Vous n’aurez pas nos têtes

Un hussard est tombé. Sa tête a roulé. Dans ce pays, on a décapité des rois et des tyrans, quelques révolutionnaires. Qui aurait cru qu’un enseignant perdrait la sienne, quarante ans après l’abolition de la peine de mort, pour avoir voulu faire réfléchir ses élèves ?

Ce renversement, si symbolique, nous remplit d’effroi. Après tant d’attentats et de morts, nous devrions être habitués. Et pourtant non, chaque fois c’est pire.

La République se sait en danger. Comme elle l’était lorsque des forces obscurantistes ont voulu la renverser. Ce sont les instituteurs et les institutrices, nos enseignants, à qui l’on doit d’être des citoyens éclairés et non des sujets. S’en prendre à eux, c’est s’en prendre à nous tous, à la raison et à l’espoir. Les journalistes peuvent alerter, les policiers peuvent arrêter, mais nous ne sortirons jamais de ce cauchemar si les professeurs ne peuvent vacciner la prochaine génération contre ces propagandes qui nous déchirent. L’antidote, nous le savons, exige d’expliquer, inlassablement, l’histoire de ce pays, comment nous avons arraché nos libertés, l’importance d’endurer la divergence et l’offense, le blasphème et l’atteinte au sacré, sans répondre par la violence. C’est ce qui fonde notre liberté d’expression et toutes celles qui en découlent.

« QUI N’EST PAS LIBRE NE PEUT FORMER DES CITOYENS LIBRES. »

Un critique littéraire a osé tweeter, au lendemain de l’attentat, qu’il y aurait « des morts atroces » tant qu’on défendra le droit de blasphémer, en citant bien sûr une professeure de Berkeley. On hésite entre vomir et pleurer. Ce sont les tueurs qui provoquent ces morts, pas l’usage de nos libertés. Faire passer les victimes pour les bourreaux, voilà ce qui encourage les bourreaux à recommencer. Rien n’est plus vital, plus urgent, que remettre la pensée à l’endroit. Cette pédagogie devrait obséder l’école laïque. Ce n’est pas un écart ni un excès, c’est sa raison d’être, sa mission la plus sacrée.

Pour y parvenir, la République a besoin de tous ses hussards, héritiers de Ferdinand Buisson. Protestant et franc-maçon, il s’est battu toute sa vie pour que l’école publique laïque puisse transmettre l’esprit critique et protéger les élèves issus de minorités religieuses du catéchisme dominant. Il insistait pour qu’on forme les enseignants : « Qui n’est pas libre ne peut former des citoyens libres. »

Samuel Paty voulait former des esprits libres. Il en est mort, décapité par un fanatique de 18 ans. Qui l’a convaincu que l’école laïque persécutait les musulmans comme on opprime les Ouïghours ou les Tchétchènes ? Qui lui a mis cette idée dans le crâne ?

IL FAUT UN VÉRITABLE OBSERVATOIRE DE LA LAÏCITÉ

Un père de famille a sonné la charge contre l’enseignant dans une vidéo, en clamant qu’on aurait montré une photo d’homme nu censé représenter Mahomet à sa fille, avant d’en appeler au Collectif contre l’islamophobie et à sa meute. Tout était faux. Il devra en répondre, lui et les autres parents d’élèves, pour mise en danger de la vie d’autrui. Il faut aussi enquêter pour savoir si la hiérarchie a soutenu cet enseignant, comme elle aurait dû, contre cette mise en danger.

Puis il faudra se décider, pour de bon, à mener la bataille culturelle. Obliger les réseaux sociaux à réguler l’incitation au lynchage. Démanteler les officines de désinformation comme le CCIF et BarakaCity. Demander des comptes à leurs idiots utiles, à ces imbéciles qui confessionnalisent la jeunesse et lui apprennent à s’offenser de tout, à ces journalistes et à ces politiciens cyniques qui amalgament la liberté d’expression, la laïcité et la lutte contre le terrorisme avec une « guerre contre les musulmans ».

