Ne laissons pas s’éteindre en nous la flamme du Kurdistan

Plusieurs personnalités françaises, dont Bernard-Henri Lévy et Anne Hidalgo, dénoncent le silence des grandes démocraties face au drame que vit ce peuple

Un sentiment d’accablement, et d’injustice extrême, nous étreint et nous réunit pour lancer, ici, aujourd’hui, cet appel de Paris en faveur du Kurdistan. Voilà une nation amie qui sort de cent ans de lutte contre toutes les tyrannies. Voilà un peuple qui s’est porté, trois ans durant, seul au sol, sur 1 000 kilomètres de front, contre l’organisation Etat islamique. Voilà des femmes, des hommes, qui ont accueilli un million et demi de réfugiés chrétiens, yézidis, musulmans, qui fuyaient l’enfer islamiste.

Ce peuple, le 25 septembre 2017, se prononce, par un référendum démocratique, et à une majorité écrasante, en faveur d’une indépendance qui est son rêve séculaire. Il se prononce pour l’ouverture de pourparlers avec Bagdad, dont il est bien spécifié qu’ils prendront le temps qu’il faudra pour qu’un avenir solide, concer­té, puisse se construire entre peuples constitutifs de la « fédération » irakienne.

Mais voilà que les grandes puissances démocratiques condamnent, par avance, ce référendum au nom de l’intégrité territoriale de l’Irak, ce pays déchiré, désuni, chaotique, qu’elles feignent, de manière incompréhensible, de tenir pour une donnée intangible de l’équilibre régional.

Et voilà que, forts de cette condamnation du Kurdistan par ses alliés et amis d’hier, les pays voisins (Irak, bien sûr – mais aussi Iran et Turquie), qui tiennent les Kurdes pour un peuple décidément en trop, décrètent un embargo aérien et terrestre sur le Kurdistan; l’enferment, ainsi que le million et demi de réfugiés, dans ses frontières; et que l’Irak, à l’aide de chars américains et avec l’appui de milices chiites et de pasdarans venus d’Iran, passe à l’attaque, s’empare de la zone de Kirkouk, et affronte les peshmergas jusqu’à 50 kilomètres d’Erbil.

Nul, alors, ne vient au secours du ­Kurdistan. Nul ne condamne l’agression de ces puissants voisins pour qui le silence de la communauté internationale est une aubaine permettant d’en finir avec ce trublion démocratique, ce mauvais exemple que serait un Kurdistan ­libre et indépendant dans une région qui cultive les régimes autoritaires, et ­opprime ses minorités.

Nul ne semble réaliser que l’Iran met, un peu plus encore, la main sur l’Irak, et achève d’ouvrir, avec la complicité du sinistre Bachar Al-Assad, le fameux corridor chiite dont elle rêve depuis longtemps et qui a vocation à aller du Liban à Bahreïn.

Trahis par certains en leur sein, abandonnés de leurs amis d’hier, que vont alors faire les Kurdes? Se plier à un destin funeste? Redevenir, sous la contrainte des « Irakiens », ce fantôme de nation, cette chimère sanglante? Rentrer dans l’ombre, retourner dans les montagnes dont nul, ­jamais, n’a pu les chasser? Va-t-il, ce peuple fier qui rêvait de prospérité et de modernité, qui vivait à l’heure de la démo­cratie, qui en avait assez de devoir vivre les armes à la main contre d’éternels ennemis, retrouver sa flamme et reprendre sa marche séculaire vers la liberté?

Ce peuple est un ami de la France. Il a reçu, depuis tant d’années, le témoignage répété de notre admiration et de notre gra­titude. Quand tous se détournent de lui, nous nous devons d’être fidèles à cette histoire de liberté et de grandeur. Nous avons, nous, Français, héritiers de Voltaire, de Gambetta, de Zola, de Dreyfus, de Jean Moulin, un ­peuple proche de nous et qui s’est inspiré de nous; sa flamme – la ­Fondation Danielle Mitterrand, qui contribue à nous rassembler, est là pour en témoigner – a été aussi, un peu, la nôtre et fait partie de l’histoire de la France et de Paris.

