui. J’ai beaucoup travaillé depuis mon engagement dans le journalisme, à l’âge de 20 ans. Et j’ai eu de beaux espaces pour m’exprimer. Je suis allée partout pour lancer des alertes, parfois un peu trop tôt, souvent seule contre tous. Je me suis plongée dans des enquêtes complexes en essayant de donner toutes les armes, toutes les clés, sur des sujets qui me semblaient menacer notre société.

Mais j’ai fini par avoir le sentiment que le débat public était saturé. Les réseaux sociaux n’étaient plus qu’injures. Je ne pouvais plus convaincre que les convaincus. Je sentais une impasse. Alors je me suis dit que, après tout, j’avais fait le job, tel un bon petit soldat qui avait mis toutes ses forces pour défendre ce en quoi il croyait. Le moment était enfin venu de réaliser mon rêve de cinéma, si longtemps différé.

Parce que c’était un rêve ?

Oui. Depuis toujours, je crois. Je n’avais pas les mots, je ne connaissais pas le métier, ma famille de commerçants du sud de la France n’avait rien à voir avec le milieu artistique. Mais j’aimais écrire des histoires.

« Enfant, mon héros de l’époque s’appelait Louis de Funès. Faire rire m’apparaissait comme la chose la plus noble et la plus belle qui soit. Vous voyez, j’ai un peu ripé… »

A la maternelle, je fabriquais déjà de petits livres. Puis on m’a offert, pour ma communion, mon premier vrai cadeau : un appareil photo. Et je me suis ensuite jetée sur une caméra numérique. J’écrivais des sketches, des discours, des interviews, j’imitais des hommes politiques. Je faisais éclater de rire à la fin des banquets familiaux. Et mon héros de l’époque s’appelait Louis de Funès. Je connaissais ses films par cœur et rêvais d’être comique. Faire rire m’apparaissait comme la chose la plus noble et la plus belle qui soit. Vous voyez, j’ai un peu ripé…

En effet !

Mais je maintiens que l’humour est essentiel ! Mes amis sont de grands déconneurs. J’ai besoin de cet oxygène, de cette distance et du deuxième degré. C’est pour ça que j’ai tant aimé Charlie.

Un jour, j’ai confié à une de mes tantes :« Quand je serai grande, je serai comédienne. » Elle a éclaté de rire :« Caroline, tu serais incapable de dire une ligne que tu n’as pas écrite ! » Elle savait mieux que moi alors combien j’aimais écrire et maîtriser le show. C’est à cette époque que j’ai perdu un oncle que j’adorais. Et tout le monde s’est tourné vers moi, qui n’avais que 15 ans, en disant : « Il n’y a que toi qui puisse écrire le discours. » De fait, le texte est venu tout seul. J’avais l’écriture fluide. C’était certain : j’écrirais un jour des histoires. Mais ce rêve de cinéma, je l’ai mis en parenthèse pendant plus de vingt ans.

Pourquoi avoir tant différé ?

Parce que le journalisme m’a happée alors que j’étais étudiante. Et parce que j’y ai vu un moyen de lutter contre ceux qui menaçaient nos droits, nos libertés, une qualité de vie dans un pays que je trouve assez exceptionnel. Ce besoin de protection du pays peut paraître fou, il m’était pourtant viscéral.

Je voyais monter le Front national, les discours haineux contre les sans-papiers, les actions des cathos intégristes contre l’avortement, les droits des femmes et des homosexuels. J’avais 20 ans, j’assumais enfin qui j’étais, c’est-à-dire une femme qui aime les femmes et qui savait qu’elle le paierait très cher, et je percevais avec une acuité particulière toutes les menaces pesant contre les minorités. Il y avait urgence et j’ai foncé. Il se trouve qu’une rencontre essentielle a précipité et renforcé cet engagement.

Une rencontre qui pourrait être une deuxième réponse à « Je ne serais pas arrivée là si… » ?

Oui, car elle est fondatrice. Je travaillais pour Transfac, un journal étudiant, et m’étais lancée dans des infiltrations et des enquêtes sur l’extrême droite, quand, un soir de 1996, j’ai vu à la télévision une jeune chercheuse de sciences politiques démasquer et torpiller calmement une anti-IVG qui était en train d’embobiner tout le plateau. Elle s’appelait Fiammetta Venner et j’ai été scotchée.

