Adieu l’Espagne, adieu l’Irak ?

C’est un mouvement de mode presque inéluctable. Les Etats-nations mal cousus se défont. Fatigués de côtoyer la Terre entière, les peuples rêvent de se retrouver entre eux. Les fils technologiques qui nous relient chaque jour aux quatre coins de la planète épuisent notre goût pour l’hétérogène. Quand le fil entre les gouvernés et les gouvernants est trop long, ou trop fragile par manque de confiance, il rompt. C’est bien ce qui se passe partout où l’Etat-nation n’a pas réussi à vaincre les différences et les méfiances. L’heure est aux indépendances régionales.

La France jacobine qui a tant œuvré, parfois brutalement, pour fusionner ses régions tiendra peut-être plus longtemps. Partout ailleurs, les Etats-nations craquent sous le poids des rancœurs. Quand elles en ont les moyens, les communautés prennent leur autonomie, souvent pour de bonnes raisons.

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Halte au massacre des Rohingyas

Pour une fois, il ne s’agit pas d’un délire victimaire des professionnels de la lutte contre l’«islamophobie». S’il existe bien une minorité musulmane opprimée, c’est celle-là : les Rohingyas de Birmanie. L’ONU la considère comme «la minorité la plus persécutée» au monde. Un drame perturbant pour l’euro-maghrébo-centrisme. L’univers est plus large et complexe vu d’Asie. Ici, les extrémistes religieux ne sont pas musulmans mais bouddhistes. Des crânes rasés en robe safran qui mènent des expéditions punitives, tabassent à coups de gourdins, brûlent des villages entiers et même parfois décapitent.

Le racisme remonte à loin dans ce pays à 88 % bouddhiste. Les nationalistes birmans méprisent depuis longtemps leurs concitoyens musulmans, concentrés dans l’ouest, qu’ils croient arrivés dans les bagages de la colonisation britannique. Comme presque partout dans le monde, la montée de l’identitarisme – favorisé par la junte – a mis le feu aux poudres de cette méfiance sourde. Des moines extrémistes n’ont cessé d’attiser la haine, comme le mouvement 969 et son leader, Ashin Wirathu, immortalisé par le documentaire de Barbet Schroeder, le Vénérable W. On y voit ses ouailles défiler en scandant : «Les musulmans, on n’en veut pas !» Son mouvement s’est battu pour une loi dite de «protection de la race et de la religion» interdisant les mariages entre musulmans et bouddhistes.

Depuis le film, le gourou W serait en disgrâce. Les autorités bouddhistes birmanes tentent de lui couper le sifflet. Mais la graine de la discorde est bien semée, et d’autres moines fanatiques prennent le relais. Au moindre prétexte, des affrontements intercommunautaires éclatent. Comme en 2012, lorsque trois musulmans sont accusés d’avoir violé une femme bouddhiste. Malgré leur condamnation à mort, des intégristes en robe safran ont massacré des dizaines de Rohingyas et ont détruit des milliers de maisons en représailles. Depuis 1982, les musulmans de Birmanie ont également perdu leur droit à la nationalité. Ils errent dans leur propre pays sans papiers, sans accès aux hôpitaux, aux écoles ou au marché du travail. Leur situation ne cesse de se dégrader. Certains habitent dans les zones les plus pauvres, parfois menacées par la montée des eaux. Beaucoup s’exilent. Certains se radicalisent.

Longtemps, les charognes islamistes n’y ont pas prêté attention. Je m’en suis étonnée il y a des années auprès de Rebiya Kadeer, leader d’une autre minorité musulmane d’Asie persécutée, les Ouïgours. Elle m’a donné la clé : «Nous ne sommes pas arabes mais asiatiques. Et nous ne sommes pas persécutés par Israël. Ça ne les intéresse pas.» De fait, pendant que les «frères arabes» ne s’intéressaient qu’à la Palestine, les humanistes étaient bien seuls à s’inquiéter du sort des Rohingyas. Depuis, les intégristes utilisent leur cas pour faire pleurer et recruter. La plupart des ONG portant secours aux musulmans birmans sont vérolées.