Ne laissons pas s’éteindre en nous la flamme du Kurdistan. Demandons le retrait des troupes irakiennes et des milices iraniennes qui les appuient sur la ligne où elles se trouvaient avant le référendum du 25 septembre. Exigeons l’arrêt des exactions, des pillages, des assassinats ciblés ou collectifs qui ravagent, depuis que les milices l’ont envahie, la ville de Kirkouk ainsi que ses environs.

Plaidons pour que la coalition internationale, qui a combattu face à l’organisation Etat islamique au coude-à-coude avec les combattants irakiens mais aussi kurdes, impose sa médiation aux frères d’armes lancés, aujourd’hui, dans une guerre ruineuse pour tous.

 

Caroline Fourest est journaliste et essayiste Anne Hidalgo est maire de Paris Bernard Kouchner est ancien ­ministre des affaires étrangères Bernard-Henri Lévy est philosophe et membre du conseil de surveillance du « Monde » Kendal Nezan est président ­de l’Institut kurde de Paris Manuel Valls est ancien premier ­ministre

La défaite du « genre » politique

4345637_3_9b4e_militants-faisant-une-quenelle-en-marge-d-une_513af7fbc2ff0d1796ca9bcad507af7d

Ils étaient moins nombreux que la Marche des fiertés qui défile chaque année pour l’égalité des droits. Mais ils ont gagné… Quoi? Le retrait d’un projet de loi visant à mieux protéger les familles. Et non la PMA ou la GPA, qui n’étaient pas dans le projet.

Ils ont surtout gagné d’avoir fait peur à ce gouvernement dont la seule victoire, jusqu’ici, était d’avoir tenu bon sur le droit au mariage pour tous. Il ne manquerait plus que la gauche renonce à prononcer le mot « genre » et la défaite morale serait complète.

Mais parlons du genre, justement. Et tâchons de nous entendre sur les mots. Le terme « théorie du genre » est devenu tabou depuis que ses adversaires le brandissent pour alimenter les fantasmes et les caricatures. En réalité, il s’agit de traduire le mot anglais « Gender studies ». Cette discipline universitaire, très développée dans les pays anglo-saxons, qui vise à étudier le poids des constructions culturelles sur le genre, ce que l’on appelle aussi le sexe social et non biologique. Le masculin et le féminin. Le genre et non le sexe. Non pas tant pour nier qu’il existe des différences biologiques que pour nous élever au-dessus de ces déterminations anatomiques. Exactement comme il existe des universitaires sur la construction des stéréotypes racistes qui, sans nier qu’il existe des différentes pigmentations, cherchent à montrer les préjugés culturels que l’on fait peser sur la couleur de peau.

Pas de quoi s’évanouir. La théoricienne de l’analyse de genre la plus célèbre s’appelleSimone de Beauvoir quand elle dit « on ne naît pas femme, on le devient ». Pourtant, les partisans du déterminisme biologique ont réussi à en faire une machine à fantasmes. Pas seulement en diffusant des SMS qui promettaient aux parents que des médecins juifs allaient changer le sexe des enfants. Mais de façon beaucoup plus sérieuse, dans les pages du Point, qui a présenté un psychologue social néo-zélandais pervers comme le gourou de la théorie du genre, simplement parce qu’il a mené une expérience délirante dans les années 60…

De quoi s’agit-il? Des parents viennent de faire circoncire un de leurs jumeaux. À cause d’un raté, l’un d’eux a le pénis crâmé. Il ne pourra pas avoir de vie sexuelle normale. Pour ne pas qu’il se sente mal face à son frère, le psychologue fou et très expérimental décide de lui faire enlever l’ensemble de son appareil sexuel et de convaincre ses parents de l’élever en fille… Jusqu’à ce que l’enfant grandisse, se sente attiré par les filles, découvre la supercherie et que tout le monde se suicide. C’est évidemment une histoire atroce. Mais ce qui est intéressant, c’est la leçon que n’en tirent pas les opposants aux études de genres.

