Demain est annulé

Même l’air estival est pollué. Entre deux photos Instagram à la plage, la carte postale de l’été ressemble à ce dessin qui a circulé sur les réseaux : un véritable «concours de bites» entre Donald Trump et Kim Jong-un… Un internaute s’amuse : «Demain est annulé.» Si l’apocalypse finit par être déclenchée, on aura bien ri, avant.

Que faire d’autre ? Payer un coiffeur (ou un allongement du pénis) à l’un de ces deux êtres colériques pour qu’ils se calment et nous laissent en paix ? Souhaiter que les généraux américains n’aient pas transmis les bons codes nucléaires au locataire de la Maison-Blanche ?

On en vient à espérer que le dictateur nord-coréen garde ses nerfs. Au moins celui-là personne ne l’a élu. On s’en veut moins. Les Américains, en revanche, on leur en veut. A cause d’eux, nous voilà plongés dans ce chaos, où demain peut être annulé sur un malentendu.

Comme tous les conservateurs infantiles et irascibles, comme George W. Bush avant lui, Donald Trump avait promis de se replier sur son quant-à-soi, de se désintéresser du monde. Il a mené une campagne isolationniste, et bien sûr il ne fallait pas en croire un mot. Ce n’est pas parce qu’un candidat américain ne sait pas placer les autres pays sur une carte qu’il est incapable de déclencher une guerre. C’est même souvent le contraire. Nous y sommes. Kim Jong-un a trouvé un partenaire de tir de missile. Même Maduro peut allumer un cierge. Alors que son imposture se voit enfin, Trump vient de sauver sa propagande en menaçant le Venezuela d’une opération militaire. Ce type veut mettre tous les caricaturistes au chômage.

Mais ne croyez pas qu’il se marre tous les jours. Il faut le voir traîner les pieds, comme un enfant puni, obligé de condamner ce qui s’est passé à Charlottesville. Quel enfer pour ce pauvre homme, élu par ce public de tarés. Avant d’être fouetté et de devoir corriger, il avait retrouvé un peu d’éclat pétillant dans les yeux en ajoutant que «cette violente incitation à la haine» venait «de différents bords». Où va-t-on si l’on doit se mettre à faire la différence entre fascisme et antifascisme ?

Pour autant, la gauche américaine doit se remettre en question. N’a-t-elle pas mieux à faire que se demander si une réalisatrice blanche comme Bigelow a le droit de faire un film sur la violence policière envers les Noirs ? C’est aussi à cause de certains antiracistes que tout se réduit parfois à une question de couleur de peau… Alors, à qui la faute si Trump a tant de succès ? Et, en France, combien de suprémacistes vont naître si on laisse le champ libre à ceux qui organisent un camp d’été «décolonial» interdit aux Blancs au lieu d’unir contre le racisme ? C’est en combattant toutes les extrêmes droites – islamistes comme suprémacistes – qu’on retrouvera un avenir ensemble. Pas en les copiant. Encore faut-il croire que demain existe…

Puisque nous ne pouvons rien de très démocratique contre Poutine, Erdogan ou Kim Jong-un, le seul moyen d’équilibrer le monde est de retirer un fou du jeu en empêchant Trump de nuire. Le Parti démocrate n’est pas totalement convaincu. L’actuel président est pour lui un bon argument pour gagner les élections de mi-mandat. En cas de destitution, il sera remplacé par Mike Pence… Un chrétien intégriste qui pense que les femmes n’ont pas leur place dans l’armée, que les gays sont responsables de «l’effondrement de la société» et qui fera tout pour limiter le droit à l’avortement. Voilà l’état du camp républicain américain aujourd’hui. Il devrait finir par exploser. En attendant, on nous laisse gentiment le choix entre une «alt-right» folle à lier et une droite religieuse fanatique.

Franchement, on ne sait plus quelle folie souhaiter… Disons qu’un fanatique idéologique, et non pathologique, est sans doute plus prévisible. Il détruira ce qui reste de «sécularisme aux Etats-Unis», fera reculer les droits des femmes, laissera prospérer le terrorisme raciste, mais au moins il ne nous donnera pas l’impression de pouvoir annuler demain, entre deux tweets, un gâteau au chocolat et une partie de golf. C’est peu de chose. De nos jours, le «moindre mal» a remplacé le progrès.

Caroline Fourest
Marianne, no. 1065
 18 août 2017

Et sinon vous, plutôt Trump ou Poutine?

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Si vous aussi la politique vous déprime, au point d’envisager sérieusement de ne plus vous intéresser qu’aux animaux sauvages ou aux bégonias, il existe deux astuces.

