La cruauté juste de la « Servante écarlate »

The Handmaid’s Tale, dont la deuxième saison vient de s’achever, n’est pas seulement l’une des meilleures séries de cette génération, elle est utile. Inspirée du roman féministe de Margaret Atwood, la Servante écarlate nous plonge dans l’enfer du projet totalitaire misogyne comme aucun pamphlet politique ne pourrait le décrire, encore moins nous le faire ressentir.

On pourrait ne regarder cette série que pour la beauté de ses plans. Un univers cotonneux, où la lumière ne filtre qu’à travers cette fumée cinématographique qui tourne à l’encens. Son épaisseur asphyxiante n’est percée que par la couleur éclatante de capelines, vert glauque ou écarlates, assignant les femmes à leur fonction : épouses, Marthas (bonnes) ou servantes (reproductrices).

C’est que les femmes filent droit sous Gilead. Un Etat totalitaire ayant transformé les Etats-Unis. Dans un monde où la pollution a rendu stériles la plupart des êtres, un gouvernement intégriste impose sa loi, radicalement naturaliste et patriarcale. Les servantes y sont violées entre les cuisses des épouses lors de cérémonies religieuses. Un « Praise Be » (Que la volonté soit faite) ponctue et coud toutes les lèvres. Par touches, la série dessine une grande fresque allant de la dévotion à la soumission.

Le tableau n’est pas si délirant, connaissant la folie de la droite religieuse américaine. Quand Margaret Atwood écrit son roman, nous sommes en 1985. Après avoir bâti un empire médiatique et universitaire, la droite intégriste prend tout juste son envol politique. Elle vient de porter Reagan au pouvoir. Trente ans plus tard, l’Amérique a élu Donald Trump, qui s’attaque au financement du planning familial. Elle vivrait pire encore si son vice-président, Mike Pence, digne de jouer dans un épisode de la Servante écarlate, devait le remplacer.

Il suffit d’observer la violence du projet intégriste chrétien dans une démocratie comme l’Amérique, sa force destructrice dans une démocrature comme la Russie, pour imaginer la vie qu’il mènerait aux femmes en cas de réelle dictature. L’exotisme en moins, une théocratie chrétienne ne serait pas si différente du califat de Daech. La capeline rouge de la Servante écarlate nous parle aussi du niqab, de tous les intégristes qui vont chercher au ciel des raisons de transformer notre vie sur terre en enfer. Il n’est donc pas juste de reprocher à la série de s’être trompée d’intégrisme ou d’époque. Comme il n’est pas sérieux de lui juste blâmer sa violence.

Certains critiques ont été jusqu’à parler de « torture porn » parce que la série ose mettre en image chaque étape, mentale et physique, de l’esclavage d’Offred. Les mêmes reprochent aux séries policières de montrer trop de femmes torturées, sadisées ou violées, sans décortiquer la racine du mal. Mais les séries policières ne décortiquent jamais, ou si peu, l’origine des faits divers. Pourquoi feraient-elles une exception pour les femmes ?

Le vrai débat en matière de violence cinématographique est de savoir si le spectateur est porté à en jouir et à se glisser dans la peau du bourreau. On connaît la position de Jacques Rivette dans les Cahiers du cinéma, qui dénonçait comme kapo les travellings pouvant donner le sentiment d’esthétiser l’enfer nazi. Chaque mouvement de caméra oriente le regard. On est en droit de les questionner. Mais cela ne doit pas aller jusqu’à refuser de représenter l’enfer nu des camps, comme le fait si pudiquement et si cruellement le Fils de Saul. Le prétexte de la « torture porn » n’est pas loin de ressembler à l’hygiène des censeurs iconoclastes pour qui montrer est un blasphème. Comme il ne devrait exister aucune règle ni tabou dans cet art si délicat qu’est le cinéma, obliger au regard n’est pas non plus une religion. Suggérer, à l’oreille notamment, est souvent bien plus fort et perturbant. Surtout si l’on veut se placer du côté du danger et non des dangereux. La question du point de vue reste l’épicentre de tout.

Dans la Servante écarlate, nous sommes constamment avec et dans les yeux d’Offred, jusqu’à étouffer avec elle lorsque la saison 2 offre si peu d’espoir. Au fond, c’est le vrai reproche que les fans lui ont adressé. Elle donne l’envie d’une saison 3 tournée vers plus de résistance. Certainement pas celle d’arrêter de mettre en abyme, avec autant de talent, la violence misogyne.

 

Caroline Fourest

Marianne, 29/7/2018