Ni porcs ni dindes

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On s’excuse auprès de ces animaux adorables et bons, qui n’ont jamais harcelé personne et qu’on découpe pourtant en morceaux. Il vaudrait mieux couper en rondelles ceux qui vous collent leur groin partout. A défaut, il faut bien en parler, franchement et crûment. Comme dans tous les déballages, il y aura des moments gênants, des sorties de route, des dérapages, des délations douteuses, de fausses victimes et de faux bourreaux, de mauvais procès et quelques émasculations regrettables. C’est le prix à payer pour des siècles de silence et tant de malentendus millénaires qui empoisonnent les relations hommes-femmes.Première clarification.

Le harcèlement n’est pas du libertinage. Pas plus que le féminisme ne devrait tourner au puritanisme. La séduction est un art délicat, élaboré, et consenti. Un prédateur n’est pas un séducteur. C’est même l’inverse. Un pauvre type qui use de son pouvoir ou de l’effet de surprise pour obtenir ce que son absence de charme, de talent ou d’humour ne lui permet pas de décrocher : un consentement. Il aime le pouvoir car il permet d’en abuser. Et, bien souvent, il ne s’aime pas. Or qui ne s’aime pas ne peut aimer.Sortir d’une douche et ouvrir son peignoir demande peu d’estime de soi et bien peu d’imagination. Il faut vraiment être un homme pour croire qu’une femme puisse être excitée à la vue d’un pénis en érection qu’on lui colle sous le nez ou dans la gorge par surprise, que ce soit dans le métro ou dans un palace. Tout son corps, horriblement agressé, se ferme et se sent sale, gagné par la nausée. Le porc s’en fiche et se frotte.

Il n’est pas là pour aimer et se faire aimer, ni pour échanger, encore moins pour fusionner. L’autre n’est pas soi ni un égal, une terre à découvrir, une glace à faire fondre, un épiderme à adoucir. Non, l’autre n’est qu’un objet de masturbation. Une question se pose. Le porc est-il manchot ? N’est-il pas capable de se soulager lui-même au lieu de déborder ainsi sur les autres ? Ces invasions intempestives ont un effet dégueulasse sur la vie en société.

 

Depuis la nuit des temps, les femmes se sentent sales, fragiles et en danger. Quand elles n’ont pas été violées enfants par leur père et qu’elles ont été protégées, elles découvrent brutalement – à l’âge adulte – qu’elles ne sont pas des êtres à part entière mais secondaires, scrutés comme des objets, envisagés à tout moment comme un bout de viande. Elles marchent vite, et de jour. Car, si elles tardent, elles se font siffler comme un chien, sont suivies, insultées, et parfois violées.

Il faut être une femme pour comprendre qu’on ne marche jamais dans une rue déserte sans avoir peur, sans guetter les pas derrière soi. Naître femme, c’est grandir dans un immense billard, où il faut en permanence ranger son corps, pour éviter les queues et les boules de ces messieurs qui dépassent. Certaines ont appris à courir, à moucher et à taper là où ça fait mal (la glotte et les couilles). On les dit froides ou garçons manqués. Elles savent juste qu’il faut toujours tenir à distance pour ne pas risquer d’être envahies. Crevant. Beaucoup de femmes sont épuisées. Elles n’arrivent pas à réagir quand la goujaterie ou l’agression surgit. On appelle ça la sidération. Cette sidération, qui facilite l’agression, est construite, préparée en amont, par des siècles de dressage. Depuis l’enfance, on leur apprend à rester sages et polies, en toutes circonstances, pour être jolies. Sinon, ce n’est pas «féminin».

Mais, à force de vouloir rester «féminine» face aux porcs, si virils, on finit par se prendre soi-même pour un bout de viande, et à se comporter comme une dinde (pardon pour les vraies dindes). Pas très exigeantes en matière de séduction, les dindes ne cherchent ni le beau, ni l’intelligence, ni l’humour, ni l’originalité, mais un portefeuille, un statut, une situation, et bien sûr une grosse bague. Comme elles ne sont pas sujets mais objets, elles ne disent jamais oui que du bout des lèvres. Ce qui engendre des générations de lourdauds et encourage les porcs à tenter leur chance. Quand le non surgit et surprend, les hommes se racontent que toutes les femmes sont des dindes. Et les femmes se disent que tous les hommes sont des porcs. La basse-cour continue. Heureusement, l’art délicat de l’amour libre, épanoui et consenti, existe pour nous rendre notre humanité.

