Pour les Kurdes

La trahison de nos alliés kurdes annonce bien pire qu’un reniement. Une défaite. Malgré tout ce qui les différencie et souvent les oppose, les Kurdes de Syrie et d’Irak se sont battus contre Daech, pour nous, au nom des mêmes valeurs. En Syrie, les glorieuses guerrières des YPJ et leurs frères d’armes des YPG portent un projet à l’opposé du drapeau noir de l’obscurantisme : égalitaire, écologiste et laïque.

Malgré tous les risques de dogmatisme inhérents aux utopies, cette poche du Rojava a le mérite inouï de planter une graine d’espoir dans un désert sans avenir. Elle permet de croire à un projet alternatif au choix mortel entre dictature nationaliste ou islamisme. Cette herbe folle qui stérilise l’ancien grenier à blé du monde depuis des décennies. A quelques kilomètres de là, les dirigeants du Kurdistan irakien ont parfois les défauts des indépendantistes devenus hommes d’affaires. Mais alentour, tout le monde reconnaît qu’ils ont su faire prospérer autour d’Erbil, l’une des seules régions de l’ancienne Mésopotamie où il fait bon vivre.

Ce n’est pas un hasard si des Arabes et des Turkmènes de Kirkouk ont voté en faveur du oui à l’indépendance. La plupart des sunnites des «territoires disputés» préfèrent vivre sous une démocratie kurde que sous la tutelle chiite de Bagdad, allié à Téhéran. Les voilà désormais à la merci des milices chiites, dirigées par un général iranien, venues aider l’armée irakienne à récupérer la ville et ses puits de pétrole.

Les peshmergas qui avaient vaillamment défendu Kirkouk face à Daech l’ont rendu sans combattre. Par peur de verser un sang inutile. Le rapport de force était perdu d’avance. Mais c’est une branche de l’Union patriotique du Kurdistan (PUK) qui a permis d’ouvrir les portes de la ville, en échange d’un marchandage peu glorieux. Trahi de toutes parts, Massoud Barzani annonce prendre du champ. Beaucoup lui en veulent d’avoir porté ce référendum au risque d’échouer.

Y avait-il meilleur moment pour réclamer non pas son indépendance, mais au moins son désir de liberté ? Comme l’ont répété les amis des Kurdes, Frédéric Tissot, Bernard Henri-Lévy ou Bernard Kouchner, «ce n’est jamais le bon moment. Et toujours le moment». Tout le monde pressentait qu’une fois Raqqa libéré, le monde abandonnerait les Kurdes à leur sort : un tuteur irakien qui n’a jamais respecté les accords prévus par le Constitution. Erbil était même convaincu que Bagdad planifiait cette reconquête depuis des mois. D’où cette course contre la montre pour arracher un oui à l’indépendance, franc et massif, avant d’entamer une négociation. Au lieu de quoi, Bagdad a envoyé ses milices et ses chars – fournis par l’armée américaine pour écraser Daech – rouler sur les peshmergas. Leurs chenilles se sont arrêtées à quelques kilomètres d’Erbil. Un coup de force pour imposer une unité irakienne à laquelle plus personne ne croit. Les tanks n’ont jamais conquis les cœurs. Ils ne feront pas oublier les 92,7 % en faveur de l’indépendance du Kurdistan.

Ce chiffre demeure dans les esprits, tel une prise de guerre, enfermé dans un coffre de l’histoire. Pour l’ouvrir, il faudra la révolte de l’opinion internationale et une nouvelle génération de leaders kurdes, animés d’un nouvel esprit d’union. Si la plus grande diaspora du monde n’a toujours pas de nation ou de confédération, c’est aussi à cause de ses divisions – à la fois culturelles, économiques et politiques – qui l’empêchent de faire front face aux deux puissances prêtes à briser le rêve kurde : l’Iran et la Turquie.

Rien n’est plus inquiétant que cette alliance entre le régime des mollahs, décidé à tracer un arc chiite jusqu’à la mer, et Recep Tayyip Erdogan, se prenant pour le nouveau calife. L’Amérique, qui a perdu la tête en élisant Trump, laisse faire. Au bord d’une fitna – un schisme, une division – sans précédent, le monde se retrouve sans gendarme et sans garde-fou, plus instable que jamais. Que fera l’Europe, déchirée de l’intérieur ? Et la France ? Notre honneur serait de réclamer la reconnaissance du Kurdistan au Conseil de sécurité. Laisser nos alliés de cœur se faire dévorer ne nous amènera pas la paix. Ce signal de faiblesse ne fera qu’engraisser l’ogre de l’après-Daech. Or il nous menace aussi.

Caroline Fourest

Éditos, vendredi 10 novembre 2017, p. 45

Adieu l’Espagne, adieu l’Irak ?

C’est un mouvement de mode presque inéluctable. Les Etats-nations mal cousus se défont. Fatigués de côtoyer la Terre entière, les peuples rêvent de se retrouver entre eux. Les fils technologiques qui nous relient chaque jour aux quatre coins de la planète épuisent notre goût pour l’hétérogène. Quand le fil entre les gouvernés et les gouvernants est trop long, ou trop fragile par manque de confiance, il rompt. C’est bien ce qui se passe partout où l’Etat-nation n’a pas réussi à vaincre les différences et les méfiances. L’heure est aux indépendances régionales.

La France jacobine qui a tant œuvré, parfois brutalement, pour fusionner ses régions tiendra peut-être plus longtemps. Partout ailleurs, les Etats-nations craquent sous le poids des rancœurs. Quand elles en ont les moyens, les communautés prennent leur autonomie, souvent pour de bonnes raisons.

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Hommage à Shaheen Nazdar, mort sur le front de nos libertés

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Loin de notre actualité, mais au milieu de notre guerre à tous, tristesse d’apprendre la mort de Shaheen Nazdar.

Nous l’avions connu cet été grâce à Jérémy André, qui couvre depuis des mois l’enfer du combat contre Daech en Irak. Comme guide et de traducteur, il nous avait permis de rencontrer des combattantes de la guérilla Kurde.

Je me souviens de sa migraine lorsqu’il a fallu traduire de bon matin nos échanges fusant dans tous les sens, au dessus de Sinjar, après une nuit étouffante passée sur les toits de la ville meurtrie, à 800 mètres de la ligne de front.

Juste avant, nous allions à la rencontre de rescapés du marché aux esclaves de Daesh, dans ce camp de déplacés où Shaheen dormait lui-même, sous une tente, avec le reste de sa famille.

Le jour, il aidait des journalistes et des réalisateurs à mieux connaître l’horreur ayant frappé son peuple. La nuit, il écrivait des poèmes pour crier la douleur des Yézidis, la sienne.

La barbarie est allée si loin, la haine si ancienne, qu’il doutait parfois que les peuples d’Irak puissent se pardonner… Il est mort en tentant de sauver, avec les forces arabe-kurdes, une petite fille arabe de l’enfer de Mossoul.

Ce symbole nous oblige. Comme il oblige tous ceux qui vont lui survivre. On pense à ses proches, qui ont tout perdu désormais. Et à ceux qui vont encore perdre la vie, pour nous libérer tous.

Ne laissons personne cracher sur leur héroïsme.

Caroline Fourest

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