Je l’ai interviewée le lendemain par téléphone et puis elle m’a donné rendez-vous, ainsi qu’à d’autres journalistes, au procès que lui intentaient les anti-avortements à la 17echambre correctionnelle. Je suis arrivée dans un tribunal rempli de militants d’extrême droite et de féministes. Quand on s’est vues, un éclair a traversé la fenêtre du tribunal et nous a percutées. Un coup de foudre. Comme dans les films. Il y avait 400 personnes au tribunal, mais c’était comme si nous n’étions que deux dans la pièce. Voilà. On ne s’est plus quittées.

Mêmes urgences, mêmes combats, mêmes engagements ?

Oui. Elle arrivait du Liban et elle avait fait une énorme thèse de sciences politiques sur l’extrême droite, qu’elle avait d’ailleurs infiltrée. C’est une chercheuse surdouée, avec une capacité d’emmagasiner et de trier des données à une vitesse hallucinante. On a créé ensemble la revue [sur les questions politiques et religieuses et des droits individuels] ProChoix, en 1997, écrit des livres et des documentaires en travaillant de façon complémentaire. Même quand on est chacune sur un sujet, on se consulte et on se relit mutuellement. Elle est mon roc, mon bouclier, mon mentor aussi.

« Après “Charlie”, j’ai compris que même pour être utile, il y a des choses que je n’étais plus prête à accepter. Trop d’ennemis, trop de pression »

C’est avec elle que j’ai appris le féminisme, qui est devenu le fil conducteur de tous mes combats. Et c’est avec elle, très vite, que je me suis battue pour le pacs, fait des enquêtes pour démonter les réseaux secrets de Christine Boutin, dégonfler la pétition des maires anti-pacs. Et plus tard pour le mariage pour tous… Car je ne voulais pas vivre dans un monde qui m’interdise de me marier et d’avoir des enfants. L’idée m’était insupportable. Aujourd’hui, avec le vote de la procréation médicalement assistée [PMA, étendue à toutes les femmes et adoptée le 27 septembre par l’Assemblée nationale], je me sens citoyenne comme les autres, à ma place dans cette République que j’aime. Et libre, enfin, de me concentrer sur des envies plus personnelles.

D’autres combats vous ont retenue. Comment êtes-vous passée du sujet de l’extrême droite à celui de l’intégrisme musulman ? De Christine Boutin à Tariq Ramadan ?

Le choc du 11 septembre 2001 a créé de tels antagonismes, ranimé de telles haines, qu’on a décidé, avec Fiammetta Venner, de comparer les intégrismes juif, chrétien et musulman dans un livre intitulé Tirs croisés (Calmann-Lévy, 2003), pour bien en extirper la gangue raciste et essentialiste.

Et c’est là que je suis tombée sur Tariq Ramadan, dont je ne savais alors que faire. Etait-il moderniste ou fondamentaliste ? J’ai enquêté, lu ses discours, ses interviews, écouté ses cassettes et ai conclu au double discours. On m’est tombé dessus. Grasset m’a commandé un livre pour y voir plus clair. J’ai répondu : « Je signe pour l’enfer ! » Ce sera en fait dix fois pire que ce que j’avais prévu.

Pourquoi le faire, alors ?

Le côté petit soldat. J’ai toujours mon envie de cinéma. Je viens même de gagner un concours de scénario. Mais écrire ce livre est alors de l’ordre de la mission. Je n’ai pas le choix. Je me dis : si je ne le fais pas, personne ne le fera. Ou ce ne sera pas bien fait et il va s’en sortir. Or je suis consciente que ce type veut radicaliser l’Europe et peut la faire exploser en profitant des complaisances de partis de gauche et en faisant, au final, gagner les extrêmes droites. Il faut l’arrêter. Je m’immerge pendant neuf mois dans son univers, décortique la mécanique du bonhomme, démonte point par point son discours, prouve qu’il a une visée stratégique. Et qu’il est dans une parfaite fidélité à son grand-père, fondateur des Frères musulmans[le cheikh égyptien Hassan El-Banna, en 1928].

Que se passe-t-il à la sortie du livre, en 2004 ?

La bourrasque. Il renverse l’accusation et me traite de menteuse, repris en chœur par ses alliés, ses fidèles, ses fanatiques, le réseau des Frères musulmans. Je suis taxée d’islamophobie, moi, la journaliste antiraciste obsédée par la vérité. Cela se traduit par des chaînes d’insultes, de trolls, de procès d’intention, de menaces. Mon adresse est divulguée, mon code… Le plus douloureux est que des gens pour qui je m’étais battue sont sensibles à ses propos, car il est redoutable – des gens de gauche, des féministes, des homos. J’avais le sentiment du devoir accompli, mais un goût amer d’injustice personnelle et de terrible danger pesant sur la société.

