En 2012, j’achète une cotte de maille !

Il y a des années, comme ça, où l’on sent qu’il vaut mieux sortir couvert… Entre les insultes sexistes et homophobes qui pleuvent sur les réseaux frontistes ou intégristes (à la rigueur, c’est bien normal…) et les procès en trahison communautaire qui se préparent de la part d’activistes gays, je me dis parfois que la voie universaliste, égalitaire ET laïque, n’est pas de tout repos.

Frédéric Martel me réserve un retour de bâton dans son prochain livre. Il a beaucoup soutenu Martine Aubry au moment de la primaire et m’en veut d’avoir été critique sur la façon dont la maire de Lille y gère la laïcité (même si j’ai contré les amalgames véhiculés par l’extrême droite contre son mari…).  Il évoquera, je l’espère, l’historique de nos différents idéologiques, qui remontent à loin. Avant le vote du PaCS. Alors que je me battais contre les discriminations homophobes avec quelques camarades, et que nous nous faisions traiter de « communautaristes » (pour avoir revendiqué l’égalité !), lui sortait un livre pour taper sur le communautarisme gay. Aujourd’hui, après un long séjour aux Etats-Unis, le voilà retourné, à 180 degrés. A tel point qu’il n’est plus d’accord avec moi lorsque je dénonce certains élus locaux faisant le lit du vrai communautarisme : le repli intégriste. Frédéric, tu ne veux pas juste arrêter d’avoir toujours une guerre de retard ?

Pendant ce temps, de vrais communautaristes homos, Didier Lestrade et quelques militants gays de minorities.org, font de la couture… Pour me tailler un joli costume d' »islamophobe », dans un livre et une revue à paraître (j’y reviendrai). Oui parce que pour eux attaquer le sexisme et l’homophobie de l’intégrisme musulman, ou simplement critiquer Tariq Ramadan, c’est être islamophobe. Si vous considérez que les musulmans forment une communauté, forcément, ceux qui critiquent les intégristes attaquent tous les musulmans… Bon là aussi, les gars, vous hiberniez ou quoi ? C’est pas très original de reprendre aujourd’hui les raccourcis malhonnêtes rabâchés depuis la sortie de Frère Tariq par les compagnons de route des Frères musulmans (Les Indigènes de la République, Dieudonné, Boniface et j’en oublie tellement !). Vous n’avez pas d’autres lesbiennes à fouetter ?

A l’autre bout du manche, les excités de Riposte laïque me verraient plutôt comme une « collabo de l’Islam ». Ils me consacrent plus de billets haineux qu’aux islamistes, c’est dire… Je m’en réjouis. Car au moins, c’est logique. J’ai toujours critiqué ceux qui confondent « Islam » et  « Islamisme » (de même que je refuse de confondre « communautaire » et communautarisme »). Dès mes premiers travaux sur le sujet, c’est à dire dès Tirs Croisés, en 2003, où nous prenons le contre-pied d’Oriana Fallacci (j’ai découvert avec stupeur, cet Hiver, qu’elle avait une rue à son nom en Italie…).

Je suis aussi l’une des premières à avoir dénoncé la dérive de Riposte laïque, dès leur début en 2007. Je refuse la confusion du terme « islamophobie » (qui confond la critique de la religion ou de l’intégrisme avec du racisme) mais je refuse aussi toute forme de racisme envers les musulmans. Et je combattrai toujours ceux qui utilisent la laïcité pour renouveler un vieux fond de commerce xénophobe. Comme récemment face à Marine Le Pen, ou dans le film qui lui est consacré. Il me vaut de me voir décerner le Prix Goebbels par Riposte laïque. Très touchée… Vu où ils situent désormais sur l’échiquier politique, ça doit être un compliment.

Roger Heurtebise, l’un des collaborateurs de Riposte laïque (enfin quand il n’écrit pas pour le site d’extrême droite Novopress) m’a même envoyé une jolie lettre pour Noël, où il nous menace — Fiammetta et moi — sur un ton très poétique : « Vous êtes vraiment des ordures immondes, qui se nourrissent de la pourriture
 des poubelles. Mais bon, on a connu ça à d’autres époques, sous les nazis.

 J’espère pour vous que vous échapperez aux tondeuses. Peut-être que votre
 ami BHL pourra vous accueillir dans son palais de Tanger ? A moins que le
 « printemps arabe » qui finit en hiver islamiste (comme nous l’avions
 prévu…) ne lui règle son compte. »

J’aime quand les grandes inspirations se mélangent. De Boniface au FN, en passant par Didier Lestrade et Riposte laïque, je sens qu’au fond, un certain courant passe…

Au passage, Riposte laïque avait prévu l’hiver avant le printemps. Quand d’autres, j’en fais partie, ont été parmi les premiers à se réjouir du printemps, mais sans jamais cacher qu’il fallait se préparer à ce que les intégristes cherchent à gâter le temps. Ce qui n’est ni une raison pour soutenir les dictatures (voir nos échanges avec Taslima Nasreen dans Libres de le dire, bien avant le printemps démocratique), ni une raison pour minimiser le danger représenté par les partis intégristes en train de prendre le pouvoir en Tunisie, en Libye et en Egypte.