  1. Penser à Churchill et à sa phrase sur la démocratie : le pire des régimes à l’exception de tous les autres.
  2. Se dire que la situation pourrait être bien pire. Par exemple, nous pourrions déjà vivre dans un monde où l’extrême droite aurait gagné les élections dans plusieurs pays d’Europe, sous l’influence d’un Vladimir Poutine toujours au pouvoir… Pendant que Donald Trump, lui, serait élu président des États-Unis.

Un cauchemar qui devient réalité

Le cauchemar devient chaque jour plus plausible. Ce n’est pas encore une fatalité. Si toutes les voix de Ted Cruz se reportaient sur Marco Rubio, il pourrait passer devant Trump. C’est encore possible si Ted Cruz est déclaré inéligible, en raison de sa naissance au Canada, avant la fin de la primaire… Mais pour l’heure, le scénario le plus probable, c’est que Donald Trump devienne candidat des Républicains. Et qu’il soit en situation de battre Hilary Clinton, loin d’être au plus haut dans l’opinion américaine.

De son côté, Jeb Bush, lui a dû se retirer de la course aux primaires. Après une série d’échecs cuisants. On aimerait croire que l’absence totale d’adhésion à la campagne de Jeb Bush soit due au fait de porter un nom de famille associée à une politique désastreuses, pour les États-Unis comme pour le monde. Hélas, c’est aussi parce qu’il a mené une campagne terne et raisonnable. Et pourtant, il disposait du plus gros budget de campagne chez les Républicains : 155 millions de dollars. C’est sept fois plus que Donald Trump : 21 millions, qui viennent pour l’essentiel de sa propre fortune. Le milliardaire en a fait un atout et martèle qu’il ne dépend d’aucun lobby. Ce qui ferait presque oublier qu’il dépend, en réalité, de ceux avec qui il fait affaires… Mais Trump, de toute façon, n’a pas besoin d’argent pour se démarquer de ses concurrents. Il lui suffit d’ouvrir la bouche et de dire un maximum d’énormités, si possible brutales et vulgaires, pour faire le buzz.

Plus cela choque les journalistes, plus le milliardaire réussit à passer pour l’incarnation du peuple contre les élites. Et là, vous l’avez compris, on ne parle plus seulement de la démocratie américaine. Mais aussi de la nôtre. Elle aussi souffre de haine de soi. Pour certains, c’est la haine de la République. Pour d’autres, ce serait plutôt la haine de la démocratie.

Elle se mesure à la fascination ambiante, allant de l’extrême droite à la gauche radicale en passant par une partie de la droite dure, pour un homme… pourtant tout à fait comparable à Donald Trump, mais en pire. À ceci près qu’il est russe et non américain.

A si Poutine était américain…

Si on parle du style et des cheveux, Vladimir Poutine présente mieux, assurément. Mais si on parle du fond, de la brutalité et de morale publique, Poutine a de quoi battre Trump à plate couture. Ne parlons mêmes pas du respect de la démocratie. On imagine que même s’il est élu, Donald Trump ne fera que deux mandats et qu’on pourra s’opposer à lui sans finir en prison ou abattu au pied du Kremlin.
Imaginons une seconde que Vladimir Poutine soit américain. On le décrirait facilement comme un fou impérialiste. Comment parler autrement d’un homme capable d’envahir un pays de sa sphère d’influence, tout en allant bombarder un pays arabe ?
Heureusement, Poutine est russe. Sur les réseaux sociaux, vous lisez donc qu’il est donc « russophobe » de critiquer sa politique ou même, j’imagine, de le comparer à Trump… Qui aime plutôt Poutine.

Assurément, les deux hommes pourraient s’entendre sur le dos de Daech. Et ça, personne n’est contre. Mais ils s’entendront aussi très bien sur le dos de l’Europe. Et ça, c’est plus ennuyeux.

Même en Syrie, Poutine ne veut pas détruire Daech. Il veut soutenir Assad, ce qui est très différent. Or les crimes contre l’humanité du régime syrien nourrissent la propagande jihadiste et leur permet de recruter, y compris chez nous. Les avions russes frappent un peu Daech et beaucoup ce qui permet encore de vivre en Syrie : les écoles, les routes, les infrastructures. Ces destructions ont considérablement grossi le flot des réfugiés fuyant vers l’Europe. Ce qui a le double avantage de vider la Syrie des opposants au régime d’Assad, et de semer l’angoisse au cœur de l’Europe… Donc de faire monter les partis d’extrême droite que soutient Vladimir Poutine dans l’espoir de voir l’Europe exploser de l’intérieur.