La tragédie de « Charlie » sera un point de bascule ?

Comment oublier ce matin du 7 janvier 2015 ? L’atroce lecture de la liste des proches tombés sous les balles ? Cela faisait dix ans que nous sonnions l’alarme, qu’on dénonçait les mots tordus qui armeraient des tueurs, qu’on redoutait des morts. Et voilà que recommençaient les « oui, mais » et les accusations d’islamophobie ? C’était mettre des cibles sur nos têtes.

J’ai vécu sous protection policière juste pour avoir le droit de continuer à m’exprimer en France, alors que notre liberté se jouait en Irak et en Syrie, où les Kurdes se battaient contre Daech ! J’ai compris alors, dans ce tourment émotionnel, que même pour être utile, il y a des choses que je n’étais plus prête à accepter. Trop de furieux aux basques, trop d’ennemis, trop de pression. Besoin d’air, de liberté, de cinéma. Il était temps !

Quel est le déclic pour vous lancer dans l’écriture d’un film ?

Une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, dans laquelle on assiste à la foire aux esclaves et où l’on voit des combattants de Daech, rigolards, évaluer les petites yézidies, yeux bleus, yeux marron, qu’ils sont prêts à échanger contre un pistolet. Vous vous souvenez ? Cette scène était un sommet de racisme, de totalitarisme misogyne, de déshumanisation. Elle me hante. Je ne peux pas passer à autre chose.

« Je me suis soignée avec ce film. J’ai pu jouer avec les symboles qui me hantaient, entendre des milliers de crépitements de kalachnikovs, voir des gens mourir et se relever »

Je me rends au Kurdistan irakien, comme Charb en avait d’ailleurs le projet avant d’être assassiné. J’y rencontre des bataillons de femmes kurdes, à 800 mètres du front. J’ai envie de les rejoindre. Mais je ne sais sniper qu’avec des mots. Il faut l’ampleur du cinéma pour raconter cette histoire inouïe qui combine un sommet d’oppression misogyne et un sommet de puissance féminine. J’écris donc un film de guerre. Un film de guerre féministe !

Camélia Jordana, l’une de vos actrices, prétend que ce film fut pour vous une forme de « réparation »…

Elle a raison. Je me suis soignée avec ce film. Et le tournage a été jubilatoire. J’ai pu jouer avec les symboles qui me hantaient, entendre des milliers de crépitements de kalachnikovs, voir des gens mourir et se relever pour aller manger à la cantine, entendre Camélia Jordana crier à un djihadiste qu’elle abat : « Et maintenant, il est où ton paradis, connard ? », avant que les maquilleuses marocaines nous prennent dans leurs bras en disant : « On est fières de faire ce film. » Des figurants berbères se sont identifiés à des yézidis. Des Kurdes, des Arabes, des juifs, des homos, des hétéros et même des trans ont travaillé tous ensemble. J’ai eu l’impression qu’on s’en sortait par le haut. Nous transformions en créativité ces années sinistres. J’aime les combats joyeux.

C’est pour vous un changement de cap ?

Un changement de vie ! Je ne reviendrai pas au débat permanent. J’ai donné. Le cinéma me paraît être un outil tellement plus puissant, plus profond, qui permet d’entrer en communion avec des foules de gens différents, et notamment les jeunes. C’est le dernier vecteur universel. J’ai vingt-cinq idées. Et l’envie de faire des films jusqu’à la fin de mes jours.

Avez-vous le regret d’avoir perdu du temps ?

Pas du tout ! Je préfère débarquer dans le cinéma à 40 ans passés plutôt qu’à 20. Le journalisme a été une formidable passerelle vers les autres. J’ai accumulé les rencontres, les expériences, les épreuves. J’ai travaillé sur la psychologie de personnages multiples, proches de moi ou à l’opposé ; j’en connais la cohérence, les motivations, les aspects les plus nobles et les plus sordides. Voilà bien des atouts.

Le milieu ne reste-t-il pas profondément misogyne ?

Si ! Nous sommes dans l’ère post-Weinstein, mais ne nous leurrons pas, ça reste l’un des lieux les plus résistants au féminisme. Et je suis persuadée qu’à 20 ans, je ne l’aurais pas supporté. Je n’étais pas prête à composer avec le regard dégoulinant d’acteurs majeurs de ce milieu et l’objétisation du corps des femmes.

