Ah, si Allah était gay…

Il n’y a pas si longtemps, face aux fous de Dieu anti-IVG, les antifascistes chantaient «Ah, si Marie avait connu l’avortement, on n’aurait pas tous ces emmerdements». C’était l’époque bénie d’une gauche unie face à l’obscurantisme. Aujourd’hui, il faut être kamikaze pour oser fredonner «Ah, si Allah était gay, on aurait moins d’emmerdements». Et pourtant… Si Allah était gay, la planète serait moins violente et plus tolérante. On ne pendrait pas les homosexuels en Iran. On ne les jetterait pas du haut des toits dans les territoires contrôlés par le Hamas ou Daech. On ne les chasserait pas en Tchétchénie pour – je cite Kadyrov – «purifier le sang tchétchène» et «plaire à Dieu». A Berlin, une mosquée libérale ne recevrait pas de menaces de mort pour avoir prêché la tolérance et l’accueil des croyants homosexuels. Accessoirement, Jahed Choudhury, un jeune gay pakistanais de 24 ans, n’aurait pas tenté de se suicider après avoir été attaqué par des compatriotes en plein Londres puis chassé de sa mosquée. Seul signe qu’il vit bien dans une démocratie ouverte et non au Pakistan, il vient de se marier avec son compagnon. Oui, parce que, si Allah était gay, il serait aussi amoureux, et plus heureux… Mais ne le dites surtout pas, on vous accusera d’«islamophobie». Y compris, c’est le plus triste, si vous le sifflotez dans une LGBT Pride.

Maryam Namazie et ses amis du Conseil des ex-musulmans de Grande-Bretagne viennent d’en faire l’expérience. La plupart ont fui l’Iran ou le Pakistan pour se réfugier en Europe à cause de l’intolérance fanatique. Hétéros ou gays, ils ont en commun de rêver à un monde meilleur, moins raciste, moins sexiste et moins homophobe, et donc aussi moins bigot. Le 9 juillet dernier, ils paradaient fièrement, seins peints aux couleurs de la Gay Pride ou plus sobrement en tee-shirt. Des membres gays de la police ont ouvert le cortège, particulièrement fourni, venu célébrer la liberté et la joie retrouvée dans ces rues meurtries par une série d’attentats. «Vous êtes la meilleure réponse à la haine», a lancé le maire de Londres, Saddiq Kahn, à la foule en liesse.

Parmi ces marcheurs, personne n’incarnait mieux l’alternative à la haine, raciste ou fanatique, que les athées de culture musulmane défendant le droit d’aimer sans frontières. Leurs pancartes criaient «Allah is gay», «Ancien musulman et fier de l’être», «Rendez les droits des gays universels», «Condamnez les lois antigays», «Fuck l’homophobie islamique» ou encore «L’islamophobie est un oxymore».

Des slogans qui ont un vécu. Beaucoup de ces militants d’origine pakistanaise ont expérimenté dans leur chair la violence des lois antiblasphème. Ils connaissent par cœur le danger de ce mot pervers confondant la critique de la religion avec une forme de racisme. Si elles ont fait sourire la plupart des manifestants, leurs pancartes n’ont pas amusé la police anglaise, terrorisée à l’idée que certains les trouvent «offensantes». Ça n’a pas manqué.

Le lendemain de la marche, une mosquée de Londres-Est, qui reçoit régulièrement des prédicateurs homophobes, s’est mise à hurler à l’«islamophobie», avant de déposer plainte pour «incitation à la haine». La mauvaise foi habituelle a suivi. On a déformé les pancartes de l’association en faisant croire qu’il était écrit «Fuck islam» et non «Fuck l’homophobie islamique». Histoire de veiller à ce que des militants pour l’égalité ne perçoivent plus la différence entre athéisme et racisme.

Bingo. Des organisateurs de la Pride londonienne ont fait savoir à la mosquée qui avait porté plainte… qu’ils allaient enquêter ! «Nous n’avons pas l’intention de tolérer l’islamophobie», a déclaré, tout fier de lui, l’un des porte-parole de la marche. Le jeune inquisiteur envisage même des sanctions : «Nous déciderons si le CEMB [le Conseil des ex-musulmans] sera autorisé à marcher l’an prochain.» Rien que ça.

