On ne remerciera jamais assez Simone Veil pour ces vies moins brisées

Ce dimanche 1er juillet, Simone Veil entre au Panthéon avec son mari Antoine.

Mon premier lien avec Simone Veil est tout simple : je suis née neuf mois après sa très grande loi de 1975. J’ai croisé des anti-avortement que cette perspective paniquait encore plusieurs décennies après leur naissance. Comme s’ils doutaient rétrospectivement d’être parmi nous si leurs parents avaient pu revenir en arrière…

Je ressens exactement le contraire. Une très grande reconnaissance pour la loi Veil. Les enfants nés après 1975, au moins, peuvent être certains d’avoir été désirés. Ils ont plus de chances de venir au monde dans des foyers prêts à les recevoir. Vingt-deux ans après être venue au monde, convaincue de ses bienfaits, j’ai fondé une revue pour défendre ce droit à l’avortement et, plus largement, le droit de choisir. Le monde se porte tellement mieux avec moins d’enfants, plus désirés et plus réfléchis, qu’avec une flopée de naissances « divines », involontaires ou subies. La Manif pour tous et ses rejetons sont persuadés du contraire. Que la vie filerait droit si seules des familles avec un papa et une maman – catholique, blonde, portant une jupe et un serre-tête ? – pouvaient fonder une famille.

A chacun ses critères. Si je rêvais, comme eux, d’imposer mon modèle parental aux autres, j’interdirais plutôt le droit de faire des gosses aux parents violents, égoïstes ou pervers. Quels que soient leur niveau de revenu, leur religion ou leur identité sexuelle. Il y aurait des permis de délivrer des enfants comme il existe des permis de conduire ou d’ouvrir un bar. Après tout, c’est une affaire bien plus sérieuse. On imagine les trafics et la tentation de la corruption pour les citoyens chargés de délivrer de telles autorisations. Un régime qui se met à trier qui peut devenir parent ou non a peu de chances de rester une démocratie.

Grâce à Simone Veil, nous avons moins à subir les enfants des viols, ni à voir des femmes mourir de septicémie pour éviter une grossesse non désirée

Alors tant pis, il nous faut subir tous ces enfants tyranniques, violents et pervers, nés de parents incapables ou dangereux, qui n’ont pas réfléchi et qui n’auraient pas dû se reproduire. C’est ainsi. Mais, au moins, grâce à Simone Veil, nous avons moins à subir les enfants des viols, ni à voir des femmes mourir de septicémie pour éviter une grossesse non désirée. Le pire des fardeaux à porter. Pour elles, pour les enfants à naître, comme pour tous ceux qui endureront leurs névroses une fois adultes. On ne remerciera jamais assez Simone Veil pour ce répit salvateur, ces vies plus douces, plus harmonieuses et moins brisées. Rien ne fut plus triste que de la voir instrumentalisée sur la fin de sa vie par des militants de La Manif pour tous qui l’ont croisée sur un trottoir par hasard et lui ont collé un drapeau dans la main. La France pétainiste ne pourra pas réviser l’histoire. Simone Veil reste pour l’éternité à l’opposé de leurs passions rances.

Personne ne la faisait taire

Je l’ai rencontrée quelques fois. Nous avions échangé sur nos craintes de voir Nicolas Sarkozy changer la Constitution pour introduire un intitulé autorisant les statistiques ethniques – sous prétexte de permettre la discrimination positive, mais, en creux, pour permettre le suivi ethnique des migrants. Tout ce qu’une déportée croyant au modèle français ne pouvait supporter. Elle a tenu tête et sa voix a porté. Son alerte nous a sans doute épargné (provisoirement) cette dérive.

Par-delà ces rares rencontres, j’ai surtout appris à l’admirer à cause du regard haineux de l’extrême droite. Mon premier sujet d’enquête, quand j’avais 18 ans, portait sur les anti-IVG. C’est ainsi que j’ai rencontré ma compagne, Fiammetta Venner, qui venait de publier un livre sur ces réseaux de l’opposition à l’avortement*. Au tribunal de la 17e chambre correctionnelle, où l’extrême droite allait nous traîner si souvent, des anti-IVG surexcités la couvraient de reproches et de menaces en espérant la faire taire. Raté. En plongeant dans ses enquêtes et sa documentation, j’ai appris à connaître le lien entre deux obsessions férocement tenaces : la misogynie et l’antisémitisme. Bien sûr, Simone Veil représente tout ce qu’exècrent ces haineux. Une femme libre, têtue, qui a survécu aux nazis, relevé la tête, travaillé en sortant des camps et fait voter la loi qui allait libérer les femmes des chaînes de l’ordre naturel et divin.

J’ai appris à connaître le lien entre deux obsessions férocement tenaces : la misogynie et l’antisémitisme

Je me souviens encore du ton et du regard d’un vieil allemand « pro-life » interviewé aux Etats-Unis. A l’inverse de tant de juifs ayant quitté l’Allemagne pour se réfugier dans le Nouveau Monde, lui regrettait plutôt l’ancien, au moins depuis la chute de Hitler. Il régnait sur l’une des principales organisations catholiques « pro-life » américaine et projetait d’ouvrir bientôt une antenne en France. C’était il y a vingt ans. En bonnes activistes prochoix, nous allions mettre toute notre énergie à faire « avorter » ses projets… A l’époque, dans ses bureaux de Virginie, il nous prenait pour des sympathisantes et nous confiait ses pensées profondes. Au seul mot de « France », il a eu un mouvement de dégoût si profond qu’il est remonté de son œsophage à sa bouche pour vomir le nom de Simone Veil. Ses yeux ont cligné d’écœurement, puis il a ajouté : « Mauvaise femme. Très. Elle est juive. »

Rien ne peut mieux rendre hommage à un être et à son courage que cette aigreur gastrique d’un vieux monde qui a tout raté : l’extermination des juifs et l’oppression des femmes. Tout ce que Simone Veil a vaincu. Et qui menace toujours.

