Si j’avais crié au complot politique chaque fois qu’on m’a retiré une tribune…

Après Aude Lancelin, Michel Onfray serait donc victime d’un grand « complot politique » censé expliquer la perte de sa tribune privilégiée et royale sur France Culture… Je suis tellement lassée de lire ce genre d’âneries, lancées pour négocier, répétées en boucle sur Internet, alimentées par certains partis pour des raisons évidentes… Et plus encore de voir des gens y croire de bonne foi par méconnaissance du fonctionnement des médias.

J’ai souvent perdu des tribunes dans les médias suite à des pressions. Elles ne venaient jamais du politique ou de l’Elysée, qui a bien d’autres choses à faire et n’a pas ce pouvoir sur des directeurs de journaux ou d’antenne. Quand j’ai perdu ma chronique au Monde, alors qu’elle était très vue et très partagée sur le site, c’est parce qu’un directeur de journal a fini par céder au ballet constant de plaintes de quelques journalistes pro-Frères musulmans.

Lorsque j’ai perdu ma chronique dans la matinale de France Culture, alors qu’elle était la plus partagée de l’émission (jusqu’à 100 000 clicks, 30 000 en moyenne, alors que le podcast de l’invité de la matinale se situé autour de 2000…), c’est parce que Sandrine Treiner n’aimait pas ma façon de contribuer au débat, le faisait savoir à tous sauf à moi, et qu’elle a décidé de supprimer toute une tranche de chroniques dont la mienne. J’aurais pu à l’époque faire croire que j’étais victime d’un grand complot. Mais je déteste la malhonnêteté victimaire.

J’ai toujours considéré que personne n’était propriétaire d’une tribune à vie dans les médias, et qu’il était normal qu’elle tourne si un directeur d’antenne n’aime pas ce que vous défendez. De moi-même, je préfère travailler au sein d’équipes que je respecte. J’ai donc accepté de quitter Radio France, à regret car j’aimais cette maison follement et qu’elle me manque souvent, mais sans amertume. Et j’ai cherchée, comme à chaque fois, d’autres espaces où m’exprimer. En l’occurence, Marianne et le cinéma.

Caroline Fourest

Arrêt du « Monde selon » dans la matinale de France Culture

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Chers amis,

Une nouvelle page se tourne à Radio France. France Culture arrête tous « Le monde selon », dont ma chronique (entre 40 000 et 140 000 vues pour chaque podcast vidéo, les plus populaires sur le site de la radio). C’est donc la fin de ma participation à cette belle matinale.

J’y suis entrée en 2008, il y a presque huit ans, à la demande d’Ali Baddou. J’y ai vécu de très beaux matins, toujours riches et stimulants. A la place, il m’arrivera de participer à des débats sur cette antenne, comme sur d’autres. L’année qui vient sera une année de crispation politique et de grande tentation démagogique, donner de la voix pour décrypter les propagandes extrêmes me semble important. Seule une chronique le permet, mais d’autres espaces sont posibles et je vous en parle bientôt.

En attendant, vous pouvez retrouver mes deux dernières chroniques du « Monde selon », celle sur les professionnels de l’intimidation intellectuelle et celle sur l’américanisation de l’antiracisme sur ce lien.

 

Les casseurs d’unité

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Il existe décidément un gouffre entre le petit cercle ayant bien ri de voir une voiture de police en feu, posté des commentaires amusés, des tonnes de smileys, un pancarte « poulets rôtis ». Et la foule de ceux qui, bien plus nombreux, trouvent cette violence aussi stupéfiante qu’indécente.

Faut-il rappeler qu’il y a six mois, des policiers se trouvaient sous le feu de balles terroristes et qu’on y laissait 130 corps ? Faut-il rappeler que les forces de l’ordre peuvent être tirés comme des lapins, à tout moment, par des fanatiques en cagoule croyant jouer à la guerre sainte. Ils sont déjà bien assez épuisés, par des milliers d’heures supplémentaires, pour ne pas avoir à jouer à Kung fu Panda avec des faux rebelles à capuche, croyant rejouer Mai 68 ou la Commune.

Nous ne sommes ni en Mai 68 ni au bon vieux temps de la Commune. Mais en 2016. Et en 2016, la police a déjoué sept tentatives d’attaques depuis un an. On s’attend à tout moment à des tirs dans la foule. Chaque rassemblement est un enfer à sécuriser. L’Euro s’annonce comme un moment à haut risque.

