Tartuferies médiatiques

En principe, les journalistes sont censés filtrer, décrypter, dévoiler. Il arrive pourtant qu’ils se fassent manipuler. Par ignorance ou parce que trop pressés. Parfois, ce sont leurs œillères idéologiques qui les aveuglent. Dans le cas de Tariq Ramadan, l’ignorance et la complaisance ont atteint des sommets. Nul n’est plus doué pour hypnotiser, duper et même culpabiliser. Bilan : un vrai naufrage journalistique. Presque un bestiaire. De toutes ses proies, les «moutons» sont les plus nombreux. Ils n’ont jamais le temps, ni d’enquêter, ni de vérifier, ni même de lire. Ceux-là préfèrent «sentir» et vont se contenter de demander au principal intéressé s’il ment. Devinez quoi ? Le tartufe leur dit que non.

Sa propagande n’aurait jamais eu tant d’impact sans l’aide de quelques «coqs». Des journalistes animateurs, assoiffés d’Audimat et de soufre. Rien ne les excite tant qu’un autre coq narcissique, au beau plumage «controversé». Tant pis pour les emmerdeuses qui réclamaient plus de responsabilité.

Mais le pire, ce sont les «chiens de garde». De vrais pitbulls, toujours prêts à aboyer à «l’islamophobie» et à mordre aux mollets. Ceux-là ne voient «aucune ambiguïté» chez Ramadan, mais toutes les «ambiguïtés» du monde chez Elisabeth Badinter. Ils peuvent décrire un prédicateur intégriste comme un «bon vivant» et qualifier les alertes venant de consœurs de «croisades». Les mêmes dénoncent à longueur de journée les amalgames, mais ne voient pas la différence entre les islamistes et les musulmans ; et soupçonnent le moindre républicain d’être un agent de la «fachosphère». Les mêmes hurlent avec les loups contre Charlie, mais accusent sa rédaction menacée de mort de propager la haine. Ils collaborent à l’intimidation des nouveaux totalitaires, mais se disent victimes de «l’Affiche rouge» et du nazisme. Pères la morale comme personne, ils nous adressent au passage quelques leçons de journalisme… Dont le métier ne serait pas de dire ce qui est grave ou pas grave. Sauf qu’à les écouter le «racisme d’Etat», c’est grave… Et l’islamisme, ce n’est pas grave !

Vous osez vous en émouvoir ? Voilà qu’un nouveau chien de garde vous saute à la gorge : «Vous dites la même chose que Valeurs actuelles !» Faut-il dire n’importe quoi pour avoir la paix ? Que l’islamisme est un fantasme, inventé par le «racisme d’Etat» ? Comment peut-on à ce point s’aveugler ? Comment refuser à ce point de voir et de dire ? Et si c’était précisément ce réflexe d’autruche, borné et grossier, qui engraissait l’extrême droite ?

Il existe une voie plus difficile, mais plus noble : enquêter sur tous les extrêmes à la fois, les racistes comme les islamistes. Quitte à prendre des coups de partout. Jusqu’à ce que leurs crachats se cumulent. C’est ainsi qu’est partie la rumeur de «serial menteuse», lancée par un intellectuel faussaire proche de Tariq Ramadan, puis reprise au vol par Marine Le Pen. Depuis, elle tourne en boucle sur tous les sites extrémistes sur lesquels j’ai enquêté : frontistes, fréristes, complotistes, soraliens, dieudonistes (de vrais modèles d’honnêteté intellectuelle)… La vérité finit toujours par surnager. Le plus dur n’est pas d’encaisser. Ni les injures, ni les menaces. Le plus dur, c’est d’avoir la patience, de se justifier, d’expliquer et de réexpliquer, puis de recommencer.

Quand j’interviens dans les écoles de journalisme, il arrive que des élèves me demandent : «Comment pouvez-vous être objective avec vos convictions ?» Comme si devenir journaliste – en l’occurrence, éditorialiste – interdisait de penser. Comme s’il était douteux de tenir à l’égalité ou à la laïcité. Rester neutre et vide vous rend perméable aux propagandistes cherchant à désinformer. A ceux qui veulent devenir journaliste, je conseille plutôt de cultiver l’esprit critique : «Ne débranchez surtout pas votre cerveau. Vous pourriez en avoir besoin !»

