Mohamed Sifaoui, l’insoumis

L’insoumission dont nous parlons n’a rien d’une posture de campagne ou d’une révolte d’opérette. Elle peut vous coûter la vie, au bas mot un cancer, l’épuisement nerveux de votre famille, et détruire votre réputation. Essayez pour voir. On entend souvent dire que trop peu de «nés musulmans» s’insurgent face aux salauds de leur religion. C’est faux. Ils sont nombreux. Plus rares sont ceux qui tiennent longtemps. Il faut un sacré cuir, et la tête dure, pour résister toute une vie durant. Demandez à Salman Rushdie ou à Taslima Nasreen. Le pire n’est pas de vivre sous protection policière, d’avoir peur d’être agressé ou tué devant ses enfants, non, le pire, c’est la morgue et le mépris de ceux qui ne risquent rien à vous salir. Leur violence froide, leur mauvaise foi, l’énergie qu’ils mettent à bavarder pour vous empêcher de dire, à tenir vos poignets pendant qu’on vous lynche, à vous cracher dans le dos pendant qu’on vous menace de face. Ces gens-là, c’est le pire.

En matière de glaviots, je pense avoir tout lu et tout entendu sur Mohamed Sifaoui, sur Internet mais aussi dans la bouche de confrères ignorants ou malfaisants. Les islamistes, bien sûr, l’ont traité d’apostat «islamophobe». Les racistes le soupçonnent d’être un islamiste déguisé. Des sbires du régime algérien ont lancé de fausses rumeurs pour lui faire payer ses enquêtes contre le pouvoir, pendant que d’autres (ou parfois les mêmes) l’accusaient d’être un «agent d’Alger» ! Un intellectuel condamné pour «contrefaçon», spécialiste du football et plus encore de diffamation, l’a traité de»faussaire» (on rit). Un mafieux piégé par sa caméra cachée, aujourd’hui en prison, l’a accusé d’être un «bidonneur» (la bonne blague). Des confrères malintentionnés en ont profité pour clouer Sifaoui au pilori… sans même enquêter, mais en lui faisant la leçon ! Salissez, il en restera toujours quelque chose, surtout si les mensonges de vos ennemis se liguent.

En trente ans, Mohamed Sifaoui a fâché pas mal de monde. Pendant les années noires, il couvrait déjà l’islamisme pour le Soir d’Algérie. Il a vu fleurir le voile, monter la propagande et les réseaux, puis arriver les massacres. Un jour, il est sorti prendre un café. En partant, il a plaisanté avec un collègue qui a pris sa place. Quelques minutes plus tard, une bombe emportait le siège de son journal, son ami, et presque tous ses collègues. C’était en 1996. Vingt et un ans plus tard, il n’a rien oublié de ces corps calcinés, déchiquetés, ni l’odeur de cette mort revenue le hanter le 7 janvier 2015.

Pendant l’affaire des caricatures, Mohamed n’a pas hésité à prendre des risques pour soutenir Charlie. Il a témoigné au procès. Ce que nous redoutions est finalement arrivé. Quand le nom des frères Kouachi a émergé, il s’est assis, abasourdi. Ce nom ne lui était pas étranger. Les deux frères faisaient partie d’une cellule des Buttes-Chaumont sur laquelle il a enquêté il y a des années… D’Alger à Paris, ce mal ne cessera donc jamais.

En s’exilant, il pensait trouver un abri dans la France de Camus. Il a retrouvé la guerre, la gauche complotiste du «qui tue qui ?» et la droite de Zemmour. Encore aujourd’hui, dans les rues de ce pays qu’il aime, il lui arrive de se faire insulter par un Français d’origine arabe qui l’a reconnu, puis d’être regardé de travers par quelqu’un qui ne l’a pas reconnu, à cause de sa gueule d’Arabe. Ça fait de longues journées.

Alors bien sûr, sur les plateaux de télé, Mohamed n’est pas toujours calme comme l’eau qui dort. Il lui arrive de ne plus supporter les évitements, les lâchetés ou les âneries maintes fois entendues. Pour rester fidèle à ce qu’il croit être juste, il peut rompre avec ses amis ou ses alliés, comme en vouloir à Marianne à propos de l’affaire Bensoussan. Il nous arrive de nous engueuler pour un propos tenu en plateau ou une divergence. L’essentiel, les attentats et la bêtise féroce de nos adversaires nous réconcilient toujours. Je me demande souvent comment il fait pour tenir. On en rit autour d’une bonne table. Quand il ne trouve plus la force de rire, il écrit… Ce livre, où il regrette pudiquement de parler de lui. Alors qu’il nous parle de nous, et de ce qui nous arrive.

Caroline Fourest

Une seule voie : l’insoumission, de Mohamed Sifaoui, Plon, 440 p., 20,90 €.