*L’Opposition à l’avortement : du lobby au commando, de Fiammetta Venner, Berg International Editeurs.

Caroline Fourest

Marianne, 1/7/18

Droit à l’avortement : nos ventres, leur guerre

C’est aux résistances qu’elles suscitent qu’on mesure la force des conquêtes. La libération du corps des femmes du risque de grossesse non désirée est la plus grande des avancées du XXe siècle. Un pas plus grand que celui posé sur la Lune, qui rend fous tous les bigots, tous les médiévaux, tous les soumis à la fatalité divine ou naturelle. Car cette déconnexion entre sexe et reproduction coupe la chaîne de l’esclave sur qui repose la domination suprême et masculine.

Tant que les femmes ne peuvent pas maîtriser leur ventre, elles ne peuvent maîtriser leur destin. C’est pour ne pas tomber enceinte que les femmes ont longtemps été interdites d’aimer en dehors du mariage. Quand la libération sexuelle est enfin venue, d’abord parce que les hommes y avaient intérêt, c’est sur les femmes que pesait toujours le poids de cette liberté. Seule la contraception associée à la légalisation de l’IVG a mis leurs corps à égalité. Voilà pourquoi ces avancées terrorisent tant les patriarches.

Il suffit de voir les réactions de haine au moment du vote de la loi Veil ou même après la mort de celle qui l’a portée. Les députés FN ont trouvé le moyen de s’éclipser au moment de l’hommage rendu au conseil régional de Bourgogne – Franche-Comté. En 1986 à l’Assemblée, quand le parti comptait 35 députés, leur seul fait d’armes fut d’avoir formé un groupe parlementaire avec Christine Boutin pour ferrailler contre la loi Veil. Après avoir échappé aux camps d’extermination, Simone Veil a passé sa vie à subir la rage de ceux qu’elle appelait les «SS au petit pied», cumulant les deux haines les plus tenaces au monde : celle des femmes et celle des juifs.

La grande spécialité des groupes antiavortement a toujours été de la comparer à une nazie. A l’annonce de sa mort, le groupe Jeunesse de Dieu est allé jusqu’à recycler un vieux dessin la montrant serrant la main de Hitler, avec le sous-titre : «Loi Veil a déjà 6 millions de victimes». L’idée étant de battre à tout prix la Shoah, pour mieux la relativiser, tout en accusant ses survivants d’être les véritables génocidaires. Du grand art négationniste, qui va parfois jusqu’à compter 40 millions d’avortés. Tout acte sexuel n’ayant pas engendré un enfant étant considéré comme un crime contre l’humanité. Même les talibans sont plus évolués.

En principe, les intégristes catholiques sont plus déchaînés que les islamistes contre le droit à l’avortement. En vertu d’une bonne répartition des rôles, chacun tyrannise un bout du corps des femmes. Les islamistes ne pensent qu’à couvrir leurs cheveux, tandis que les chrétiens s’occupent de leurs ventres. A l’ONU, surtout à partir de la conférence du Caire (1994), le Vatican a fini par convaincre les pays musulmans de lutter contre «l’impérialisme contraceptif». Entendez : tout programme de planification familial, qu’ils ont combattu ensemble, avec le succès dévastateur que l’on sait dans les pays comme l’Egypte. L’explosion démographique s’est traduite par un retard éducatif, un manque de logements, moins de possibilité de se marier et une belle montée de la misère sexuelle. Une frustration savamment exploitée par les Frères musulmans, dont les héritiers se joignent désormais aux intégristes catholiques pour cracher sur le corps défunt de Simone Veil. Incapable de résister quand il s’agit des femmes ou des juifs, Hani Ramadan s’est fendu d’un tweet interrogatif : «Hommages tant que l’on voudra à cette rescapée du nazisme. Mais depuis 1975 combien d’enfants à naître ne sont pas nés ?…» Bienvenue dans le monde de ceux que la perte de leurs privilèges machistes rend fous mais unit.

On en sourirait si les efforts désespérés des fanatiques pour sauver la domination masculine annonçaient l’armistice. Malheureusement, ce vieux monde ne veut pas passer. Il peut même renaître à tout moment, tant le nombre d’ennemis du féminisme ne cesse de pousser, parfois même à l’intérieur de son corps, pour mieux le déchirer. C’est le cas lorsque des groupes se revendiquent du «féminisme intersectionnel», de l’afro-féminisme ou du «féminisme islamique», pour accuser les féministes de racisme, revendiquer le droit de se voiler ou de se prostituer, tout en les sommant de renoncer à l’émancipation universelle. Une vraie mentalité d’esclave, qu’il faut décidément combattre à chaque génération… Sous peine de finir de nouveau enchaînées.

 

Caroline Fourest

 

Éditos, vendredi 7 juillet 2017