Politique, un métier de chien

Jadis, les enfants, en tout cas les petits garçons, rêvaient d’être présidents. Qui le fantasme encore ? Quand on pose la question dans les grandes écoles, plus personne ne s’y voit, surtout pas les filles. Même les garçons les plus ambitieux envisagent plutôt une carrière à l’ONU ou dans une ONG, si possible dans le mécénat culturel… Il faudrait qu’aucune fondation de bébés phoques ne veuille de leurs services pour qu’ils sautent d’eux-mêmes dans la galère de la politique. Comme on les comprend.

Entrer en politique, c’est un peu comme entrer en prison. Le moindre mot qui sort de votre bouche est expertisé. Plus de vie privée, vous appartenez à la collectivité qui veut tout connaître de vous, vos radios des poumons comme vos battements de cœur. Ce que vous gagnez n’est pas mirobolant, mais ce sera toujours trop et perçu comme si vous l’aviez volé. Ce que vous faites de bien, ça arrive, personne n’a le temps de s’y intéresser. En revanche, la moindre gaffe tournera en boucle et vous collera à la réputation comme un nuage de mouches sur un buffle.

A qui souhaiter cela si ce n’est à son pire ennemi ?

Après quelques mois de mandat, Donald Trump donnerait volontiers l’ensemble de ses terrains de golf à des immigrés mexicains pour retrouver sa vie d’avant. Et nous aussi.

Quand on y songe, il n’y a que trois explications qui peuvent conduire à vouloir s’engager en politique dans le monde actuel : un besoin fou de revanche sociale (c’est le moteur le plus courant), une inclination quasi masochiste au don de soi et au sacrifice (ce qui donne de la graine d’hommes d’Etat, rarissime) ou une inflammation névrotique du moi (cas de plus en plus répandu et taillé pour le job). Même en appartenant à l’une de ces trois catégories, qui peut souhaiter une vie pareille ?

Commencez tout en bas de l’échelle et vous passerez vos journées à régler des problèmes municipaux, au mieux régionaux, dont personne ne parle, sauf pour vous engueuler. Et si vous grillez les étapes en sautant directement à la case «Jupiter», le meilleur ne dure qu’un temps. Il suffira que votre gouvernement gratte mesquinement 5 € sur les APL pour dégringoler. Ça n’est pas injuste. C’est même tout à fait logique. A part les cadres et les entrepreneurs, ceux qui ont voté pour Emmanuel Macron l’ont fait contre leurs intérêts immédiats, par civisme : pour éviter le pire, sauver l’image de la France et l’équilibre du monde… En retour, la moindre des politesses citoyennes serait de ne pas appliquer un programme élitiste en marchant sur la justice sociale.

D’habitude, ce sont les électeurs et non les gouvernants qui se montrent aussi ingrats. Pendant la campagne, la plupart des électeurs préfèrent écouter ce qu’ils ont envie d’entendre, les belles paroles creuses et les vaines envolées des meetings. Quand le candidat est élu, il applique son programme, tout son programme. Et ceux qui l’ont élu feignent de tomber de leur chaise : «Quoi ? Ce n’est pas ce qu’il avait promis ! » Ils se racontent ainsi, d’élection en élection, qu’ils ne sont pas en cause. Ce ne serait ni leur naïveté ni leur paresse qui les auraient trompés, mais juste que tous les candidats, de quelque bord soient-ils, s’appliqueraient à ne jamais tenir leurs promesses. Faux.

En réalité, très souvent, ils les tiennent. Nicolas Sarkozy président s’est révélé parfaitement conforme à Nicolas Sarkozy candidat. François Hollande a été élu pour faire le contraire de Sarkozy et c’est très exactement ce qu’il a fait… Mais tout le monde leur en veut. Il a suffi qu’un plus jeune imite leurs points forts, tout en prenant le contre-pied de leurs points faibles, pour passer devant.