Cela n’aidera pas les Rohingyas, dont certains ont fini par basculer dans la rébellion armée. Des extrémistes ont fondé l’Arsa, l’Armée du salut rohingya de l’Arakan. Cet été, ils ont attaqué une trentaine de postes de police. Des émeutes qui ont fourni le prétexte idéal pour déclencher une vaste opération de répression. Elle ne touche pas que les rebelles mais tous les Rohingyas, sans distinction, et tourne aux pogroms antimusulmans. Une carte satellitaire montre l’ampleur des dégâts : des centaines de villages rohingyas brûlés sur des kilomètres, avec leur lot de massacres.

Depuis le 25 août, 123 000 Rohingyas ont dû fuir la Birmanie pour se réfugier au Bangladesh. Ceux qui sont partis s’abriter en Inde revivent le même cauchemar. Là-bas, les nationalistes hindous leur ont retiré leurs papiers de réfugiés et menacent de les renvoyer vers une mort certaine. Le plus triste est peut-être le silence assourdissant d’Aung San Suu Kyi. Ce visage mondialement célèbre de l’opposition Birmane, prix Nobel de la paix, devenue l’équivalent de Première ministre, se tait pour ménager ses nouveaux rapports avec la junte et la timide politique d’ouverture. Déshonorant et risqué. Chaque fois que les humanistes se taisent, les semeurs de haine récoltent.

Mohamed Sifaoui, l’insoumis

L’insoumission dont nous parlons n’a rien d’une posture de campagne ou d’une révolte d’opérette. Elle peut vous coûter la vie, au bas mot un cancer, l’épuisement nerveux de votre famille, et détruire votre réputation. Essayez pour voir. On entend souvent dire que trop peu de «nés musulmans» s’insurgent face aux salauds de leur religion. C’est faux. Ils sont nombreux. Plus rares sont ceux qui tiennent longtemps. Il faut un sacré cuir, et la tête dure, pour résister toute une vie durant. Demandez à Salman Rushdie ou à Taslima Nasreen. Le pire n’est pas de vivre sous protection policière, d’avoir peur d’être agressé ou tué devant ses enfants, non, le pire, c’est la morgue et le mépris de ceux qui ne risquent rien à vous salir. Leur violence froide, leur mauvaise foi, l’énergie qu’ils mettent à bavarder pour vous empêcher de dire, à tenir vos poignets pendant qu’on vous lynche, à vous cracher dans le dos pendant qu’on vous menace de face. Ces gens-là, c’est le pire.

En matière de glaviots, je pense avoir tout lu et tout entendu sur Mohamed Sifaoui, sur Internet mais aussi dans la bouche de confrères ignorants ou malfaisants. Les islamistes, bien sûr, l’ont traité d’apostat «islamophobe». Les racistes le soupçonnent d’être un islamiste déguisé. Des sbires du régime algérien ont lancé de fausses rumeurs pour lui faire payer ses enquêtes contre le pouvoir, pendant que d’autres (ou parfois les mêmes) l’accusaient d’être un «agent d’Alger» ! Un intellectuel condamné pour «contrefaçon», spécialiste du football et plus encore de diffamation, l’a traité de»faussaire» (on rit). Un mafieux piégé par sa caméra cachée, aujourd’hui en prison, l’a accusé d’être un «bidonneur» (la bonne blague). Des confrères malintentionnés en ont profité pour clouer Sifaoui au pilori… sans même enquêter, mais en lui faisant la leçon ! Salissez, il en restera toujours quelque chose, surtout si les mensonges de vos ennemis se liguent.

