Adieu l’Espagne, adieu l’Irak ?

C’est un mouvement de mode presque inéluctable. Les Etats-nations mal cousus se défont. Fatigués de côtoyer la Terre entière, les peuples rêvent de se retrouver entre eux. Les fils technologiques qui nous relient chaque jour aux quatre coins de la planète épuisent notre goût pour l’hétérogène. Quand le fil entre les gouvernés et les gouvernants est trop long, ou trop fragile par manque de confiance, il rompt. C’est bien ce qui se passe partout où l’Etat-nation n’a pas réussi à vaincre les différences et les méfiances. L’heure est aux indépendances régionales.

La France jacobine qui a tant œuvré, parfois brutalement, pour fusionner ses régions tiendra peut-être plus longtemps. Partout ailleurs, les Etats-nations craquent sous le poids des rancœurs. Quand elles en ont les moyens, les communautés prennent leur autonomie, souvent pour de bonnes raisons.

Lire la suite 

Pour lire l’article en espagnol.

 

 

Le génocide du peuple yézidi

Les Nations unies ont une définition stricte de ce qui relève ou non d’un génocide. Il y aura donc des enquêtes, des débats, des experts. En attendant leur verdict, nous avons des yeux pour voir. Et nous savons déjà que le calvaire infligé au peuple yézidi correspond en tous points à la définition de l’horreur génocidaire : une volonté de «détruire» tout ou partie d’un groupe en raison de son origine.

Sous l’empire du «califat», rarement le racisme n’a atteint un tel degré de violence, à la fois exterminatrice, colonialiste et esclavagiste.

Issu d’une longue lignée d’ancêtres kurdes, les yézidis ont toujours refusé de se convertir à l’islam, même sous l’Empire ottoman. Leur indépendance leur coûte cher : 73 pogroms et tentatives de génocide au cours de leur histoire. Les islamistes préfèrent encore les juifs aux yézidis, qu’ils appellent «adorateurs du diable». Simplement parce qu’ils prient Dieu au soleil et vénèrent l’ange Paon, perçu comme Satan. Inspirée par le culte de Mithra mâtiné d’influences chrétiennes et soufies, le yézidisme n’a pas de livre, fonctionne encore en caste et vénère le cheikh Adi, un Levantin qui a considérablement renouvelé sa pratique au XIIe siècle.

Situé au nord de Mossoul, dans une zone contrôlée par les peshmergas, son temple sacré n’a pas été souillé par les djihadistes. C’est là que viennent se purifier les rescapées. Violées et converties de force à l’islam, elles y défilent pour redevenir yézidies.

Aux siècles derniers, lorsque les femmes étaient violées par les troupes du califat ottoman, elles devaient en prime affronter le rejet de la communauté. Pas cette fois. Le chef spirituel des yézidis, Baba Cheikh, condamne ceux qui les blâmeraient. Un vrai progrès, qui ne guérit pas, mais évite d’ajouter l’enfer à l’enfer.

Le cauchemar a débuté il y a trois ans, presque jour pour jour, le 2 août 2014. Daech, qui venait de s’emparer de Mossoul, a envoyé ses sbires fondre sur Sinjar et ses villages alentour pour rafler des yézidis. Les peshmergas déployés autour des villages pour les protéger ont pris peur. Les villageois se sont trouvés nez à nez avec des hordes de djihadistes irakiens et étrangers. Après avoir rusé pour les dépouiller de tous leurs biens, les mercenaires du «califat» ont fait monter les hommes dans des camions pour les exécuter. On commence tout juste à retrouver leurs fosses communes.

Le sort des femmes yézidies est encore pire. Dans une société traditionnelle, la mort est plus douce que le viol. Les pervers du djihad ont commencé par séparer les vieilles des jeunes, les adultes des enfants, les mères des vierges, avant de les étiqueter et de les vendre comme des bêtes. Des images montrent des colonnes de femmes en voile intégral noir, les mains enchaînées. Les plus âgées étaient enfermées dans des caves pour servir d’épouses temporaires, à la chaîne. Quand on ne pompait pas leur sang pour transfuser les djihadistes blessés… Les plus jeunes étaient triées et vendues.

Les prix commençaient à 150 € pour une enfant de 9 ans et pouvaient grimper à plusieurs milliers de dollars. Les VIP de Daech et les combattants étrangers se servaient en premier. Sur une vidéo filmée par des hommes de Daech, la veille d’une vente aux esclaves, un barbu surexcité crie : «Elle est où, ma yézidie ? J’en veux une avec des yeux bleus !» Ses amis rient grassement. Toute la bestialité de la domination masculine se lit dans cette scène.

Quand les acheteurs se lassaient ou voulaient s’acheter une autre fille, ils les revendaient à des passeurs. C’est ainsi que des ONG ou le gouvernement régional irakien ont pu les racheter. Plusieurs milliers sont sorties de l’horreur. Certaines se sont enfuies. Des centaines ont pris les armes contre Daech. D’autres sont toujours prisonnières à Raqqa.

Au Canada, une rescapée vient d’apprendre que son fils Emad était en vie. Il fait partie des captifs, hirsutes et squelettiques, libérés par l’armée irakienne à Mossoul. Des citoyens se mobilisent pour réunir au plus vite la mère et son fils. L’enfer n’est pas fini pour autant. Il brûlera longtemps. Les corps, les cœurs et les têtes.

 

Caroline Fourest