Macron, jésuite de la laïcité ?

 

Tout occupé à réformer le code du travail, sa terre promise, Emmanuel Macron nous a peu parlé de son rapport à la République et à sa laïcité. On ne l’aperçoit qu’à travers ses caricatures, bénissant le Puy-du-Fou, célébrant Jeanne d’Arc ou posant les bras en croix. C’est un président de la République bien plus complexe que nous révèle son discours prononcé devant la Fédération protestante de France à l’occasion des 500 ans de la Réforme. On y discerne un rapport dialectique à la laïcité, teinté d’une relation jésuitique à la politique.

C’est ainsi qu’il a commencé son discours. En assumant parler en «élève mêlé de l’école de la République et des Jésuites». Sa première pique concerne (sans le nommer) Régis Debray et ceux qui verraient en lui «l’incarnation contemporaine d’un néoprotestantisme anglo-saxon». On sait ce que pense le président des intellectuels ne cédant pas à la macronmania : «de vieux instruments». Ils sont pourtant utiles pour décoder la partition présidentielle, plus démocrate et œcuménique que républicaine et laïque.

A côté d’un hommage à l’esprit protestant et son apport à la laïcité ou à l’«esprit critique français», Emmanuel Macron n’a pas résisté à la tentation de parler foi : «Votre identité de protestants ne se construit pas dans la sécheresse d’une sociologie mais dans un dialogue intense avec Dieu. […] La République ne vous demande pas de nier votre foi ou de l’oublier. Elle la reconnaît dans sa plénitude.»

Ce besoin incoercible de parler de transcendance n’est pas sans rappeler Nicolas Sarkozy. Bien que plus subtil, dans son rapport aux mots ou à l’histoire, le nouveau président ne cesse d’insister sur l’importance de «reconnaître» l’apport des religions au débat public. Au point d’en bafouiller lorsqu’il aborde enfin la PMA : «La manière que j’aurai d’aborder ces débats ne sera en rien de dire que la politique a une prééminence sur vous, et qu’une loi pourrait trancher ou fermer un débat qui n’est pas mûr.» Faut-il comprendre que la foi aura le dernier mot sur la loi attendue ? Pas si l’on écoute attentivement la suite du discours : «J’ai, sur certains sujets, pris des engagements pendant la campagne présidentielle.» Mais il ajoute : «J’ai aussi pris des engagements de méthode et je ne souhaite pas que la société se divise.» Nous voilà au cœur du «en même temps» jésuitique d’Emmanuel Macron. Les plus laïques ont entendu que la politique n’aurait pas le dernier mot sur le religieux. Les plus religieux ont compris exactement le contraire.

La subtilité est parfois une ambiguïté (ou le contraire).

Pour lire entre les lignes, il faut se reporter à l’œuvre du maître à penser présidentiel plusieurs fois cité : Paul Ricœur, en même temps protestant et laïque. Comme président de la Fédération protestante de l’enseignement, Ricœur refusait le statut dérogatoire d’Alsace-Moselle, le dualisme scolaire, et lui préférait une école laïque pour tous. Comme philosophe, il se méfiait de la «laïcité dogmatique» interdisant aux religions de participer à la vie de la cité. Convoquant plutôt cet aspect de son maître, Emmanuel Macron a redit toute sa méfiance envers ce «réveil militant qui tend à faire du camp laïque une religion». Est-ce bien le danger qui nous guette ? N’est-ce pas plutôt la laïcité «ouverte» ? (A ne surtout pas confondre avec la «laïcité d’ouverture» de Paul Ricœur.) Quand le philosophe plaidait pour une «laïcité d’ouverture», il invitait les religions à s’ouvrir, pour être plus tolérantes envers la laïcité. Quand des croyants plaident aujourd’hui pour une «laïcité ouverte», ils veulent exactement le contraire : que l’Etat soit plus souple envers les revendications des religions. Est-ce bien le moment ?

Ce discours d’ouverture, le président ne le tient pas uniquement devant des militants apaisés, comme au bon vieux temps où les protestants accompagnaient la séparation, mais devant une assemblée submergée par l’activisme réactionnaire des évangélistes. Et que leur dit-il ? Qu’on doit «coexister». Un credo martelé par le président. Il ajoute que la laïcité n’est pas «la négation des religions», mais «la capacité à les faire coexister dans un dialogue permanent». Ce qui relève plutôt de l’œcuménisme. Lutter contre la radicalisation et le recul dramatique de la sécularisation demandera plus de courage que cette bienveillance mièvre.