En trente ans, Mohamed Sifaoui a fâché pas mal de monde. Pendant les années noires, il couvrait déjà l’islamisme pour le Soir d’Algérie. Il a vu fleurir le voile, monter la propagande et les réseaux, puis arriver les massacres. Un jour, il est sorti prendre un café. En partant, il a plaisanté avec un collègue qui a pris sa place. Quelques minutes plus tard, une bombe emportait le siège de son journal, son ami, et presque tous ses collègues. C’était en 1996. Vingt et un ans plus tard, il n’a rien oublié de ces corps calcinés, déchiquetés, ni l’odeur de cette mort revenue le hanter le 7 janvier 2015.

Pendant l’affaire des caricatures, Mohamed n’a pas hésité à prendre des risques pour soutenir Charlie. Il a témoigné au procès. Ce que nous redoutions est finalement arrivé. Quand le nom des frères Kouachi a émergé, il s’est assis, abasourdi. Ce nom ne lui était pas étranger. Les deux frères faisaient partie d’une cellule des Buttes-Chaumont sur laquelle il a enquêté il y a des années… D’Alger à Paris, ce mal ne cessera donc jamais.

En s’exilant, il pensait trouver un abri dans la France de Camus. Il a retrouvé la guerre, la gauche complotiste du «qui tue qui ?» et la droite de Zemmour. Encore aujourd’hui, dans les rues de ce pays qu’il aime, il lui arrive de se faire insulter par un Français d’origine arabe qui l’a reconnu, puis d’être regardé de travers par quelqu’un qui ne l’a pas reconnu, à cause de sa gueule d’Arabe. Ça fait de longues journées.

Alors bien sûr, sur les plateaux de télé, Mohamed n’est pas toujours calme comme l’eau qui dort. Il lui arrive de ne plus supporter les évitements, les lâchetés ou les âneries maintes fois entendues. Pour rester fidèle à ce qu’il croit être juste, il peut rompre avec ses amis ou ses alliés, comme en vouloir à Marianne à propos de l’affaire Bensoussan. Il nous arrive de nous engueuler pour un propos tenu en plateau ou une divergence. L’essentiel, les attentats et la bêtise féroce de nos adversaires nous réconcilient toujours. Je me demande souvent comment il fait pour tenir. On en rit autour d’une bonne table. Quand il ne trouve plus la force de rire, il écrit… Ce livre, où il regrette pudiquement de parler de lui. Alors qu’il nous parle de nous, et de ce qui nous arrive.

Caroline Fourest

Une seule voie : l’insoumission, de Mohamed Sifaoui, Plon, 440 p., 20,90 €.

Marianne, no. 1067
Éditos, vendredi 1 septembre 2017

 

Les Pieds Nickelés du djihad

Terroriser n’est pas un métier, pas même un job d’été. Il ne demande aucune qualification, ni aucun talent. C’est d’ailleurs pour ça qu’il attire tant de losers.

Si un terroriste savait peindre comme Picasso, piloter un avion comme Tom Cruise, gagner des courses de voitures comme dans Fast & Furious, nul doute qu’il serait trop occupé à réussir sa vie pour mourir en martyr. Non, vraiment, terroriste, c’est le job idéal pour ceux qui n’ont pas la patience d’apprendre, de se concentrer, ni même un tout petit don pour l’organisation. Ceux qui meurent en faisant des attentats sont rarement ceux qui les ont planifiés.

L’imam qui s’est éparpillé façon puzzle en manipulant lui-même des explosifs en Espagne n’a pas su déléguer. Une fois parti en fumée, ses lionceaux se sont retrouvés comme des oies dont on aurait coupé la tête. Au lieu de voler chacun une voiture pour commettre cinq attentats simultanés, ils sont tous montés à bord d’une même voiture, allez deux, et ils ont foncé sur des avenues pleines d’obstacles et de policiers. Le bilan reste lourd, trop lourd, mais ce n’est vraiment pas parce qu’ils sont doués.

Quand on y songe, rien n’est plus facile que de réussir un attentat «low cost» . Les attentats de l’époque Al-Qaida, quand même, avaient une autre allure. Encore que Zacarias Moussaoui a réussi à attirer l’attention des services de police en expliquant à son moniteur qu’il n’avait aucun besoin d’apprendre à atterrir. Bienvenue chez les sous-doués qui préparent un attentat.