Le soutien à une extrême droite pouvant faire exploser l’Europe de l’intérieur

La presse étrangère vient de révéler que le Front national a demandé un nouveau prêt, cette fois de 27 millions de dollars, à des banques russes, en prévision de la prochaine élection présidentielle. Un prêt qu’elle peut difficilement obtenir sans le soutien du Kremlin. Ce qui en ferait, si on employait la terminologie de l’extrême droite, le premier « parti de l’étranger »… Que des souverainistes soient capables de voter pour un parti sur lequel mise une puissance impérialiste rêvant de dépecer l’Europe, en dit déjà long… Mais que des démocrates puissent ouvertement déclarer leur fascination pour un dictateur, soutenant des tyrans, même dans une époque où l’ennemi prioritaire est bien entendu Daech, c’est un signe.

Le signe que nous sommes mûrs, nous aussi, pour prendre le risque de vivre dans un monde dirigé par monsieur Trump et par monsieur Poutine. A moins de réagir.

Caroline Fourest

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Chronique à retrouver tous les lundis sur France Culture à 7h18.

Vladimir Poutine et les souverainistes dans le bourbier syrien

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Il y a quelques jours encore, notre débat public résonnait d’un drôle d’écho. On se serait cru dans la nef de la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou. Le chœur des souverainistes pro-Russes chantait fort les louanges de Vladimir Poutine. Un homme, un vrai… Celui que la presse russe montre parfois en train de sauver des dauphins à mains nues allait nous sauver de Daech.

La rengaine n’est pas venue seulement des fascinés ou des achetés. Le couplet a été entonné au nom du pragmatisme et de la real politique. Vladimir Poutine, injustement méprisé par les Occidentaux, aurait compris, avant tout le monde, qu’il faudrait composer avec Bachar El Assad contre l’État islamique. Il était temps de le comprendre nous aussi. Après tout, nous a-t-on dit, le monde libre s’est bien allié avec Staline contre Hitler.

Parler, mais pas s’aveugler

Il y a une part de vrai, bien sûr, dans ce pragmatisme. La solution n’est pas d’ignorer Vladimir Poutine, mais contrairement à ce que rabâchent les soutiens du Kremlin, personne ne le fait. Tout le monde lui parle, et il faut continuer. Ne serait-ce que pour éviter un crash aérien entre les deux coalitions dans le ciel syrien. Mais pas s’allier, pas s’aveugler, ni mentir sur ses véritables buts de guerre.

Car, c’est bien pour soutenir le régime syrien, et non pour anéantir l’État islamique que Vladimir Poutine s’est engagé dans ce conflit. Non pas tel Staline combattant Hitler. Mais pour sauver la tête d’un dictateur, responsable de plus de 200 000 morts.

Nous le redoutions la semaine dernière, nous en avons la confirmation.

Alors que l’armée irakienne vise les convois transportant Al Baghdadi et ses lieutenants, alors que la France tente de détruire des camps d’entraînements de Daech, les frappes russes ont visé les rebelles aux portes du régime. Les rivaux de l’État islamique. Ce qui lui a permis d’avancer.

Ces frappes ont même tué des civils. Comme les frappes aériennes américaines en Afghanistan. Sauf que les Américains s’excusent pour leur erreur et sont vivement critiqués par des anti-impérialistes… Qui ne disent rien ou presque à propos de ces morts causés par les frappes russes.

La souveraineté face au devoir de protéger

L’argument invoqué par les soutiens du président russe ? Il intervient à la demande des autorités syriennes, et donc respecte sa souveraineté.

Il y a de quoi sourire. Les mêmes approuvent lorsque Vladimir Poutine viole effrontément les frontières de la nation Ukrainienne, de façon brutale et coloniale. Leur « deux poids, deux mesures », puisqu’ils aiment tellement cette expression les révèle. Ceux-là ne sont pas anti-impérialistes, mais anti-Américains.

Le passé de la plus grande puissance, son intervention catastrophique en Irak, ont laissé des traces. Si le président russe engrange autant de soutiens, c’est aussi — et à juste titre — parce que beaucoup souhaitent plus de multipolarité. D’où l’importance de manier avec une extrême précaution le droit d’ingérence.