Mais ce ne sont pas ces grands combats qui intéressent nos valeureux détracteurs. Des garçons courageux, mais qui mènent des batailles plus hexagonales… Enfin, quand ils n’arrivent pas après. Je ne parle pas de celle contre le VIH, que Didier Lestrade a remarquablement mené. Mais celle qui consiste à se battre en même temps contre l’obscurantisme ET le racisme depuis 2001. Les uns ne sont pas là lorsqu’il s’agit de prendre des coups pour défendre la laïcité et l’émancipation sexuelle face à l’intégrisme. Les autres sont cruellement absents lorsqu’il faut cogner le racisme anti-musulmans des frontistes. Souvent, ils ne font ni l’un ni l’autre, ou jamais au bon moment. Mais ils veulent bien cogner — après coup ! — sur ceux et celles qui se sont battus… Pour le PaCS, pour la loi de mars 2004, et en ce moment même contre Marine Le Pen.

Et bien, messieurs, je vous envie ! Ca doit être fort reposant. Mais je vous conseille quand même, une fois l’an, de chasser du gibier un peu moins tendre. Essayez du Tariq Ramadan ou du Marine Le Pen. Vous verrez, c’est beaucoup plus sportif et bien meilleur pour la ligne.

C’est d’ailleurs, tout le mal que je vous souhaite pour 2012. De retrouver la ligne. Au moins une ligne. Et je laisse le mot de la fin à Sophia Aram. Parce qu’elle a tout résumé et que c’est si drôle.

Allez, bonne année à tous (même à mes adversaires). Qu’elle soit moins brutale que prévue et plus juste. Mais là je parle de la vraie brutalité, celle de la crise.

Caroline Fourest 

PS : Renseignements pris, Frédéric Martel m’accuse d’être « anti-Islam » (raccourci malhonnête et faux mais peu original). Mais aussi, et là c’est très original… d’être une intellectuelle Sarkozyste (avec Joseph Macé-Scaron, comme c’est drôle) ! Alors là, je dis chapeau. Même mes adversaires irréductibles n’ont pas osé inventé un truc aussi hilarant. Je dédie donc à Frédéric Martel les dizaines d’articles contre la politique de Nicolas Sarkozy parus dans ProChoix, dans le Monde,  ainsi que mon livre critique démontant sa politique de ministre de l’intérieur (Les choc des préjugés, paru en 2007), ainsi que le numéro spécial de Charlie Hebdo contre Nicolas Sarkozy que nous avions rédigé, avec Fiammetta, pour la dernière présidentielle… Hélas, il avait vu juste et il n’a pris une ride !

PS 2 : Concernant le livre Didier Lestrade, dont Frédéric Martel fait la promotion sur le site de L’Express (quel duo !), lire les « Les Fantasmes de Didier Lestrade » de Nesma Ajmi. Tout est dit.

Les amalgames de Pascal Boniface

1183712548Je republie ici un extrait de ma longue chronique consacrée à « Halte aux Feux », un livre d’entretien où Pascal Boniface et Elisabeth Schemla croisent le fer. La première partie de cette chronique ne rend pas compte de mon point de vue, mais de celui des auteurs. En revanche, voici le passage qui a fait réagir Pascal Boniface… Avec une mauvaise foi qui me fait regretter les première lignes de cet extrait.

Ce livre permet de restaurer certaines nuances que la tension et la propagande tentent de pulvériser depuis 2000. Pascal Boniface n’est ni un affreux antisémite, ni un abominable islamiste. De même qu’Elisabeth Schemla n’est ni une abominable islamophobe, ni un agent du Mossad. Mais ils sont des observateurs engagés, aux sensibilités divergentes. Leurs analyses enrichissent un débat public qui doit être à la mesure de la complexité du monde. Toucher du doigt la complexité de ces sujets est sans aucun doute le grand mérite du livre. Ce ne fut pas chose facile. Les auteurs confient avoir souvent pensé à renoncer, tant la tension et l’incompréhension pouvaient générer une impatience et, finalement, un manque de sérénité rendant impossible l’entreprise. Ils ont pris sur eux et y sont arrivés. Merci à eux deux pour cette contribution. Elle nous permet d’espérer une aire de débat enfin débarrassée des procès d’intentions au profit d’une confrontation plus franche et plus saine.