Aucun film n’a mieux cerné le profil psychologique des apprentis terroristes que We Are Four Lions. Un chef-d’œuvre hilarant sur quatre Pieds Nickelés anglais s’entraînant à commettre le pire en mettant des ceintures explosives à des corbeaux ou en tirant des roquettes à l’envers sur leur émir. Il n’a pas pris une ride. Comme toujours, il est même très en deçà de la réalité.

Prenez le type qui a voulu tuer le responsable de la lutte antirerroriste saoudien avec un suppositoire explosif dans les fesses… qu’il a déclenché trop tôt. Ou celui qui s’est fatigué à monter une prise d’otage à Sydney pour la revendiquer au nom de Daech en se trompant de drapeau ! Le bras cassé a dû supplier les policiers de lui amener le bon. Il avait pris celui des salafistes, pas de l’Etat islamique. C’est vrai qu’ils sont tous les deux noir et blanc, mais quand même, quand on veut tuer au nom de Daech, le minimum, c’est de réviser. On ne parle pas de lire 100 bouquins pour passer l’agrégation, juste de trouver le bon drapeau sur Internet.

Et que penser des dindes de Notre-Dame qui n’ont jamais su faire exploser leurs bonbonnes de gaz dans une voiture… qu’elles ont abandonnée mal garée et en mode warning ! Ou de l’idiot du Thalys, capable d’enrayer son arme automatique et de se faire ceinturer. C’est quand même pas de bol d’attaquer juste la rame où voyagent trois militaires américains en goguette. Et celui qui s’est tiré une balle dans le pied en voulant attaquer une église à Villejuif ? Ce n’est pas comme s’il fallait s’entraîner sur des canards sauvages pour tirer sur une église. Un sniper doit savoir viser, pas un terroriste. Il n’a pas non plus besoin de savoir conduire, ni même d’avoir son permis, pour écraser des gens. C’est à la portée de n’importe quel psychopathe. D’ailleurs, les psychopathes imitent très souvent les terroristes, et inversement.

La différence, c’est qu’un fou écrase les autres parce qu’il est incapable de contrôler ses pulsions. Un terroriste écrase des gens parce qu’il a décidé que ses pulsions étaient des convictions. Dans un cas, il faut sérieusement donner plus de moyens à la médecine psychiatrique. Dans l’autre, il faut d’urgence démanteler les cellules idéologiques qui alimentent le cancer terroriste… Avant qu’ils se lassent du «low cost», trouvent des losers plus dégourdis et passent aux attentats chimiques. Cette course contre la mort n’est pas très équitable. Il ne faut pas être une lumière pour tuer. Mais il faut être sacrément malin pour sauver des vies.

Caroline Fourest

 

Demain est annulé

Même l’air estival est pollué. Entre deux photos Instagram à la plage, la carte postale de l’été ressemble à ce dessin qui a circulé sur les réseaux : un véritable «concours de bites» entre Donald Trump et Kim Jong-un… Un internaute s’amuse : «Demain est annulé.» Si l’apocalypse finit par être déclenchée, on aura bien ri, avant.

Que faire d’autre ? Payer un coiffeur (ou un allongement du pénis) à l’un de ces deux êtres colériques pour qu’ils se calment et nous laissent en paix ? Souhaiter que les généraux américains n’aient pas transmis les bons codes nucléaires au locataire de la Maison-Blanche ?

On en vient à espérer que le dictateur nord-coréen garde ses nerfs. Au moins celui-là personne ne l’a élu. On s’en veut moins. Les Américains, en revanche, on leur en veut. A cause d’eux, nous voilà plongés dans ce chaos, où demain peut être annulé sur un malentendu.