La justice dans tout ça ? C’est que l’ingratitude finit par rattraper tout le monde, les anciens comme les nouveaux. Combien sont-ils encore à En marche à penser que les vieux de la politique qu’ils ont dégagés, sans trop d’efforts ni de mérite, avaient tout faux ? Les plus honnêtes se demandent déjà ce qu’ils font dans cette galère. A la fin du mandat, il ne restera que les plus cyniques et les plus masochistes pour vouloir rempiler. Ainsi va la politique. En fait, ce n’est pas vraiment un métier de chien. Juste une histoire très humaine.

 

Loi de 1905 : la Constitution et le courage

François Hollande a fait preuve d’un certain cran et levé un espoir en annonçant la« constitutionnalisation de la loi de 1905 ». Ce serait un progrès. L’actuelle Constitution se contente de proclamer la République comme « laïque », sans la moindre précision. Ce qui laisse libre court à toutes les interprétations. Bien des nations se disent laïques et ne renoncent pas pour autant à mêler politique et religieux. La loi de 1905 donne à la laïcité française toute sa consistance, en affirmant la séparation des Eglises et de l’Etat. Son article 2 précise : « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte ».

Voilà pour les principes. Dans les faits, la cloison souhaitée par la loi de 1905 est percée de partout. Certains territoires de la République y échappent pour des raisons historiques mais aussi politiques. Le fait que l’Alsace et la Moselle aient réintégré le giron français après la loi de 1905 est invoqué pour conserver un statut concordataire. L’Etat y indemnise des prêtres, des pasteurs ou des professeurs croyants pour faire du prosélytisme en classe, sous couvert de cours sur la morale et sous le magistère d’un crucifix. Les enfants de musulmans, d’athées ou d’agnostiques doivent faire des pieds et des mains pour obtenir une dispense. Ce qui n’est ni laïque ni égalitaire.

Ailleurs, ce sont les élus locaux – de droite comme de gauche – qui contournent par tous les moyens la loi de 1905 pour répondre aux demandes insatiables d’associations religieuses. Que ce soit pour construire des lieux de culte, financerdes centres d’abattage rituel ou subventionner des crèches loubavitch. Une dérive encouragée par le Conseil d’Etat, qui semble vouloir faire passer les « accommodements religieux » avant le principe de séparation.

L’annonce de François Hollande au Bourget, le 22 janvier, promet d’y mettre un coup d’arrêt. C’est dire si elle est importante et si les critiques allaient pleuvoir. Après avoir ironisé sur le fait que cela ne changeait rien, l’UMP s’est mise à hurlerque cela changeait tout. Nicolas Sarkozy est allé jusqu’à parler d’une vision« intégriste de la laïcité » qui menace le « consensus ».

Alsace et Moselle

Un excès peu surprenant dans la bouche du président. Lui qui a renoncé in extremis à « toiletter la loi de 1905 » parle d’encourager les citoyens « à croire » et souhaite une laïcité plus « positive », c’est-à-dire plus ouverte aux religions.

Le premier effet de cette annonce est d’avoir poussé Nicolas Sarkozy à dévoiler sa vision profondément concordataire de la laïcité. Le deuxième est plus mitigé. Lu dans le détail, le programme de François Hollande prévoit d’inscrire dans la Constitution les principes énoncés « au titre du titre premier de la loi de 1905 », soit ses articles 1er et 2. Autrement dit, renforcer le principe de séparation et stopperl’évolution vers une laïcité à l’anglo-saxonne, dite « ouverte » ou « positive ». Mais il est aussitôt précisé : « sous réserve des règles particulières applicables en Alsace et Moselle ». Au risque de renoncer à l’égalité des départements devant la loi de 1905 et d’en faire des territoires perdus de la laïcité. Cette reconquête demanderait, il est vrai, bien plus que du cran. Un sacré courage.

Caroline Fourest 

Chronique | Le Monde | 27.01.12