Marianne, no. 1067
Éditos, vendredi 1 septembre 2017

 

Libérer Mossoul, et après

Les mondes kurde et arabe vont s’entre-déchirer mais plus personne ne pourra croire qu’il s’agit d’une guerre entre l’Islam et l’Occident.

La bataille de Mossoul à peine remportée, on se plaint déjà. Les démocrates vivant en milieu tempéré sont ainsi. Quand on leur déclare la guerre, ils n’y croient pas. Quand ils la remportent, ils s’en veulent déjà. Ce don pour la culpabilité est à la fois une forme de paresse méprisant l’héroïsme, et la preuve de démocraties complexes, rétives à l’unanimisme. Il faut donc s’y accrocher, comme à cette part d’humanité que les guerriers doivent oublier pour vaincre et nous protéger. Mais avant de cracher sur leurs morts et leur bravoure, est-il possible de consacrer un instant à célébrer ceux qui ont permis cette victoire ?

Ils sont nombreux, très différents, et la preuve que le califat n’a su conquérir ni les esprits ni les cœurs. Au départ, tout semblait lui réussir. En quelques mois, il s’est emparé de territoires sans efforts. Quand ses troupes sont entrées dans Mossoul, en juin 2014, de nombreux habitants sunnites ont applaudi ces anciens de Saddam, un peu plus barbus, qui allaient les venger de la domination chiite. Il a suffi que les djihadistes montent aux minarets pour proclamer que la ville leur appartenait, sans presque combattre. La piétaille sunnite ayant déserté.

Al-Baghdadi n’avait plus qu’à monter au minbar pour se proclamer calife depuis la mosquée Al-Nouri, mettre les habitants de Mossoul en coupe réglée, marquer les maisons chrétiennes d’un sigle, et lancer ses sbires à l’assaut des villages yézidis pour exterminer les hommes et capturer les femmes, bientôt vendues comme esclaves. La vie est devenue si brutale, si triste, que même les sunnites ont fini par étouffer. Certains prenaient le risque de mourir de soif ou d’être exécutés pour fuir cet enfer nommé « Etat islamique ». D’autres sont morts, prisonniers, utilisés jusqu’au bout comme boucliers humains.

Mossoul est outragé, brisé, martyrisé, mais, oui, libéré, grâce à la résistance héroïque des Kurdes, aux sacrifices de l’armée irakienne et à l’appui de la coalition. Le califat a cru pouvoir masquer ses défaites en multipliant les « opérations extérieures ». Sa guerre sale, sans frontières, a échoué.

Pour conjurer leur peur, les daéchiens ont pris l’habitude de crier (le doigt en l’air) : « L’Etat islamique restera. » Eh bien, il n’est pas resté. Il a perdu Mossoul et perdra bientôt Raqqa, avant de redevenir officiellement ce qu’il a toujours été : un groupe de losers. Ses prophéties ressassées pour laver le cerveau de ses soldats et recruter sur notre sol ont menti. Le califat n’a pas vaincu « Rome », ni étendu son drapeau par-delà le Bosphore. Il s’est effondré.

Ce n’est pas rien comme symbole : la mort d’un fantasme de restauration qui excite des générations d’islamistes depuis la chute de l’Empire ottoman. Bien sûr, il n’est pas tout à fait éteint, change déjà de visage et de barbe. Depuis qu’Erdogan a maté toute opposition et converti certains barbus d’Al-Baghdadi, notamment pour reprendre la ville de Dabiq (symbole de l’expansion dans la propagande djihadiste), tout indique qu’il se prend pour le nouveau calife. Rien n’est plus dangereux que cette Turquie redevenue dictatoriale et impérialiste. Et ce n’est pas la seule menace.

L’après-Mossoul sera douloureux. Les Kurdes s’entre-déchirent au lieu de lutter ensemble pour leur indépendance. L’Iran appuiera sur leurs divisions pour obtenir son couloir vers la Méditerranée. La Syrie et l’Irak pourraient ne pas y survivre comme Etats-nations. Les yézidis, les sunnites, les chiites, les chrétiens auront le plus grand mal à revivre ensemble. Des djihadistes cachés dans la population commettront régulièrement des attentats. Ils trouveront bientôt de nouveaux drapeaux et de nouveaux complices pour empoisonner nos vies. Mais au moins, Daech, qui était le pire, sera défait… Et par nous tous.

Même s’ils n’ont pas travaillé ensemble de gaîté de cœur, c’est bien l’union des Kurdes, des Arabes et des Occidentaux qui a permis de faire reculer cette horreur. Les mondes kurde et arabe vont s’entre-déchirer, entre PKK et KRG, entre Arabie saoudite et Qatar, entre chiites et sunnites, mais plus personne ne pourra croire qu’il s’agit d’une guerre entre l’Islam et l’Occident. Voilà près de seize ans, depuis le 11 septembre 2001, que le monde se débat pour sortir de ce piège.

Caroline Fourest

Marianne, 15/7/2017