Aujourd’hui, j’y vois surtout un beau défi. Le cinéma est le lieu où l’on fabrique le fantasme. Or les femmes y ont été jusqu’à présent les objets du fantasme plutôt que ses fabricantes (il n’y a qu’à voir le nombre infime de réalisatrices). Eh bien, j’aime penser que mon film renouvelle le regard sur les femmes. Des hommes qui l’ont visionné me disent : « Qu’est-ce qu’elles sont belles, tes héroïnes ! »Belles ? Elles ne sont ni maquillées ni apprêtées. Elles sont en sueur et elles tirent à la kalachnikov. Belles ? Ils trouvent belles ces femmes puissantes, qui s’affirment, et même qui font peur ? Alors, c’est gagné.

« Sœurs d’armes », écrit et réalisé par Caroline Fourest, avec Dilan Gwyn, Amira Casar, Camélia Jordana…, en salle le 9 octobre.

Plus haut en compagnie d'Asrin Abdallah (commandante et porte-parole des combattantes Kurdes du YPJ) à la Une

Chers camarades, « Soeurs d’Armes » n’est pas un tract !

Un compte twitter anonyme créé il y a quelques jours, en octobre 2019, prétend parler au nom des « combattantes et combattants francophones du Rojava » pour se plaindre de « Soeurs d’armes ». Le film porterait atteinte à leur « moralité » révolutionnaire. Parce qu’il ose montrer qu’il arrive qu’on boive et qu’on tombe amoureux en faisant la guerre !

Cher jeune militant, croisé la veille de ce communiqué à France Inter, ne perdez pas votre temps à nourrir les trolls Turcs contre un film qui rend hommage aux Kurdes… Il y a plus urgent. Dénonçons ensemble cette invasion infâme.

Les représentants du Rojava en France, à qui j’ai montré le film parmi les premiers, l’aiment et le soutiennent. C’est l’essentiel pour moi.

La « morale » que vous prétendez défendre comme jeunes Français pour ne pas choquer les Kurdes et les Arabes témoigne d’un exotisme douteux. Une bigoterie de plus, dans un monde déjà bien malade de l’intégrisme. J’ai justement voulu montrer l’humain que vous cherchez à taire. Le meilleur d’entre vous et de nous.

Des amis engagés parmi les Kurdes qui m’ont confié que oui, bien sûr, malgré des règles très strictes du YPJ, il arrivait de craquer, de boire et de s’aimer. Ce n’est pas grave. Juste la preuve que l’humanité résiste à l’adversité comme à la discipline.  C’est cette matière humaine, paradoxale, qu’un film peut donner à voir et à ressentir.

Ce film n’est pas un tract, et j’en suis fière. C’est une fiction. Les scènes de combat y sont forcément plus spectaculaires que dans la vraie vie, où 90% du temps consiste à attendre, parfois des bombardements. Ce que le film montre aussi.

Il ne prétend représenter aucun groupe en particulier, ni entrer dans les divisions. Il fusionne délibérément les mouvements kurdes sous un drapeau commun. Car ce n’est pas toujours pas un tract… Mais une utopie.

Il exprime ma vision, comme cinéaste, de l’affrontement entre féminisme et fanatisme. Elle enrage les fanatiques. Si elle trouble en plus quelques sectaires, c’est qu’il est bien vivant et libre. Comme un film doit l’être.

Allez, bon film à tous ! Faites-vous une idée par vous-mêmes !

Caroline Fourest

Caroline Fourest en compagnie de Salih Muslim, du PYD Syrien.

Ici en compagnie d’Asrin Abdallah (commandante et porte-parole des combattantes Kurdes du YPJ)

Plus haut en compagnie d'Asrin Abdallah (commandante et porte-parole des combattantes Kurdes du YPJ)

 

La représentation officielle du Rojava a tenu à publier ce communiqué. « La représentation en France de l’auto-administration du Rojava récuse formellement le communiqué publié par le CCFR à propos du film de Caroline Fourest, « Soeurs d’armes » qui rend un bel hommage à nos combattantes. Tout comme Patrice Franceschi, elle est une amie des Kurdes. Le CCFR, devrait plutôt communiquer sur l’agression dont nous sommes victimes de la part de l’armée turque et ses terroristes. Khaled Issa. »

 

 

A l’heure de l’Anschluss ottoman du Kurdistan syrien, les « soeurs d’armes » de Caroline Fourest (Bernard-Henri Lévy)

A l’heure de l’Anschluss ottoman du Kurdistan syrien, les « soeurs d’armes » de Caroline Fourest

Le philosophe, qui a filmé naguère le combat des Kurdes contre Daech en Irak, analyse « Soeurs d’armes », le film de fiction de Caroline Fourest.