Mais puisque nous souhaitons tous inaugurer une aire de débat le plus honnête possible, je me permets ici de rectifier un procès d’intention surgissant dans la bouche de Pascal Boniface à mon sujet (page 235). Pas à n’importe quel moment. Lorsque Elisabeth Schemla somme ce chercheur de donner des exemples montrant que les médias sont « islamophobes » et complotent pour laisser penser qu’il existe un intégriste derrière chaque musulman. Acculé, Pascal Boniface finit par expliquer que la remise du Prix du livre politique au livre de Fadéla Amara et à mon livre, La Tentation obscurantiste, atteste de ce climat empoisonné. Voire de ce projet caché.

« Avoir une jeune femme qui se dit de gauche, qui est animée par la défense des libertés et de la laïcité, qui a fait un livre à succès contre Tariq Ramadan, constitue un renfort de poids dans la bataille idéologique contre l’islamisme. Elle dénonce aussi, de façon exagérée selon moi, une alliance entre certains mouvements de gauche et l’islamisme. Une recrue qui mérite récompense. » Je ne suis pas sûre de décrypter tous les sous-entendus, soigneusement contrôlés, d’une telle phrase. Recrue de qui ? Pour quel obscur réseau suis-je censée travailler ? Dois-je mettre ces sous-entendus en parallèle avec les accusations de « sionisme » professées contre moi par Tariq Ramadan depuis que j’ai eu l’audace de m’attaquer aux islamistes et surtout à lui ? Une accusation facile et bien connue, mais qui appelle néanmoins une petite mise au point. En tant que journaliste spécialisée dans l’étude des intégrismes, je travaille sur tous les intégrismes, juif, chrétien et musulman. Le sionisme n’entre pas, en soi, dans mon champ d’application. En réalité, il ne fait pas vraiment partie, je le confesse de façon presque honteuse, de mes centres d’intérêts*. Le conflit au Soudan, par exemple, me semble autrement plus meurtrier à l’heure actuelle. Pour tout dire, je n’ai d’autre avis sur ce conflit que celui de l’immense majorité des citoyens. « Deux peuples, deux Etats », et vite. Mon journalisme engagé est effectivement guidé par la défense des libertés, en toute indépendance. Je ne me « dis » pas de gauche, je le suis (même si cela chagrine Pascal Boniface).

Quelques phrases plus loin, Pascal Boniface complète ses sous-entendus : « Fourest dénonce le terrorisme et le radical islamiste, moi aussi, mais elle ne dit pas un mot des raisons de cette montée. Et, bien sûr, à aucun moment, elle ne condamne, fût-ce à demi-mot, les occupations militaires israéliennes et américaines et leurs effets. Tant d’approximations et de simplisme méritent un prix ? Je ne le crois pas. » Visiblement, Pascal Boniface n’a pas jugé bon de me lire avant de dénigrer mon travail. Il ne sait pas, ou feint d’ignorer, que  »Tirs Croisés » (co-écrit avec Fiammetta Venner) — et qui figurait en 2003 parmi les trois finalistes retenus par le jury du Prix du livre politique — analyse justement les facteurs géopolitiques et historiques expliquant la montée de l’islamisme pour mieux refuser une lecture visant à faire de l’Islam, en tant que religion, la source de ce fanatisme politique. Dans ce même livre, dans mes articles dans  »Charlie Hebdo », lors de mes interventions télévisées, je n’ai cessé de critiquer l’expansionnisme de type colonialiste des intégristes juifs et le messianisme dangereux guidant l’intervention américaine en Irak (contre laquelle j’ai manifesté et dont le bilan me paraît justifier toutes les craintes). Pascal Boniface est convaincant quand il met en garde contre les méfaits des procès d’intention. Beaucoup moins quand il se révèle incapable d’appliquer à lui-même cette rigueur qu’il attend uniquement des autres.

Caroline Fourest

* Petite précision suit aux attaques qu’à pu générer cette phrase : Ce texte remonte à 2006, en pleine crise au Soudan… Il ne s’agit pas du tout de laisser penser que ce conflit m’indiffère en tant qu’humaniste, mais simplement d’expliquer que je souhaite absolument dissocier la question intégriste de la question Israëlo-Palestinienne. Pour cette raison, j’ai tout fait pour me tenir à l’écart de ce sujet, afin de ne pas brouiller mon message, qui porte sur tous les intégrismes. Mais cette position a des limites. Quand je suis invitée à débattre sur des plateaux de télévision de l’actualité, notamment pendant le drame de Gaza en décembre, j’ai dénoncé la mort de civils palestiniens comme éloignant Israël de l' »humanité ». Notamment face à l’avocat William Goldanel. Je tente de porter la parole d’associations pacifistes comme « La Paix maintenant », accusée d’être des « traitres » par les faucons Israéliens.

http://www.dailymotion.com/video/x852z8_gaza-le-courage-des-colombes_news