Caroline Fourest

Marianne, no. 1074-1075

Éditos, vendredi 20 octobre 2017, p. 47

Valls – Mélenchon : La guerre des gauches

 

 

 

On aurait tort de réduire l’affrontement entre Manuel Valls et Jean-Luc Mélenchon à une guerre d’ego ou de «bandes». C’est bien la guerre des gauches qui se joue. Elle nous rappelle que la bataille des idées n’est pas morte. On se plaint souvent de ne plus compter d’hommes politiques ayant l’épaisseur d’antan. Voilà deux hommes qui ont le mérite de dénoter parmi les jeunes loups, tout lisses et bienveillants, «en même temps» de droite et de gauche pourvu qu’il y ait un siège, une carte de visite et quelques «like» à la clé. Mélenchon et Valls parlent franchement, et savent prendre des coups. Ils ont du coffre, le goût des livres et du combat. Avec de tels gladiateurs, nul doute que la guerre sera rude. Mais une gauche qui se dispute, c’est une gauche qui vit.

Loin des encéphalogrammes plats de la Rue de Solferino, c’est donc à travers ce duel que s’arbitrent provisoirement deux clivages : sur le social et sur la République. La première des fractures est dramatiquement classique. Elle oppose depuis toujours la gauche réformiste à la gauche révolutionnaire, Jaurès à Guesde. On sait ce qui les a départagés : l’affaire Dreyfus et la séparation de l’Eglise et de l’Etat. La laïcité aurait pu les rapprocher. Mais la «bande à Guesde» – pour parler comme Mélenchon – était si sectaire et monomaniaque qu’elle a méprisé le procès du petit capitaine (un militaire juif ne pouvait qu’être lié au grand capital) puis la grande réforme révolutionnaire de 1905. Jean-Luc Mélenchon s’identifie plus à Jaurès. Pourtant, ces derniers temps, il se «guesdise», et ses troupes avec lui.

Les signaux ne datent pas d’hier. La ligne rouge a été franchie avec l’élection de Danièle Obono, si proche des indigènes de la République, si fière de ne pas avoir manifesté le 11 janvier et qui ne dit jamais Charlie sans le mot «islamophobe». Elle ne voudrait surtout pas qu’on ferme des mosquées incitant au terrorisme parce que la Bible contient aussi des mots violents. Quand elle ne trouve pas si «radical» mais juste «sexiste» qu’un chauffeur de bus refuse de prendre le volant si une femme l’a touché. Insoumission, on vous dit.

Au niveau local, La France insoumise recycle un nombre inquiétant de sympathisants dc Parti des indigènes de la République (PIR). On les reconnaît facilement. Ils ont des «pudeurs de gazelle» pour parler de «radicalisation», mais taxent volontiers de «racisme» le moindre laïque. Et, bien sûr, ils sont obsédés par Israël.

On attendait de Jean-Luc Mélenchon qu’il clarifie. Quand on dirige la première force d’opposition, celle qui influence la jeunesse et les artistes, cela donne des responsabilités. Il a bien tonné contre une militante communiste qui avait parlé de «martyr» à propos de l’assassin djihadiste de Marseille. Il réaffirme parfois son refus de l’islam politique. Mais la vigilance ne va pas jusqu’à nettoyer les liaisons dangereuses qui se multiplient dans les organisations de jeunesse et dans certains recoins de La France insoumise, ni à calmer la haine de ses militants contre la gauche défendant réellement la laïcité. Cogner sur «l’ignoble Valls» l’exciterait plutôt. Jean-Luc Mélenchon pouvait s’opposer à l’ex-Premier ministre sans aller si loin dans l’incitation à la haine et la calomnie, jusqu’à l’accuser de «proximité avec les thèses ethnicistes de l’extrême droite». Son tweet liant «la bande à Valls» à «la fachosphère» achève d’encourager les amalgames chez les insoumis. Sur les réseaux, ses sympathisants ressassent une photo de Manuel Valls aux côtés d’une ministre lors d’un voyage en Israël. Oubliées, ses positions en faveur de Shalom Arshav. Et tant pis s’ils jouent ainsi le jeu des réseaux dieudonno-soraliens, qui ont mené une campagne si violente à Evry. Qui dira aux jeunes insoumis de ne pas tout mélanger si leur parti ne le fait pas ? Alors que ces confusions tuent en France. Et que nous sommes en plein procès Merah, où est le courage de cette gauche-là ?

A force de reproduire les erreurs passées, notamment celle du NPA, La France insoumise pourrait connaître la même impasse. Le gouvernement, lui, tient son opposition idéale. Et la gauche de gouvernement reste orpheline. Pour la rassembler, il faudra plus que du courage. Un nouveau Jaurès. Capable de défendre une République à la fois laïque et sociale.