C’est un film grave.

Et l’on me dit que les exploitants de salles sont d’ores et déjà intimidés par sa puissance tragique.

Mais j’ai vu « Soeurs d’armes », de Caroline Fourest.

Et je veux dire aux lecteurs du « Bloc-notes » que je n’ai pas ressenti depuis longtemps pareille émotion à la vision d’un film de cette sorte.

C’est l’histoire d’un bataillon de femmes jetées dans la guerre contre Daech depuis un territoire qui n’est jamais nommé mais qui est visiblement un mixte des Kurdistans irakien et syrien.

Elles sont kurdes.

Ou yézidies.

Ou françaises, italiennes, américaines.

C’est, en réalité, une brigade internationale de volontaires lancée, comme dans l’Espagne de 1936, dans la bataille contre un fascisme qui a, aujourd’hui, le visage de l’islamisme.

Un jour, on libère un village.

Un autre, on vole au secours d’une colonne de réfugiés, de l’autre côté de la ligne de front.

Un autre, une sniper met hors d’état de nuire un djihadiste arrêté à un check point avec sa cargaison de femmes qu’il va vendre comme du bétail au marché aux esclaves de Mossoul.

Un autre encore, c’est un combat de pick-up, digne d’un western de Howard Hawks, qui les oppose à une brigade de l’Etat islamique appuyée par l’un de ces camions suicides, lancés à toute allure, bourrés d’explosifs et blindés comme des forteresses roulantes, qui terrorisaient les peshmergas.

Et, le lendemain, on entre dans un village apparemment désert où chaque maison est piégée, où chaque caillou, chaque jouet, parfois chaque Coran abandonné peut cacher une bombe et où s’engage, soudain, une terrifiante bataille, rue par rue, corps à corps, orage d’acier et de sang, qui rappelle les meilleures scènes de « Démineurs », de Kathryn Bigelow.

Il se trouve que je connais certains des lieux où l’action est censée se dérouler.

J’ai moi-même filmé, en Irak, des guerrières semblables à celles-ci qui épouvantaient les djihadistes, meilleurs terroristes que combattants, braves quand il s’agissait de décapiter un otage à genoux mais beaucoup moins téméraires quand ils avaient en face d’eux des femmes de cette trempe.

Et j’ai aussi filmé, à Mossoul, ce quartier d’Al-Zohour – à moins qu’il ne s’agisse de Gogjali… ou de Qadisiya… – où le personnage principal, qui a vu assassiner son père sous ses yeux, puis emmener le reste de sa famille en captivité, est supposée être détenue, méthodiquement violée et torturée, avant qu’elle ne parvienne à s’échapper.

Eh bien j’ai été stupéfié par la vérité de ces scènes. Je me suis cru revenu sur cette colline, au-dessus de Bashiqa, où une jeune combattante, frappée au coeur face à notre caméra, ressemblait comme une soeur aux héroïnes de Caroline Fourest.

Et j’ai passé ces deux heures de projection à trembler, comme si j’y étais, pour ces soldates si belles, si braves et, par moments, si drôles qui savent que les crétins qui leur font face sont convaincus qu’être tués par une femme leur interdit l’accès au paradis et à ses 72 vierges – mais qui savent aussi (et le film atteint, là, un presque insoutenable point de tension) qu’il faut toujours garder une dernière cartouche dans son chargeur, ou une dernière grenade à la ceinture, pour le cas où, par exception, l’ennemi serait le plus fort…

Je précise que le film est formellement très beau.

Il est admirablement cadré, éclairé, monté, joué.

C’est, respectant tous les codes du genre, un vrai film de guerre comme peu de femmes en ont tourné.

Et j’ajoute aussi qu’il y a deux événements récents qui lui donnent, malheureusement, une actualité et un relief supplémentaires.

Le fait que l’hydre Daech redresse la tête, non seulement sur le territoire de son ancien califat, mais aussi ici, en France, avec ses fanatiques capables de frapper jusque dans le saint des saints de la préfecture de police de Paris.