Avis aux excommunicateurs, partisans de tolérer les intolérants mais d’exclure ceux qui résistent à la haine. A l’avenir, si des athées luttant – au prix de leur vie – contre l’homophobie religieuse devaient être exclus pour faire plaisir aux intégristes, voici les nouveaux slogans que vous pourriez entendre : «Ah, si tous les gays étaient aussi cons, les homophobes auraient moins d’emmerdements.»

Caroline Fourest

Marianne, no. 1061
Éditos, vendredi 21 juillet 2017
Pour lire l’article en arabe

« Cahiers de doléances » : la série contre les préjugés

Revoir les épisodes de « Cahiers de doléances » sur la laïcité, le droit au blasphème, le racisme anti-musulmans, le « deux poids, deux mesures », le genre, l’homoparentalité, les Roms ou la xénophobie…

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Cette série documentaire, proposée et animée par Caroline Fourest, a été diffusée sur LCP de 2014 à 2016. Elle plonge au cœur des questions qui fâchent, scrutent les colères des Français, fait la part des choses entre  vraies questions et préjugés, puis remonte les doléances aux députés pour en débattre.

Eloge du Blasphème

Après l’immense émotion qui a suivi l’attentat contre Charlie Hebdo, Caroline Fourest — qui a travaillé pendant six ans dans ce journal, vécu l’affaire des caricatures de 2006 et qui est arrivée très tôt sur les lieux du drame où elle ne comptait que des amis et des proches — revient sur ces voix dissidentes qui, au nom de la « responsabilité », de la peur « d’offenser » ou du soupçon d’« islamophobie » n’ont pas voulu « être Charlie ». De la presse anglo-saxonne qui a censuré la couverture de Luz à une certaine gauche qui s’est pincé le nez en passant par le président d’honneur du Front national plutôt « Charles Martel » et un Dieudonné plutôt « Charlie Coulibaly ». Dans cet essai poignant, vif et sans concessions, elle recadre les débats sur la liberté d’expression, alerte sur les dangers d’une mondialisation de l’intimidation, tout en clarifiant la ligne de fracture entre laïcité et négationnisme, droit au blasphème et incitation à la haine, entre rire du terrorisme et rire avec les terroristes.

Eloge du Blasphème

 

Caroline Fourest est essayiste et réalisatrice. Elle a travaillé pendant six ans pour le journal Charlie Hebdo et co-rédigé le Hors-série « Charlie Blasphème » au moment de l’affaire des caricatures de 2006, avec Fiammetta Venner, Charb et Luz. On lui doit de nombreux essais, parmi lesquels, chez Grasset, Frère TariqLa tentation obscurantiste et La dernière utopie.

L’art délicat de l’outrage

User de sa liberté d’expression sans diffamer ni inciter à la haine relève de l’équilibre délicat pour toute personne intervenant dans le débat public en démocratie. Les sociétés autoritaires n’ont pas ce problème. Elles jugent contraire à la liberté d’expression tout ce qui porte atteinte à Dieu ou à leur pouvoir. Les limites posées par les sociétés démocratiques et laïques sont en principe rigoureusement inverses. Un président de la République ne devrait sûrement pas abuser de la loi contre l' »outrage » au point de poursuivre un citoyen ayant voulu déployer sur son passage une feuille A4 avec écrit « Casse-toi pov’ con ». S’il existe une limite à la liberté d’expression, c’est avant tout pour protéger les dominés et non les dominants. C’est ce que font les lois antiracistes en protégeant les individus de l’incitation à la haine en raison de « leur appartenance ou de leur non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée ».

Le principe est clair dès qu’un dominant insulte un dominé. La frontière devient plus difficile à discerner lorsque des oppresseurs se cachent chez des minoritaires (lorsque les intégristes se revendiquent d’une religion minoritaire comme l’islam), ou lorsque des puissants se font attaquer en tant qu’individu sur un mode flirtant avec le racisme (comme Siné envers Jean Sarkozy). Car alors, plus personne ne s’y retrouve et beaucoup pensent par réflexe. Deux postures servent alors de refuge : l’anticensure et l’antiracisme. Ces deux grilles de lecture sont bien entendu nécessaires, mais elles ne peuvent tenir lieu de pensée automatique, unique, au point de nous absoudre de juger au cas par cas, en fonction du contexte et de l’intention. Au risque de tomber soit dans la censure au nom de l’antiracisme, soit dans le racisme au nom de l’anticensure.