Qu’on soit reporter ou éditorialiste, il n’est pas demandé d’être neutre, mais honnête : défendre ses idées en respectant les faits. C’est la devise de Marianne, inspirée de Camus : «Le goût de la vérité n’empêche pas de prendre parti.» Chez certains, «prendre parti» nuit visiblement à leur appétit pour la vérité. Qu’ils cessent au moins de cracher sur ceux qui alertent.

Caroline Fourest

Dupont-Aignan ou le théâtre de Guignol

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Le marché conclu entre Monsieur Dupont-Aignan et Madame Le Pen est peu surprenant mais laisse un fumet malodorant. Il ne s’agit pas d’un ralliement désintéressé dans l’intérêt du pays, ni d’un appel républicain à faire barrage (coûteux pour certains), mais de son exact contraire : un petit deal politicien.

Il aura donc suffi de peu, la promesse d’un poste et peut-être de rembourser ses frais de campagne (un peu léger avec le concept de dette, « Debout la France » a dépensé trop d’argent en pensant faire plus de 5%) pour ravaler ses diatribes contre le FN et solder l’héritage gaulliste, dont il se revendique en bombant le torse.

Je regrette souvent que tous les électeurs d’un pays n’aient pas la chance d’approcher certains animaux politiques de près. On y apprend tellement plus qu’à la télévision. Il m’est arrivé d’interviewer Monsieur Dupont-Aignan et aussi de débattre avec lui. J’ai rarement croisé un personnage politique aussi factice et démagogue.

Juste une anecdote. Il y a quelques années, Le Nouvel Obs nous avait invité à débattre de la laïcité à Strasbourg. Il est arrivé très en retard. J’avais commencé à mettre en garde contre l’aveuglement d’une certaine gauche, la montée du danger intégriste, et la nécessité de renforcer notre vigilance. Nicolas Dupont-Aignan est parti dans une diatribe grossière contre les médias, les élites, le système, et les politiques, tous pourris, tous lâches, sauf lui. Ne pouvant accepter ce raccourci grossier, visant uniquement à le mettre en valeur, sans rien apporter, j’ai précisé que le danger venait moins des politiques en général que des concessions clientélistes faites par des élus locaux au détriment de la loi de 1905. Nicolas Dupont-Aignan m’a ri au nez avant d’expliquer que lui même prêtait un local municipal à une association musulmane pour prier et qu’il ne voyait pas le problème. Son propre public n’en revenait pas. Le numéro de claquettes se dégonflait.

Avec cet accord honteux, politicien en diable, le masque est tombé. Espérons que les électeurs dupés en tirent quelques leçons. Ceux qui vomissent le « système » qui les fait vivre sont souvent les pires… Quant à ceux qui les croient et pensent que la politique est un spectacle, même pour se divertir, il n’est pas superflu de bien choisir ses guignols.

Caroline Fourest

Les médias face aux extrêmes

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Les médias n’ont plus le monopole du débat public. C’est même l’une des caractéristiques de notre époque. Tout le monde peut parler, et même crier, à tout moment, sur Internet. En un clic, en un blog, en un tweet. Et c’est tant mieux.

De ce point de vue, notre époque est hyper voire ultra-démocratique. Elle souffre d’autocensure, par peur des insultes ou des menaces, mais pas de censure d’État. En tout cas en France. Nous vivons plutôt une explosion de paroles. Désordonnées, incessantes et parfois violentes.

Dans ce contexte, le rôle des médias n’est-il pas d’assumer une forme de filtre ? De donner plus de force aux paroles plus apaisées, de celles qui peuvent cultiver ou éclaircir, prendre du recul ou prendre position de façon articulée ?

Pour l’instant, ce serait plutôt l’inverse. Le monde journalistique, comme le monde politique, subit une pression très forte pour se mettre au niveau de l’instantanée et du violent, sous l’effet de la loi du « buzz ».