Et puis, annoncé au moment même où je rédige ces lignes, l’ultime et ahurissant lâchage par Trump du nord de la Syrie; le « bon appétit messieurs », monstrueux de cynisme et de veulerie, adressé par les Etats-Unis d’Amérique aux sbires d’Erdogan et les autorisant à faire main basse sur ce qui reste du Kurdistan syrien; bref, cet Anschluss ottoman béni par ceux-là mêmes, Occidentaux ou, en tout cas, Américains, dont les Kurdes furent, et demeurent, les plus solides alliés dans la guerre contre la barbarie de Daech.

La plus grande faute de Trump est là.

C’est elle qui lui vaudra, peut-être pas l’impeachment, mais les oubliettes de l’Histoire.

Puisse le reste du monde s’aviser, avant qu’il ne soit trop tard, de la forfaiture.

Puisse l’Europe et, en particulier, la France saisir la communauté internationale du crime d’infidélité à soi et aux nôtres qui est en train de se commettre.

Nous devons aux Kurdes le sang versé à Kobané, Raqqa, Qaraqosh, Kirkouk.

Nous sommes les gardiens de ces soeurs et frères d’armes qui, aux heures les plus sombres, montèrent la garde à notre place et pour nous.

C’est une raison supplémentaire, oui, aujourd’hui à Paris, demain à New York, de se replonger dans cette noble histoire d’honneur et de vaillance qui, hélas, n’est pas une fiction§

 

Bernard-Henri Lévy

Le Point

10 octobre 2019

Tous Kurdes

« Je ne connais pas un mot de kurde, disait Charb. [Pourtant,] je pense kurde, je parle kurde, je chante kurde, je pleure kurde. Les Kurdes assiégés en Syrie ne sont pas des Kurdes, ils sont l’humanité qui résiste aux ténèbres. » Des mots prononcés juste avant de tomber sous les balles des pires représentants de ces ténèbres. Il rêvait de s’engager aux côtés des Kurdes. Il est mort ici. Sans voir de ses yeux l’issue des combats. Onze mille Kurdes sacrifiés pour que les ténèbres cessent de transpercer nos vies.

Les SDF, ces forces qui mêlent Kurdes et Arabes, gardent encore nos bourreaux. Dans le nord de la Syrie, des Kurdes plus militants tentent d’administrer un Rojava féministe, écologique et laïque. C’est cet espoir, ce bout de terre fertile, que le calife Erdogan veut écraser sous ses bottes sous prétexte de sécuriser sa frontière.

Il ne vise pas seulement ses ennemis de l’intérieur. Ce sont les Kurdes de Syrie, les soldats de l’YPG et les soldates de l’YPJ, ceux qui se sont battus contre Daech, qui l’empêchent de dormir. A cause de ce projet de société à l’exact opposé du projet de société islamiste et de son fantasme théocratique.

Des centaines de militants kurdes et plusieurs volontaires internationaux sont morts sous les bombes turques à Afrin. D’autres ont été enlevés ou déchiquetés par les soldats d’Erdogan. Des milices sans écusson, armées par les Turcs, n’attendent qu’un signal pour se livrer à un bain de sang et à un nettoyage ethnique. Chauffés à blanc, surexcités, ils ne feront pas dans le détail. Des vidéos les montrent chantant les chansons martiales de l’Empire ottoman. D’autres rêvent à voix haute de terminer le travail du « califat » en exterminant les yézidis, que tous les djihadistes perçoivent comme adorateurs du diable. Même quand la Turquie faisait semblant de combattre Daech, les djihadistes pouvaient franchir la frontière et se faire soigner chez leurs amis turcs. Que pensez-vous qu’ils feront de ces prisonniers, leurs frères d’âme, une fois qu’ils auront massacré leurs gardiens ? Ils les laisseront filer dans la nature. Et nous les renverront. Pour qu’ils nous explosent à la figure. En envisageant de retirer ses troupes comme un lâche, pour économiser l’argent du contribuable américain, Donald Trump vient de rouvrir les portes de l’enfer. Il avait déjà trahi la parole américaine après s’être fait retourner comme un bleu par le président turc au téléphone, avant de se déjuger sous la pression de ses généraux, ahuris par cette conversation et cette décision. La pression se lève à nouveau. La colère monte dans les rangs des démocrates comme des républicains. Humilié, peut-être bientôt destitué, le président américain feint de garder le contrôle. On l’entend tonner (enfin tweeter) qu’il écrasera l’économie turque s’ils y vont trop fort contre les Kurdes. Et s’ils les massacrent doucement, ça passe ?