Il nous faut, pour de bon, un véritable Observatoire de la laïcité. Pour surveiller ces campagnes d’intoxication au lieu de les relayer !

Commençons par demander à tous les élèves et à leurs enseignants de regarder ensemble le documentaire de Daniel Leconte sur le procès de Charlie Hebdo et l’affaire des caricatures : « C’est dur d’être aimé par des cons ». Tout y est dit. Tout y est conté. Les enfants comprendront. Les adultes qui veulent continuer à leur laver le cerveau, nous les combattrons. Nous ne perdrons pas nos têtes parce que des fous veulent l’arracher. Nous continuerons à vivre, à rire et à penser.

Caroline Fourest

17/10/2020

Marianne

2 réflexions sur “Vous n’aurez pas nos têtes

  1. Merci madame pour l’ensemble de vos propos sur cet attentat–crime contre Samuel Paty un enseignant comme il en existe beaucoup d’autres.
    Au delà de cette tragédie, que comptez-vous faire et dire en 2022, année cruciale où, je crois, bien des choses doivent être rappelées à ce pays à la dérive par beaucoup d’aspects.
    Comme l’a écrit Renan il y a un siècle « Qu’est-ce qu’une Nation ? » qu’est-ce qui fonde le vivre ensemble et comment pourrons-nous y arriver à nouveau.
    A la fin du XIXe, l’Ecole de la République a été le ciment de cette nation encore éparse par bien des aspects, linguistiques notamment.
    La guerre de 14-18 a, en quelque sorte, achevée – tragiquement – ce projet républicain.
    La suivante a failli briser, à nouveau, ce ciment sauf a avoir dans ses rangs quelques individus pour stopper cet effondrement.
    N’est-il pas nécessaire aujourd’hui de dire que cette nouvelle bataille n’est pas perdue.
    Qu’en pensez-vous ?
    Merci

  2. Le droit à la vie et la liberté d’expression

    J’ai eu mal que ce professeur soit assassiné. J’ai eu mal de constater que les professeurs sont en danger dans notre pays. Que mettre de la lumière, aider à constituer des esprits critiques soit un risque. Mais le pays se divise. Certains disent vouloir tuer tous les musulmans. Une collégienne de la classe de ma fille aurait dit que son père avait dit ça. Dans un couloir, pas devant toute la classe. J’ai mal que les musulmans soient montrés du doigt d’autant que je porte ma belle-famille algérienne dans mon cœur.
    Dans « tué pour avoir montré des caricatures », moi je retiens d’abord le mot tué. Je suis étonnée qu’on ne parle pas plus de droit mais surtout de liberté.
    Il n’y a jamais de bonnes raisons de tuer, non ?
    Bien sûr que la liberté d’expression est importante mais est ce que le débat est seulement là dans cet assassinat ? Tant pis pour le politiquement correct, j’ose poser cette question. Je pense que si des jeunes ne ressentent rien aujourd’hui quand les professeurs les interrogent après ce drame national c’est parce que tout est devenu polémique. Si tu questionnes la liberté d’expression, tu défends des criminels au vu de certains discours. Tout se brouille. On intellectualise en passant à côté de la simplicité, de l’essentiel. Est-ce que ce n’est pas une manière de dire : le débat, la raison passe avant la vie. Un deuil c’est de la tristesse pas de la polémique. Samuel Paty, Simone Laigneau, et Vincent Loques y ont-ils eu droit ?
    L’Islam a un problème mais pour moi ce n’est pas le premier sujet. En tous cas, quand on met les projecteurs seulement sur la question de la liberté d’expression on crée le débat, on divise. Et ça profite à qui ?
    Il y a un problème dans l’islam (certains versets) qui devraient être réglés urgemment mais de mon point de vue il y a plus d’urgence à regarder les choses autrement. Cet homme a tué parce que tuer est considéré par certaines personnes comme une façon de faire justice. Parce que la vie n’est pas sacrée pour eux.
    Mais ceux qui nous gouvernent accordent ils plus d’importance eux aussi à leur pouvoir par exemple qu’à la valeur d’une vie ?
    Est-ce que tout le monde est bien d’accord qu’on ne tue pas pour des idées, des intérêts ? Est-ce que certains hauts placés ne tuent pas de façon indirecte, invisible?
    Je me demande si le fait de placer le débat sur la liberté d’expression, une notion très complexe ne permet pas d’oublier l’essentiel. Le droit.
    Pourquoi la liberté d’expression est complexe ?
    La loi Pleven de 1972 amende la loi de 1881 en créant les délits d’injure, de diffamation et de provocation à la haine, à la violence ou à la discrimination.
    (https://www.institutmontaigne.org/blog/le-blaspheme-en-france-et-en-europe-droit-ou-delit)
    Les personnes qui le souhaitent ont donc la possibilité en France de se saisir de cette loi. Peut-être qu’il arrive parfois que certains professeurs n’aient pas toujours la délicatesse de montrer des caricatures en respectant les enfants… Peut-être que certains se sentent injuriés parce qu’ils ont une susceptibilité mal placée… Tout est possible et discutable. On est en train de créer un tabou. C’est parfois dans les tribunaux qu’on s’ouvre à la pensée de l’autre comme en témoigne une vidéo de Mr Val. https://www.lcp.fr/programmes/laicite-30-ans-de-fracture-a-gauche-39990 (41ème minutes)