C’est à cause de ce risque qu’il faut sans doute prolonger l’Etat d’urgence. Il n’empêche pas de manifester, tous les soirs si on veut, contre la loi travail ou les violences policières. Qui existent et se multiplient. Mais rien, absolument rien, ne justifie de s’en prendre physiquement aux gardiens de la Paix. Qui plus est quand la paix est autant menacée.

La responsabilité gouvernementale de la désunion

Le gouvernement porte clairement une part de responsabilité dans la désunion. Quand on prend des mesures à la limite de la démocratie pour lutter contre le terrorisme, on ne peut pas — en même temps — prendre le risque de fracturer un pays pour des raisons électorales ou sociales. La loi Travail est une loi incendiaire, propre à enflammer la gauche. Elle ne pouvait passer sans un bras de fer. Dans ce contexte, la brutalité symbolique d’un 49-3 s’ajoute aux mesures liberticides prises au nom de l’Etat d’urgence. Même s’il est prévu par nos institutions républicaines, n’empêche pas les navettes parlementaires, et prévoit la possibilité de censurer du gouvernement.

A un an d’une présidentielle aussi déprimante, en l’absence de perspective politique, la stratégie de l’ultra fermeté républicaine tous azimuts ne peut qu’exciter et ranimer un vieux rêve de gauche révolutionnaire ou anarchiste. De celle qui approuvait déjà qu’on pose des bombes aux terrasses des cafés sous la Troisième République, en tonnant contre les lois scélérates et une classe politique éclaboussée par le scandale de Panama. Par chance, à notre époque, c’est surtout le FN qui est concerné par les révélations des Panama Papers. Et la gauche républicaine reste largement majoritaire. Mais le Premier ministre, qui souhaite l’incarner, doit rassurer sur sa capacité à défendre autant la République que la Démocratie, en respectant davantage les contre-pouvoirs et son aile gauche.

Le chantage et l’amnésie de l’ultra-droite

Comme rien n’est jamais simple, sur son aile droite, le gouvernement est accusé de mollesse. Un refrain entendu sur toutes les chaines, en boucle, le soir de l’attaque contre la voiture de police. Le Front national, qui explose dans les intentions de vote des policiers, y tenait meeting, micro ouvert, parfois sans contradicteurs, pour accuser le gouvernement de laisser faire. Alors qu’il vient de prolonger l’Etat d’urgence, de procéder à des centaines d’interpellations et qu’il en est à assigner à résidence plusieurs militants pour leur interdire de manifester. Parfois sur des bases juridiques fragiles.

Parmi les quatre suspects arrêtés dans le cadre de l’enquête sur l’attaque contre la voiture de police, trois auraient fait « l’objet d’une interdiction de paraître dans les manifestations ». Des arrêtés cassés par le tribunal administratif. Même imparfaits, cela s’appelle des contre-pouvoirs. La preuve que nous ne vivons pas en dictature, contrairement à ceux qui croient défier un pouvoir quasi fasciste.

Les fascistes, les vrais, ne sont pas encore au pouvoir en France.

Si la gauche de gouvernement cédait à l’angélisme, sans doute, l’extrême droite aurait un boulevard. Et là, le vrai recul des libertés serait irratrapable. Dans l’opposition, elle propose déjà à mots couverts de dissoudre mettre en prison, préventivement, toute personne turbulente en manifestation voire de dissoudre l’ultra-gauche.

Bien sûr, cette droite radicale et même la droite plus républicaine s’indignaient lorsque la police interpellait les opposants ultra-violents au mariage pour tous. Par une heureuse reconstruction de la mémoire, elle ne se souvient aujourd’hui que de gentils veilleurs, assis en silence. Plus du tout des hommes en capuche rouant de coups les journalistes ou attaquant les forces de police avec la même férocité que leurs clones d’extrême gauche. Décidément, les extrêmes sont faits pour s’entendre.

En l’occurrence, l’image de cette voiture de police brûlée par des nervis d’ultra-gauche va régaler l’ultra-droite. Et encore, miracle républicain, le principal agresseur était blanc et le policier agressé, impeccable de professionnalisme, était noir. En voyant les images de l’attaque de son fils depuis la Martinique, sa mère a déclaré : « J’ai beaucoup pensé à Clarissa Jean-Philippe » (la policière tombée sous les balles de Coulibaly).

Cette peur de mère en dit long sur le traumatisme et les ressources d’un pays, qui n’a plus envie de frayeur ou de larmes inutiles, mais désespérément besoin d’unité.

Caroline Fourest

Chronique à retrouver tous les lundis sur France Culture à 7h18.