Quelle folie. Quel désastre. La parole de l’Amérique ne vaut plus rien. Elle est ridiculisée, comme le pantin désarticulé et grotesque que les Américains ont élu.

Vladimir Poutine le regarde s’agiter comme un fou du roi, en s’esclaffant. Maintenant que Donald Trump a bien taché l’uniforme de gendarme du monde, la Russie et le régime syrien redeviennent maîtres du jeu. C’est vers eux que le monde – et peut-être même certains Kurdes – devra se tourner quand le sang va couler. En plus de l’impuissance de l’ONU, paralysée par le veto russe, s’ouvrira alors une immense crise au sein de l’Otan, déchirée de l’intérieur par la folie de son allié turc. Coup double pour les autoritaires. Coup de maître pour les cyniques.

Un véritable jeu de go qui passe, une fois de plus, sur le dos des Kurdes. Trop petits ou trop nobles pour ne pas payer le prix qu’imposent les puissants. Cet abandon, hélas, était prévisible. Et nous sommes nombreux à l’avoir prévu.

Mais à l’inverse d’un film déjà tourné, l’histoire peut s’écrire autrement. La fatalité peut être déjouée. L’émotion, mondiale, se lève pour faire corps autour des Kurdes. Elle prouve que nous n’avons pas oublié. Les peuples ont parfois plus d’honneur que leurs gouvernants. Les Kurdes, pour une fois, n’ont pas que les montagnes pour amies. La France leur reste fidèle. Elle peut sauver l’honneur. En prenant la tête d’un embryon d’armée européenne, composée de forces spéciales de plusieurs pays, qui puissent symboliquement s’interposer. Ce serait le plus beau des symboles. La preuve que l’Europe existe, qu’elle incarne un autre Occident. Multilatérale et fiable. Il le faut pour équilibrer le monde, et nous protéger.

Caroline Fourest
Marianne
10/10/19
Tous Kurdes
Caroline Fourest
Marianne

L’essayiste française Caroline Fourest passe au cinéma avec un « film de guerre féministe » (AFP)

Paris, 8 oct 2019 (AFP) – – Elle est connue comme journaliste et essayiste, engagée dans la lutte contre les intégrismes religieux. Avec « Soeurs d’armes », la Française Caroline Fourest passe au cinéma pour parler du sort des femmes yézidies dans un film de guerre qu’elle définit comme féministe.

« Si on aime les films de guerre – c’est mon cas – et qu’on est un peu féministe – et c’est mon cas -, comment faire autrement que de faire un film sur ce sujet là? », souligne Caroline Fourest, dans un entretien avec l’AFP.

« J’ai été obsédée par cette histoire avec beaucoup de bonheur d’ailleurs, parce qu’elle est terrible, elle est très dure, mais elle est aussi très lumineuse », ajoute-t-elle. « On est à la fois face au sommet de la misogynie intégriste et face au sommet de la résistance féministe ».

Dans « Soeurs d’armes », tourné en anglais, qui sort en salles mercredi en France, depuis fin septembre sur les écrans italiens, la réalisatrice s’attaque à un sujet d’envergure, déjà abordé par Eva Husson dans « Les Filles du soleil », en compétition à Cannes en 2018 : le sort des femmes yézidies – minorité kurdophone persécutée en Irak par l’Etat islamique – capturées par des jihadistes, transformées en esclaves sexuelles et devenues, pour certaines, des combattantes.

« Soeurs d’armes » suit l’une d’entre elles, Zara (Dilan Gwyn), séparée de sa famille et vendue à un jihadiste, qui va réussir à rallier ensuite la lutte armée. Elle y retrouve deux jeunes Françaises, Kenza (Camélia Jordana) et Yaël (Esther Garrel), qui ont rejoint une brigade internationale pour se battre aux côtés des combattantes kurdes.

L’idée de ce « film de guerre féministe » est venue à Caroline Fourest après l’attentat islamiste à Paris contre l’hebdomadaire Charlie Hebdo en janvier 2015.

« Je me sentais réellement de plus en plus enragée avec ce que l’on subissait, entre la peur des attentats, les amis en danger, moi-même sous protection policière », raconte la journaliste, qui a travaillé à Charlie Hebdo jusqu’en 2009.

« Dans le même temps, je commençais à lire beaucoup de récits à la fois sur les premières femmes yézidies qui venaient de s’échapper de Daech et sur les combattantes kurdes », ajoute-t-elle. « Très vite dans ma tête, un scénario a commencé à s’écrire ».