Caroline Fourest

Marianne, no. 1071, 29 septembre 2017, p. 45

 

Quand Benoît Hamon résistait à l’intégrisme

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Je connais Benoît Hamon depuis quelques années. Un billet paru tout récemment sur Médiapart rappelle que sa main n’a pas toujours tremblé à propos d’islamisme. Nous avons mené ensemble, à ma demande, une campagne de soutien à la liberté d’expression d’Ayaan Hirsi Ali en 2008.  Cette députée néérlandaise d’origine Somalienne souvent traitée d’« islamophobe » était alors menacée de mort — elle l’est toujours — pour avoir écrit le court-métrage Soumission. Un film contre le sexisme en Islam réalisé par Théo Van Gogh, qui l’a payé de sa vie.

Au risque d’horrifier certains de ces nouveaux électeurs et soutiens, ce rappel est parfaitement exact. A l’époque, Benoît Hamon était député européen. Il m’a invité dans son courant pour tirer les leçons de l’échec subi par la gauche à la présidentielle… J’ai osé demander à la salle s’ils savaient que le « 11 septembre avait eu lieu », tellement leur silence sur ces sujets, au nom de la priorité au social, m’assourdissait.

J’ai proposé à Benoît Hamon de demander au Parlement européen le vote d’un Fond pour protéger les personnes menacées de mort en raison de leur liberté d’expression… Les députés conservateurs y ont fait barrage. Mais Benoît Hamon aura au moins essayé. Ce rappel est donc juste mais incomplet. Car aujourd’hui, alors que ce combat est plus que jamais nécessaire, je crains que Benoît Hamon n’en soit plus.

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Depuis qu’il n’est plus député européen mais député des Yvelines, il est moins vigilant envers ces menaces ou la montée de l’intégrisme… Il voit dans ces débats sur la laïcité de « l’hystérie » envers l’Islam, se réfère plus volontiers à la laïcité « de principe » de Jean Baubérot (militant pour les accommodements raisonnables), s’entoure de maires de banlieue persuadés que le vote populaire se gagne en dénonçant les reportages contre la montée de l’islamisme (comme son directeur de campagne l’a fait) ou en parlant de Palestine à la moindre occasion.

Un porte-parole complaisant

L’un de ses porte-parole, Alexis Bachelay (député des Hauts de Seine et vice-président du groupe d’amitié France-Qatar), n’hésite pas à donner des conférences contre l’état d’urgence en compagnie de professionnels des amalgames entre laïcité et « islamophobie d’Etat », comme Sihame Assbague ou le CCIF (proche des Frères musulmans et très anti-Charlie). Pas n’importe où. A Gennevilliers où est enterré l’un des frères Kouachi. Pas n’importe quand. Un an après le massacre de Charlie.

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Alexis Bachelay a participé au dîner de soutien annuel du CCIF de 2014 (sous l’égide de Tariq Ramadan). Il correspond depuis régulièrement sur Twitter avec Marwan Muhammad, son disciple, pour se soutenir mutuellement.

Ces réseaux sont particulièrement déchainés ces derniers jours contre Manuel Valls, que plusieurs sites proches des Frères musulmans et de l’extrême droite soralienne appellent à gifler et à faire battre.

Cela ne fait pas de Benoît Hamon leur candidat, bien entendu. Il n’est pas responsable de ses soutiens. Mais il est responsable de ses propos et de son équipe. Elle ne cesse d’amalgamer les questions légitimes sur la laïcité avec des obsessions « identitaires » digne de l’extrême droite « islamophobe ». Un mot que Benoît Hamon utilise.

Lui-même s’est rendu en 2011 aux fameux « Y a Bon Awards ». Une cérémonie qui passe son temps à faire passer des laïques pour des « islamophobes ». Partage-t-il cette propagande ?

Alors que Benoît Hamon connaît parfaitement mon antiracisme, j’ai découvert, un peu stupéfaite, qu’il m’attaquait dans Libération comme défendant une « ligne douteuse » en matière de laïcité. Moi, mais aussi Mohammed Sifaoui…. Menacé de mort depuis qu’il résiste à l’islamisme en Algérie. J’ai le dos large, mais livrer Mohamed aux chiens quand on sait la violence qui s’abat actuellement contre toute personne soupçonnée d’« islamophobie » relève d’un électoralisme pas très glorieux.