Comme tous les conservateurs infantiles et irascibles, comme George W. Bush avant lui, Donald Trump avait promis de se replier sur son quant-à-soi, de se désintéresser du monde. Il a mené une campagne isolationniste, et bien sûr il ne fallait pas en croire un mot. Ce n’est pas parce qu’un candidat américain ne sait pas placer les autres pays sur une carte qu’il est incapable de déclencher une guerre. C’est même souvent le contraire. Nous y sommes. Kim Jong-un a trouvé un partenaire de tir de missile. Même Maduro peut allumer un cierge. Alors que son imposture se voit enfin, Trump vient de sauver sa propagande en menaçant le Venezuela d’une opération militaire. Ce type veut mettre tous les caricaturistes au chômage.

Mais ne croyez pas qu’il se marre tous les jours. Il faut le voir traîner les pieds, comme un enfant puni, obligé de condamner ce qui s’est passé à Charlottesville. Quel enfer pour ce pauvre homme, élu par ce public de tarés. Avant d’être fouetté et de devoir corriger, il avait retrouvé un peu d’éclat pétillant dans les yeux en ajoutant que «cette violente incitation à la haine» venait «de différents bords». Où va-t-on si l’on doit se mettre à faire la différence entre fascisme et antifascisme ?

Pour autant, la gauche américaine doit se remettre en question. N’a-t-elle pas mieux à faire que se demander si une réalisatrice blanche comme Bigelow a le droit de faire un film sur la violence policière envers les Noirs ? C’est aussi à cause de certains antiracistes que tout se réduit parfois à une question de couleur de peau… Alors, à qui la faute si Trump a tant de succès ? Et, en France, combien de suprémacistes vont naître si on laisse le champ libre à ceux qui organisent un camp d’été «décolonial» interdit aux Blancs au lieu d’unir contre le racisme ? C’est en combattant toutes les extrêmes droites – islamistes comme suprémacistes – qu’on retrouvera un avenir ensemble. Pas en les copiant. Encore faut-il croire que demain existe…

Puisque nous ne pouvons rien de très démocratique contre Poutine, Erdogan ou Kim Jong-un, le seul moyen d’équilibrer le monde est de retirer un fou du jeu en empêchant Trump de nuire. Le Parti démocrate n’est pas totalement convaincu. L’actuel président est pour lui un bon argument pour gagner les élections de mi-mandat. En cas de destitution, il sera remplacé par Mike Pence… Un chrétien intégriste qui pense que les femmes n’ont pas leur place dans l’armée, que les gays sont responsables de «l’effondrement de la société» et qui fera tout pour limiter le droit à l’avortement. Voilà l’état du camp républicain américain aujourd’hui. Il devrait finir par exploser. En attendant, on nous laisse gentiment le choix entre une «alt-right» folle à lier et une droite religieuse fanatique.

Franchement, on ne sait plus quelle folie souhaiter… Disons qu’un fanatique idéologique, et non pathologique, est sans doute plus prévisible. Il détruira ce qui reste de «sécularisme aux Etats-Unis», fera reculer les droits des femmes, laissera prospérer le terrorisme raciste, mais au moins il ne nous donnera pas l’impression de pouvoir annuler demain, entre deux tweets, un gâteau au chocolat et une partie de golf. C’est peu de chose. De nos jours, le «moindre mal» a remplacé le progrès.

Caroline Fourest
Marianne, no. 1065
 18 août 2017

Politique, un métier de chien

Jadis, les enfants, en tout cas les petits garçons, rêvaient d’être présidents. Qui le fantasme encore ? Quand on pose la question dans les grandes écoles, plus personne ne s’y voit, surtout pas les filles. Même les garçons les plus ambitieux envisagent plutôt une carrière à l’ONU ou dans une ONG, si possible dans le mécénat culturel… Il faudrait qu’aucune fondation de bébés phoques ne veuille de leurs services pour qu’ils sautent d’eux-mêmes dans la galère de la politique. Comme on les comprend.