Tout pays, a fortiori puissant, se met en tort lorsqu’il agit sans mandat de l’ONU contre la souveraineté d’un autre pays. Mais les Nations-Unies ont aussi été inventés à cause de l’échec de la Société des Nations face au nazisme. C’est au nom du relativisme, du fameux « charbonnier est maître chez soi », qu’Hitler a longtemps pu exterminer en toute impunité, avant de se mettre à occuper d’autres pays. Et c’est au nom du devoir de protéger que l’intervention d’une coalition entre Américains et résistants a permis de nous sauver de l’exil ou du massacre, nous les Français.

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, l’équilibre des relations internationales balance depuis entre deux piliers : le respect de la souveraineté d’un côté et le devoir de protéger les populations civiles lorsqu’un État devient fou au point de massacrer son propre peuple de l’autre.

En Syrie, de quelle souveraineté parlons-nous ? Bachar El Assad est un boucher, qui saigne, bombarde et gaze sa population, obligée de fuir, de traverser la Méditerranée pour arriver sur nos côtes.

Vladimir Poutine n’intervient pas en Syrie pour défendre le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, mais pour défendre le droit des tyrans à disposer de leur peuple.

La peur des « révolutions de couleur »

La Russie de Poutine n’a ni les moyens ni intérêt à venir à bout de l’État islamique. Sa véritable hantise est ailleurs : les « révolutions dite de couleur ». Les printemps ukrainiens, iraniens ou arabes obsèdent le président russe, mais aussi les sites et les médias qui lui sont proches. Et bien sûr, ils n’y voient qu’une manipulation, un complot de la CIA, qui n’a pourtant rien vu venir et s’est montré bien à la traîne.

La réalité, celle qui a pris de court aussi bien le FSB que la CIA, c’est que le monde change. Les États pèsent moins, ils sont fragiles, et les sociétés civiles ont gagné en pouvoir, notamment grâce aux nouvelles technologies. Ce monde qui vient, ce monde qui est déjà là, terrorise les autocrates comme Vladimir Poutine.

Son action en Syrie vise à sortir de l’isolement où l’ont conduit l’annexion de la Crimée et la déstabilisation de l’Ukraine, mais plus encore à se protéger de son propre peuple.

Ce peuple russe dont les sondages (non fiables) nous disent qu’il est tout entier derrière son leader doutait de lui avant la guerre en Ukraine.

Il pourrait de nouveau douter, ne plus accepter les reculs démocratiques et surtout l’impasse économique où il se trouve, une économie gangrenée par la corruption et dépendante des cours des hydrocarbures, sans cette propagande de guerre, sans cet appel constant au patriotisme que permettent les grandes crises et le retour en force de la Russie sur la scène internationale. C’est à cela que servent l’ingérence en Ukraine et l’intervention en Syrie. Un pari risqué.

La presse russe s’inquiète déjà d’un possible bourbier syrien. On ne voit d’ailleurs qu’une seule porte de sortie possible à cette fuite en avant : après avoir été le meilleur allié de Bachar El Assad, la Russie devra lui tordre le bras pour le convaincre, lui et son clan familial, de renoncer au pouvoir en échange d’un sanctuaire.

Sans ce succès diplomatique, l’opération militaire, l’opération sauvetage, tournera court après avoir dérapé. Elle pourrait même devenir un piège. Tout comme l’intervention en Irak l’a été pour George Bush.

Caroline Fourest

Chronique à retrouver tous les lundis sur France Culture à 7h18.

Ils changent le monde : Refat Chubarov (France Inter)

Notre résistant du jour, Refat Chubarov, est l’un des leaders de la communauté Tatars de Crimée. Mélange de peuples des steppes allant de la Volga et la Mer noire. Leur nom est associé aux grandes conquêtes du royaume Mongol et à Genghis Khan. Longtemps Chamanes, ils ont embrassé l’Islam sunnite au 15 ème siècle. Craints et redoutés pour leurs incursions dévastatrices en Ukraine, en Pologne ou en Russie, ils ont connu l’enfer sous Staline. Des déportations massives et le travail forcé… Ils pensaient avoir enfin la paix. C’était sans compter sur Vladimir Poutine qui a prétexte le sursaut démocratique de Maïdan pour organiser un référendum et annexer ce petit territoire stratégique au sud de l’Ukraine. Refat Chubarov, qui préside l’assemblée représentant 300.000 Tatars de Crimée,  l’a vécu aux premières loges. Imposant et grave. Nous l’avons rencontré quelques jours avant les cérémonies du débarquement. Lors d’un très court séjour à Paris, où il est venu pour tenter de sensibiliser les grands de ce monde au sort des siens…

Pour écouter l’émission sur le site de France Inter

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Ils changent le monde 2012