Au moment de l’affaire des caricatures, certains auraient voulu que Charlie Hebdo cède aux islamistes – c’est-à-dire au chantage de dominants intégristes -, sous prétexte que l’islam est une religion minoritaire en France et que les musulmans peuvent être, en effet, victimes de racisme. Ce qui revenait à renoncer définitivement au droit au blasphème. Le journal satirique n’avait plus qu’à fermer. De quoi aurait l’air son numéro spécial envers le pape s’il n’avait pas eu le courage de croquer Mahomet ?

A l’inverse, sous prétexte que Jean Sarkozy incarne comme personne l’arrivisme et l’arrogance du puissant, certains voudraient que l’on puisse tout écrire à son sujet. Y compris que l’on puisse relayer des rumeurs fausses et racistes, sans avoir à s’excuser. Ce que tout journaliste est censé faire quand il commet une erreur. Dans ce dernier cas, l’inquiétant ne vient pas tant de la provocation de Siné, idiote mais coutumière, ni du fait d’avoir déguisé un conflit d’interprétation en censure, mais de la façon dont on a commenté cette « affaire », sur Internet et dans la presse. On aura tout entendu à propos de son départ, du plus légitime au plus délirant.

Mais le plus troublant vient de ce fameux refrain, consistant à y voir « deux poids, deux mesures » : « Vous avez vu, quand on tape sur les musulmans, c’est la gloire, mais quand on tape sur les juifs, c’est la porte ! » Outre que Charlie Hebdo a publié un article cruel pour Jean Sarkozy, ainsi qu’un autre sur l’intégrisme juif, quelques semaines avant la provocation de Siné (ce que les tenants du « deux poids, deux mesures » et du complot ne semblent pas vouloir relever), beaucoup semblent incapables de juger une provocation en examinant l’intention du provocateur. Ils préfèrent peser le pour et le contre en fonction de la nature de la cible : a-t-il tapé sur un juif ou sur un musulman ?

Voilà bien le dommage collatéral de l’antiracisme à l’anglo-saxonne, où l’on cherche à traiter équitablement les communautés et les religions plutôt que de tracer un chemin exigeant envers l’intégrisme et le racisme. Car en quoi dire que quelqu’un se convertit au judaïsme pour « aller loin dans la vie » est-il irrévérencieux envers le religieux ?

Chacun a le droit à ses fantasmes. La seule limite, quand on écrit dans un journal, est de ne pas induire les lecteurs en erreur à force de ne plus faire la différence entre fantasmes et réalité. Chez Siné, ce fantasme a un visage légèrement récurrent. Il y a vingt-trois ans, sur les ondes de Carbonne 14, il voulait « euthanasier les juifs » pour « les empêcher de se reproduire entre eux ». On y retrouve au mot près l’inspiration d’une Oriana Fallaci à propos des musulmans dans son livre La Rage et l’Orgueil : « Les fils d’Allah se multiplient comme des rats. »

Ceux qui dénoncent le racisme envers les musulmans, même lorsqu’il s’agit simplement de blasphèmes ou de critiques irrévérencieuses envers l’islam et les intégristes, ne semblent pas choqués par le rappel de cette phrase. Qui fait du « deux poids, deux mesures » ? Philippe Val ? Dans le climat de l’après-11-Septembre, il avait souhaité le départ d’un collaborateur de Charlie Hebdo qui croyait « couillu » d’encenser le courage d’Oriana Fallaci. En 2008, il n’a pas retenu Siné lorsqu’il a jugé « couillu » de refuser de s’excuser après un énième article confondant irrévérence et droit à la rage pouvant conduire Charlie au tribunal pour racisme. Ce qui revenait à ruiner tout le travail de pédagogie déployé lors du procès des caricatures. Ce procès, Charlie Hebdo l’a gagné parce qu’il a su faire la différence entre irrévérence et racisme. On aimerait croire que Siné Hebdo aura la même exigence. Puisque la naissance d’un journal est toujours une bonne nouvelle, souhaitons-lui bonne route.

LE MONDE | 11.09.08 | 13h37