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En résumé, si je comprends parfaitement l’envie d’apaisement qui s’exprime, je ne crois pas qu’il faille pour taire ces divergences à gauche. Il faut pouvoir parler de l’emprise exercée par les radicaux sur les quartiers populaires comme de la responsabilité des élus locaux, qui ne réagissent pas de la même manière à Evry et à Trappes. C’est là que se joue la résistance, ou non, à ce qui défait la laïcité, l’égalité et donc le progrès.

Caroline Fourest

« Cahiers de doléances » : la série contre les préjugés

Revoir les épisodes de « Cahiers de doléances » sur la laïcité, le droit au blasphème, le racisme anti-musulmans, le « deux poids, deux mesures », le genre, l’homoparentalité, les Roms ou la xénophobie…

Cliquez ici.

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Cette série documentaire, proposée et animée par Caroline Fourest, a été diffusée sur LCP de 2014 à 2016. Elle plonge au cœur des questions qui fâchent, scrutent les colères des Français, fait la part des choses entre  vraies questions et préjugés, puis remonte les doléances aux députés pour en débattre.

Peut-on combattre le racisme avec le mot « islamophobie »?

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Le livre d’Adbellalli Hajjat et Marwan Mohammed, Islamophobie: Comment les élites françaises fabriquent le problème musulman, relance la polémique autour de ce mot confus et contrasté. Il peut réouvrir un débat intéressant : sur la coexistence de deux interprétations de ce terme. Certains l’utilisent de bonne foi pour désigner le racisme anti-musulmans. Il existe, augmente et mérite d’être combattu. C’est l’autre utilisation du mot « islamophobie » qui pose question. Celle qui tente de faire passer toute critique de l’Islam, en tant que dogme, religion ou croyance, et même parfois toute critique de l’intégrisme musulman, pour du racisme. A cause de sa construction sémantique : phobie envers l’Islam.

« Musulmanophobie » ne poserait aucun problème, puisque cela voudrait dire « phobie envers les musulmans ». Ce qui est forcément raciste. Mais c’est long. Le mot retenu est plus court, « islamophobie », même s’il veut dire littéralement « phobie envers l’Islam ». Ce qui facilite l’amalgame entre la critique des idées et celles des identités. C’est cette confusion sémantique qui pose problème. A croire que les débats conceptuels sont trop exigents, le débat s’est focalisé sur l’origine de ce mot.

Grossière diversion sur l’origine du mot

Le livre d’Adbellalli Hajjat et Marwan Mohammed commence l’un de ses chapitres par la critique de Tirs Croisés, un livre que j’ai co-écrit en 2003 avec Fiammetta Venner pour comparer les intégrismes, réfuter l’essentialisme visant à attribuer le monopole du fanatisme à l’Islam, tout en réfuant le mot «islamophobie»: «Le mot « islamophobie » a une histoire, qu’il vaut mieux connaître avant de l’utiliser à la légère. Il a été utilisé en 1979, par les mollahs iraniens qui souhaitaient faire passer les femmes qui refusaient de porter le voile pour de « mauvaises musulmanes » en les accusant d’être « islamophobes ».»

Les auteurs réfutent cette lecture en expliquant que le mot « islamophobie » n’a pas pu être utilisé par les Mollahs iraniens, puisqu’il n’existe pas en persan. En revanche, il l’ont trouvé dans un texte datant du 19e siècle dénonçant certains aspects de la colonisation. Un argument repris en boucle par de nombreux confrères, sans l’interroger.

La propagande sémantique est décidément un art. Car ce n’est pas en farsi mais en anglais que des féministes américaines comme Kate Millet se sont fait traiter d’ «islamophobesé, par les islamistes iraniens et leurs relais, après s’être fait expulser d’Iran. Comme beaucoup de féministes américaines ayant soutenu la révolution et le renversement du Chah par anti-impérialisme, elles n’étaient plus les bienvenues à partir du moment où elles se mises à critiquer le sort fait aux femmes dans l’après-révolution… Elles se sont faite traitées « d’islamophobes », en anglais, quand elle ont commencé à critiquer l’imposition du voile. Comme bientôt tout intellectuel ou militant de culture musulmane osant s’élever contre l’intégrisme, que ce soit Salman Rushdie ou Taslima Nasreen.