    Même si je suis pour ce droit fondamental, qu’est le droit au blasphème dans notre pays, je pense qu’il est bon de rappeler qu’il peut aussi y avoir des limites comme dans toute chose. La justice est là pour ça.
    Samuel Paty n’est pas mort pour avoir montré des caricatures il a été assassiné par une personne qui pense être un héros en tuant par susceptibilité. Le fanatisme manipule des esprits infantiles qui ne sont que des marionnettes.
    Je pense que c’est plus compliqué, bien que nécessaire, d’expliquer à des potentielles marionnettes ce qu’est la liberté d’expression que d’expliquer qu’il est interdit de faire justice soit même. Si cela n’est pas compris à quoi bon expliquer le reste ?
    Le fanatisme n’a aucune excuse, il y a toujours eu des problèmes, des discriminations, de la corruption, des mauvais politiciens. Cela ne peut pas être réglé en assassinant des innocents.

    Cet enseignant a fait son travail, pas plus héroïque que beaucoup de citoyens mais il a rencontré des criminels. Il aurait pu être moins en danger si le contexte du monde était différent, si notre gouvernement était plus responsable. Mais c’est bien le libre arbitre d’une personne, manipulée par d’autres, qui a permis un passage à l’acte.

    Les personnes qui expliquent que la caricature est adressée envers une croyance et non envers des personnes sont sans doute sincères mais c’est complexe et on est parfois sur une limite subtile pour la plupart des gens. Ce n’est pas de mon point de vue un argument très éclairant d’emblée. On n’a pas le droit de tuer, sous aucun prétexte et c’est tout. Et après on peut parler de la liberté d’expression. C’est autre chose.

    Les technocrates qui nous gouvernent ne cherchent-ils pas à assoir leur pouvoir toujours plus en divisant ? En récupérant tout? Comment expliquer des paroles aussi graves que celles sur les rayons halal de notre ministre de l’intérieur? J’ai honte d’être dans un pays avec un tel gouvernement. Si notre président avait le sens des responsabilités, il n’aurait pas nommé cet homme accusé de viol.
    J’espère avoir apporté un point de vue intéressant, construit en partie dans ma vie d’élève. Mille pensées aux bons enseignants que j’ai eus, à tous les enseignants courageux et à toutes les personnes qui espèrent un monde meilleur, moins absurde et moins violent.

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