Une vitesse qui facilite les propagandes

On ne reviendra pas en arrière, et ce n’est pas souhaitable. Il faut vivre avec son temps, avec cette vitesse, et même cette violence, mais la domestiquer. Développer un esprit critique qui sache faire le tri et enquêter toujours plus vite. Nous sommes en train d’apprendre.

Le temps de s’adapter, des propagandistes se jouent tous les jours de journalistes non spécialisés ou non formés, à qui l’on demande de traiter de tout en un temps précaire, et qui souvent se noient ou se font embarquer dès qu’on leur propose un story telling, un récit tout lisse, une histoire toute faite… Même si elle est fabriquée.

Nous vivons une époque où le parti le plus politicien de France, le plus cynique, le plus népotique, le moins transparent, le plus intolérant à la critique et à la liberté de la presse, donne des leçons de démocratie, de liberté d’expression, de « mains propres » et « tête haute » à tous les autres, sur toutes les chaînes.

Nous vivons à une époque où des antisémites peuvent passer pour des antiracistes, des Ripostes racistes pour des Ripostes laïques, des souverainistes défendre le droit à l’ingérence de la Russie, des progressistes protéger l’obscurantisme de la critique… À une époque où des complotistes paranoïaques passent pour les diseurs de vérité, et les journalistes pour des menteurs.

Protéger la démocratie des anti-démocrates

Comment lutter contre ces faux-semblants quand on est journaliste sans être aussitôt accusés de défendre le « système », l’invective préférée des anti-démocrates ?

Il faut assumer. Le rôle des corps intermédiaires est de protéger le système démocratique, c’est-à-dire l’intérêt de tous, contre ceux qui veulent le renverser dans leur intérêt.

Les médias ne doivent pas s’aligner sur Internet et devenir d’immenses forums du pour et du contre, du tout et du rien. Le journaliste n’a pas à devenir un simple animateur, pas même un arbitre, un simple métronome, presque une horloge. Cinq minutes pour les experts et cinq minutes ceux qui n’y connaissent rien. Cinq minutes pour les démocrates et cinq minutes pour les anti-démocrates.

À ce rythme, de fausses mesures en demi-mesures, le respect de la démocratie ne sera plus qu’une opinion… Avant de devenir une option.

D’où l’importance d’hésiter avant d’offrir des tribunes, des mégaphones, des paillassons aux propagandistes haineux, racistes, intégristes ou totalitaires, candidats à rien, si ce n’est à prospérer sur le fumier qu’ils sèment.

Un journalisme citoyen

Face à eux, il y a du sens à refuser le journalisme neutre du relativisme, du renoncement, et de la paresse intellectuelle. Plus l’époque est troublée, plus elle demande de repousser les fausses équivalences, de hiérarchiser, de contextualiser, de rappeler la profondeur historique, d’élargir l’horizon grâce à l’international.

Cela ne veut surtout pas dire tomber dans le piège de l’expertise élitiste, déconnectée ou ennuyeuse. Elle aussi peut être trompeuse… Déguiser ses angles morts derrière une étiquette universitaire, et même ses positions de lobbyiste sous le vernis bien propre d’un Centre de recherche privé.

Parfois, enfin, il faut recevoir les propagandistes et les démagogues. S’ils représentent un courant de l’opinion si fort qu’il ne sert à rien de l’ignorer, qu’il vaut mieux l’entendre et le confronter. Au titre du pluralisme et des règles imposées par le CSA lorsqu’ils ont l’intelligence de former des partis profitant des largesses de la démocratie pour mieux la combattre de l’intérieur.

Mais alors il faut travailler plus. Penser des dispositifs, faits de présentations serrées, d’intervieweurs polis, de coéquipiers sourcilleux et de personnes chargées de vérifier chaque fait ou chaque chiffre en régie.

Cela suppose des temps, des moyens et beaucoup d’énergie. Mais cette énergie, c’est ce qui différencie le journalisme du spectacle. Et le débat de la débâcle.