Ils n’ont visiblement aucun problème avec la source de toute cette histoire: qu’on ait cramé le pénis d’un petit garçon au nom de la religion. Ils n’ont pas retenu qu’on ne change pas si facilement d’identité sexuelle. Ni voulu comprendre que le problème était d’avoir menti et changé l’anatomie d’un enfant sans son consentement. Ils ne veulent surtout pas entendre que des centaines de jeunes nés garçons dans un corps de fille ou l’inverse se suicident chaque année, depuis des milliers d’années, justement parce qu’ils souffrent de ne pas avoir une apparence en harmonie avec leur identité profonde…

Que les partisans de La Manif pour tous se rassurent. Ces enfants-là, comme ceux victimes de l’homophobie, vont pouvoir continuer à se suicider tranquillement grâce à ceux qui refusent de lutter contre les stéréotypes à l’école. C’est-à-dire faire chanter des enfants (et non les masturber) contre les préjugés. Je veux parler des ABCD de l’égalité, les vrais. Ceux qui apprenant aux enfants à se respecter et à respecter les autres, et à envisager tous les métiers. Ceux que le gouvernement finira peut-être un jour par retirer si la vision de l’école de la « Manif pour tous » finit par l’emporter.

Car ne nous y trompons pas, c’est bien l’enjeu. Ils étaient un million dans la rue pour l’école privée en 1984. Ils sont dix fois moins aujourd’hui mais ils demandent toujours la même chose: que l’école publique, laïque, républicaine, n’influence pas leurs enfants. Qu’elle se contente de leur apprendre à lire, écrire et compter. Une revendication qui unit sans surprise des familles catholiques et musulmanes intégristes.

Mais bizarrement aussi quelques intellectuels de droite. Au moment du livre alertant sur les « territoires perdus de la République » et du débat sur le voile, les mêmes nous expliquaient -à juste titre- que l’école était là pour enseigner l’égalité et la citoyenneté. Ces principes ne semblent plus valables quand des familles catholiques veulent retirer leurs enfants par peur qu’ils soient contaminés par la lutte contre le sexisme et l’homophobie. Il faut croire que la détestation de l’homosexualité, c’est comme la haine des Juifs. Très efficace pour brouiller les repères.

Puisque la Sainte Alliance va tout de même de Béatrice Bourges à Farida Belghoul en passant par Alain Soral, Eric Zemmour et Alain Finkielkraut. Sur I-télé, Eric Zemmour est allé jusqu’à refuser qu’on conseille la ligne Azur (pensée pour prévenir les ravages de l’homophobie et déjà promue du temps de la droite) aux enfants mal dans leur peau en se basant sur un article d’Egalité et réconciliation, le site d’Alain Soral. Il est vrai que les deux polémistes ont la même veine quand il s’agit d’écrire sur Le Premier sexe et la domination masculine…

Face à Jean-Jacques Bourdin, Alain Finkielkraut a cité Jules Ferry hors de son contexte pour mieux défendre une vision incroyablement utilitariste et patriarcale de l’école républicaine. En accusant la gauche de « vouloir rompre avec tout le passé de la culture et de la civilisation » parce qu’elle a supprimé le terme « bon père de famille » et qu’elle veut lutter contre les stéréotypes garçon-filles à l’école. C’est un peu comme si on expliquait que la gauche voulait éradiquer la civilisation parce qu’elle a enlevé le mot « race » de la Constitution, qu’il existe des universitaires travaillant sur le nazisme ou la colonisation à l’université et que des ABCD voulaient faire réfléchir les enfants aux stéréotypes racistes et antisémites…

Que les partisans de la nostalgie fassent attention. Au rythme où vont les choses, dans cinq ans nous ne débattrons plus pour savoir si un homme doit être forcément homophobe pour être viril… Mais pour savoir s’il ne faut pas cesser de parler de la prévention du Sida, la théorie de l’évolution, ne plus lutter contre les stéréotypes racistes et ne plus enseigner la Shoah pour ne pas perturber nos enfants. La droite républicaine aura été mangée par une droite religieuse à la française. Quant à la gauche, elle en aura perdu son identité… non pas sexuelle, mais morale.

Caroline Fourest
Chronique à retrouver tous les mardis sur France culture à 7H18.