Entrer en politique, c’est un peu comme entrer en prison. Le moindre mot qui sort de votre bouche est expertisé. Plus de vie privée, vous appartenez à la collectivité qui veut tout connaître de vous, vos radios des poumons comme vos battements de cœur. Ce que vous gagnez n’est pas mirobolant, mais ce sera toujours trop et perçu comme si vous l’aviez volé. Ce que vous faites de bien, ça arrive, personne n’a le temps de s’y intéresser. En revanche, la moindre gaffe tournera en boucle et vous collera à la réputation comme un nuage de mouches sur un buffle.

A qui souhaiter cela si ce n’est à son pire ennemi ?

Après quelques mois de mandat, Donald Trump donnerait volontiers l’ensemble de ses terrains de golf à des immigrés mexicains pour retrouver sa vie d’avant. Et nous aussi.

Quand on y songe, il n’y a que trois explications qui peuvent conduire à vouloir s’engager en politique dans le monde actuel : un besoin fou de revanche sociale (c’est le moteur le plus courant), une inclination quasi masochiste au don de soi et au sacrifice (ce qui donne de la graine d’hommes d’Etat, rarissime) ou une inflammation névrotique du moi (cas de plus en plus répandu et taillé pour le job). Même en appartenant à l’une de ces trois catégories, qui peut souhaiter une vie pareille ?

Commencez tout en bas de l’échelle et vous passerez vos journées à régler des problèmes municipaux, au mieux régionaux, dont personne ne parle, sauf pour vous engueuler. Et si vous grillez les étapes en sautant directement à la case «Jupiter», le meilleur ne dure qu’un temps. Il suffira que votre gouvernement gratte mesquinement 5 € sur les APL pour dégringoler. Ça n’est pas injuste. C’est même tout à fait logique. A part les cadres et les entrepreneurs, ceux qui ont voté pour Emmanuel Macron l’ont fait contre leurs intérêts immédiats, par civisme : pour éviter le pire, sauver l’image de la France et l’équilibre du monde… En retour, la moindre des politesses citoyennes serait de ne pas appliquer un programme élitiste en marchant sur la justice sociale.

D’habitude, ce sont les électeurs et non les gouvernants qui se montrent aussi ingrats. Pendant la campagne, la plupart des électeurs préfèrent écouter ce qu’ils ont envie d’entendre, les belles paroles creuses et les vaines envolées des meetings. Quand le candidat est élu, il applique son programme, tout son programme. Et ceux qui l’ont élu feignent de tomber de leur chaise : «Quoi ? Ce n’est pas ce qu’il avait promis ! » Ils se racontent ainsi, d’élection en élection, qu’ils ne sont pas en cause. Ce ne serait ni leur naïveté ni leur paresse qui les auraient trompés, mais juste que tous les candidats, de quelque bord soient-ils, s’appliqueraient à ne jamais tenir leurs promesses. Faux.

En réalité, très souvent, ils les tiennent. Nicolas Sarkozy président s’est révélé parfaitement conforme à Nicolas Sarkozy candidat. François Hollande a été élu pour faire le contraire de Sarkozy et c’est très exactement ce qu’il a fait… Mais tout le monde leur en veut. Il a suffi qu’un plus jeune imite leurs points forts, tout en prenant le contre-pied de leurs points faibles, pour passer devant.

La justice dans tout ça ? C’est que l’ingratitude finit par rattraper tout le monde, les anciens comme les nouveaux. Combien sont-ils encore à En marche à penser que les vieux de la politique qu’ils ont dégagés, sans trop d’efforts ni de mérite, avaient tout faux ? Les plus honnêtes se demandent déjà ce qu’ils font dans cette galère. A la fin du mandat, il ne restera que les plus cyniques et les plus masochistes pour vouloir rempiler. Ainsi va la politique. En fait, ce n’est pas vraiment un métier de chien. Juste une histoire très humaine.