– « Expérience sensorielle » –

Pour Caroline Fourest, qui ne s’était jusqu’ici attaquée qu’au documentaire, la fiction s’est cette fois imposée, car, dit-elle, « c’était trop fou, c’était trop romanesque ».

« Je n’aurais jamais pu montrer non plus tous les aspects de cette histoire par le biais d’un documentaire », assure-t-elle. « La fiction permettait d’être à la fois sur le front, à l’intérieur de tous les personnages et d’être à la hauteur épique de cette guerre », poursuit la réalisatrice, qui dit avoir eu « envie d’une vraie expérience sensorielle ».

« On pensait que je ferais un manifeste intellectuel, mais non moi je voulais faire du cinéma. Je pense que quand on fait un film de guerre, il faut le faire avec l’énergie et l’intensité du combat ».

Celle qui est allée quatre fois au Kurdistan pour faire son film explique avoir « commencé à écrire un scénario, qu’elle est allée +valider+ sur le terrain ». « Tout ce que j’avais écrit de plus osé, ou de ce que je pensais être le plus fictionnel, s’est avéré vrai », dit-elle.

L’existence du film d’Eva Husson « Les Filles du soleil », qui avait reçu un accueil très mitigé à Cannes en 2018, n’a pas aidé Caroline Fourest.

« J’ai découvert l’existence de ce projet au moment où nous cherchions des distributeurs », raconte-t-elle. « Ça a été un obstacle très difficile à surmonter sur notre route, parce que tout le monde m’expliquait qu’il y avait déjà un film fait sur cette guerre par une réalisatrice femme et qu’il ne pourrait pas y en avoir deux ».

Si elle trouve que le cinéma « est plus féministe qu’il ne l’était quand elle avait 20 ans », Caroline Fourest juge néanmoins que « le chemin est encore long ».

« J’adorerais vivre dans un monde où l’on dise +on ne peut pas faire un film de guerre d’homme, il y en a déjà eu un+ », lance-t-elle. « Je pense que ce jour là, on aura vraiment gagné. Mais on n’y est pas encore tout à fait ».

Par Sophie LAUBIE

La réalisatrice française Caroline Fourest, le 21 septembre 2019 lors du festival du film de Gouna en Egypte. Photo Ammar Abd Rabbo

« Soeurs d’Armes » sort enfin en salles et a besoin de vous !

Chers amis,

J-1. Après quatre ans de travail acharné, « Soeurs d’Armes » sort enfin en salles (le 9 octobre). La suite de cette histoire dépend de vous. Sans vous, le film risque de ne tenir que quelques jours à l’affiche. Le meilleur moyen de l’aider à vivre est d’aller le voir très vite, dès le premier jour, pour lui permettre de se lancer.

J’ai réalisé ce film pour que personne ne puisse oublier le rôle des femmes dans cette guerre, ni le courage des Kurdes. Pour qu’on ne les abandonne pas. Un abandon dont il est question dans le film… Et voilà qu’il sort au moment même où la trahison américaine se confirme.

Les Kurdes de Syrie, nos alliés, risquent à tout moment de se faire massacrer. De jeunes volontaires internationales qui les ont rejoint, comme dans le film, sont mortes il y a quelques mois sous les bombes turques. Ne les oublions pas.

Ce film est dédié à toutes celles qui on perdu leurs vies pour sauver les nôtres. Mon voeu le plus cher est qu’il rencontre le plus grand nombre, dans tous les pays. Qu’ils puissent nous unir autour de leur courage. Pour faire ensemble bouclier.

Merci de venir en salles, de votre soutien, et bon film !

Deux jeunes françaises, Kenza et Yaël, rejoignent une brigade internationale partie se battre aux côtés des combattantes Kurdes. Leur quête croise celle de Zara, une rescapée Yézidie. Issues de cultures très différentes mais profondément solidaires, ces Sœurs d’Armes pansent leurs blessures en découvrant leur force et la peur qu’elles inspirent à leurs adversaires.

Casting : Dilan Gwyn, Amira Casar, Camélia Jordana, Maya Sansa, Esther Garrel, Nanna Blondell, Korkmaz Arslan, Noush Skaugen, Mark Ryder, Youssef Douazou, Filipo Crine, Pascal Greggory, Roda Canioglu, Darina Al Joundi, Shaniaz Hama Ali, Roj Hajo, Mouafaq Rushdie.