Nous n’avons pas dit que les intégristes étaient les seuls à utiliser ce terme. Il s’agissait simplement d’expliquer que l’attaque visant des féministes critiquant le voile, en les faisant passer pour des racistes, avait déjà un précédent dans notre histoire politique récente… Le fait qu’un homme au dix-neuvième siècle l’ait utilisé dans un autre sens n’y change rien.

Un progrès tout de même

Le livre d’Abdelalli Hajjat et Marwan Mohammed présente à la fois un progrès et un recul. Il est bien plus articulé que celui de Vincent Geisser paru en 2003. Intitulé la « nouvelle islamophobie », il visait ouvertement ceux tenant des propos « religiophobes » ou même, selon l’auteur, « islamistophobes », c’est à dire critiques envers les intégristes. Les plus grands « islamophobes » étant à ses yeux les journalistes d’investigation, la Mosquée de Paris et SOS Racisme !

Dix ans plus tard, Marwan Mohammed et Adbellalli Hajjat prennent soin d’énumérer des cas bien réels de racisme anti-musulman, qui pourraient tous nous mettre d’accord. Des vexations inutiles contre des femmes voilées, des extraits de sites comme Riposte laïque ou les propos d’écrivaines comme Oriana Fallaci ou Bat Ye’or, qui franchissent effectivement la ligne d’une vision essentialiste de l’Islam et donc des musulmans. Le problème, c’est que ce livre appellent « islamophobes » à la fois ceux-là et les laïques qui les combattent par antiracisme. Il appelle à les « différencier », tout en les qualifiant par le même terme –« islamophobe »- qui, décidément, pose question…

Racisme anti-musulman

Même si c’est plus long, et donc un vrai défi lancé à la paresse intellectuelle et journalistique, il vaudrait bien mieux parler de racisme anti-musulman. Ce terme a le mérite de cibler la spécificité de ce racisme, parfois effectivement déguisé en défense de la laïcité, sans inclure les propos blasphématoires ou simplement critiques envers l’intégrisme tenues par des laïques, des féministes ou des universalistes… Les véritables cibles de ceux qui utilisent ce mot en connaissance de cause. Le livre dont nous parlons passe son temps à critiquer les intellectuels ou militants universalistes combattant à la fois le racisme et l’intégrisme… Pour mieux mettre en valeur, à la fin, les organisations communautaires pro-voile fustigeant la laïcité, comme les Indigènes de la République ou les Indivisibles, passées maître dans l’art de faire huer Elisabeth Badinter ou SOS Racisme. Sans parler des associations influencées par Tariq Ramadan, comme le Collectif contre l’islamophobie qui l’a invité à ouvrir son premier Gala, et qui sert de fil conducteur à ce livre.

Un lutte au sein de l’antiracisme

Personnne ne doit être naïf. C’est une véritable lutte d’influence qui se joue par chercheurs-militants ou avocats interposés. Avec d’un côté des associations antiracistes universalistes comme SOS Racisme, qui va très mal financièrement. Et de l’autre, des associations communautaristes sponsorisées, tantôt par le Qatar, tantôt par des mécènes américains comme le milliardaire Georges Soros, qui a donné beaucoup d’argent au Collectif contre l’islamophobie. Parfois, la guerre est menée par un ancien avocat du « milieu », comme Karim Achoui, qui pense pouvoir se refaire une virginité en créant une association destinée à lever une armée d’avocats contre l’«islamophobie»… Et qui a commencé par attaquer Charlie Hebdo, pour un dessin plutôt drôle sur les Frères musulmans en Egypte.

Voilà ce qui se joue, mine de rien derrière, ce mot. Que les journaux satiriques la ferment et que les associations comme SOS racisme ferment. Pour qu’il ne reste rien, plus rien, entre les racistes qui montent et les associations communautaristes qui les arrangent. Cela mérite de se méfier des débats anecdotiques et de s’intéresser aux enjeux de cette propagande sémantique.

Caroline Fourest

 http://www.huffingtonpost.fr/caroline-fourest/peuton-combattre-le-racisme-par-islamophobie-anti-musulman_b_4021611.html