 

Venezuela : le retour de la fascination infantile

Le Parti communiste français est emballé. Dans un communiqué digne d’un Télex de Moscou de jadis, il félicite le président Maduro pour l’élection de sa Constituante, entachée de vices et de morts. Rien n’a pourtant été respecté. La Constitution exigeait l’organisation préalable d’un référendum, elle a été piétinée. Des dizaines de manifestants sont morts. Plusieurs figures de l’opposition ont été éliminées. Oui, vraiment, c’est une réussite. En tout cas, le Parti communiste le pense et l’écrit sans réserve, ni pensée pour les morts.

Ah si, pardon, il y a quand même quelques lignes pour s’inquiéter d’un «climat de violence accru par l’opposition». Il est précisé qu’elle est «appuyée par l’administration américaine». Le vintage stalinien est à la mode… La palme revient à l’Union CGT des Bouches-du-Rhône, qui accuse carrément le «grand patronat» et les «forces réactionnaires» de vouloir «déstabiliser» le «processus révolutionnaire» en utilisant des «milices fascistes financées par le grand capital et des officines de gouvernements étrangers». Ni la Pravda, ni même le Gorafi n’auraient osé succomber à de tels excès.

Sur Twitter, les petits commissaires politiques du chavisme se déchaînent. Les manifestants ? «Des traîtres payés par la CIA.» Les adversaires politiques tués ? «Un complot» de l’opposition, réduite à quelques extrémistes qui veulent organiser des attentats pour créer la «guerre civile». Plus que la dictature qui se met en place, ils redoutent un coup d’Etat militaire visant à renverser Nicolas Maduro. Des sous-entendus qu’on retrouve sur les comptes (non parodiques) de proches de Jean-Luc Mélenchon.

Le «Lider maximo» de La France insoumise a, lui, trop de culture pour jouer aussi grossièrement à l’«idiot utile» de Maduro. Il préférait son prédécesseur. Bien qu’il s’en défende, plusieurs de ses déclarations – notamment son éloge funèbre vantant Chavez comme un grand homme ayant défendu les libertés – trahissent ses «pudeurs de gazelle» lorsqu’il s’agit de regarder en face la dérive du modèle vénézuélien. Toute critique est renvoyée au rayon de la pure «propagande». Ceux qui dénoncent à longueur de journée les «médiacrates» ont à peine toussé lorsque le parti chaviste au pouvoir a fermé la principale télévision d’opposition. Ils ont applaudi lorsque ce même parti, treize ans au pouvoir, a profité de la rente pétrolière pour s’acheter des clientèles plutôt que de diversifier l’économie afin de lutter en profondeur, et durablement, contre la pauvreté. On a fait croire au peuple vénézuélien qu’il suffisait de se barricader contre le reste du monde (au choix : les Etats-Unis ou Bruxelles) pour s’enrichir. En fait, la croissance était dopée artificiellement par le cours du pétrole. Dès qu’il a chuté, le mythe s’est effondré. Et le peuple a vu ses libertés fondre au rythme de ses économies.

D’où ce mécontentement qui va bien au-delà des rangs des seuls libéraux ou de l’extrême droite. Il touche aussi l’extrême gauche et une frange d’anciens chavistes, revenus de leurs illusions. La gauche radicale européenne ferait bien d’en revenir aussi, et vite.

Cette fascination romantique pour les dictatures, populaires ou sud-américaines, ne mène nulle part. Aucun peuple ne préfère la dictature à l’exploitation. Tant qu’ils demanderont aux peuples de choisir entre la liberté et le social, les anti-impérialistes échoueront.

Alors que le capitalisme triomphant dévore ses enfants et que le président Macron mène une périlleuse politique libérale, la gauche radicale devrait tout rafler. En faisant élire à l’Assemblée nationale certains députés «anti-Charlie», ou en fermant les yeux sur la répression en cours au Venezuela, elle ne fait que nous faire regretter, cruellement, l’absence aujourd’hui d’une opposition de gauche crédible.

 

Caroline Fourest

 

Marianne, no. 1063
Éditos, vendredi 4 août 2017