Caroline Fourest

Marianne, no. 1073

Éditos, vendredi 13 octobre 2017, p. 49

Macron, jésuite de la laïcité ?

 

Tout occupé à réformer le code du travail, sa terre promise, Emmanuel Macron nous a peu parlé de son rapport à la République et à sa laïcité. On ne l’aperçoit qu’à travers ses caricatures, bénissant le Puy-du-Fou, célébrant Jeanne d’Arc ou posant les bras en croix. C’est un président de la République bien plus complexe que nous révèle son discours prononcé devant la Fédération protestante de France à l’occasion des 500 ans de la Réforme. On y discerne un rapport dialectique à la laïcité, teinté d’une relation jésuitique à la politique.

C’est ainsi qu’il a commencé son discours. En assumant parler en «élève mêlé de l’école de la République et des Jésuites». Sa première pique concerne (sans le nommer) Régis Debray et ceux qui verraient en lui «l’incarnation contemporaine d’un néoprotestantisme anglo-saxon». On sait ce que pense le président des intellectuels ne cédant pas à la macronmania : «de vieux instruments». Ils sont pourtant utiles pour décoder la partition présidentielle, plus démocrate et œcuménique que républicaine et laïque.

A côté d’un hommage à l’esprit protestant et son apport à la laïcité ou à l’«esprit critique français», Emmanuel Macron n’a pas résisté à la tentation de parler foi : «Votre identité de protestants ne se construit pas dans la sécheresse d’une sociologie mais dans un dialogue intense avec Dieu. […] La République ne vous demande pas de nier votre foi ou de l’oublier. Elle la reconnaît dans sa plénitude.»

Ce besoin incoercible de parler de transcendance n’est pas sans rappeler Nicolas Sarkozy. Bien que plus subtil, dans son rapport aux mots ou à l’histoire, le nouveau président ne cesse d’insister sur l’importance de «reconnaître» l’apport des religions au débat public. Au point d’en bafouiller lorsqu’il aborde enfin la PMA : «La manière que j’aurai d’aborder ces débats ne sera en rien de dire que la politique a une prééminence sur vous, et qu’une loi pourrait trancher ou fermer un débat qui n’est pas mûr.» Faut-il comprendre que la foi aura le dernier mot sur la loi attendue ? Pas si l’on écoute attentivement la suite du discours : «J’ai, sur certains sujets, pris des engagements pendant la campagne présidentielle.» Mais il ajoute : «J’ai aussi pris des engagements de méthode et je ne souhaite pas que la société se divise.» Nous voilà au cœur du «en même temps» jésuitique d’Emmanuel Macron. Les plus laïques ont entendu que la politique n’aurait pas le dernier mot sur le religieux. Les plus religieux ont compris exactement le contraire.

La subtilité est parfois une ambiguïté (ou le contraire).

Pour lire entre les lignes, il faut se reporter à l’œuvre du maître à penser présidentiel plusieurs fois cité : Paul Ricœur, en même temps protestant et laïque. Comme président de la Fédération protestante de l’enseignement, Ricœur refusait le statut dérogatoire d’Alsace-Moselle, le dualisme scolaire, et lui préférait une école laïque pour tous. Comme philosophe, il se méfiait de la «laïcité dogmatique» interdisant aux religions de participer à la vie de la cité. Convoquant plutôt cet aspect de son maître, Emmanuel Macron a redit toute sa méfiance envers ce «réveil militant qui tend à faire du camp laïque une religion». Est-ce bien le danger qui nous guette ? N’est-ce pas plutôt la laïcité «ouverte» ? (A ne surtout pas confondre avec la «laïcité d’ouverture» de Paul Ricœur.) Quand le philosophe plaidait pour une «laïcité d’ouverture», il invitait les religions à s’ouvrir, pour être plus tolérantes envers la laïcité. Quand des croyants plaident aujourd’hui pour une «laïcité ouverte», ils veulent exactement le contraire : que l’Etat soit plus souple envers les revendications des religions. Est-ce bien le moment ?

Ce discours d’ouverture, le président ne le tient pas uniquement devant des militants apaisés, comme au bon vieux temps où les protestants accompagnaient la séparation, mais devant une assemblée submergée par l’activisme réactionnaire des évangélistes. Et que leur dit-il ? Qu’on doit «coexister». Un credo martelé par le président. Il ajoute que la laïcité n’est pas «la négation des religions», mais «la capacité à les faire coexister dans un dialogue permanent». Ce qui relève plutôt de l’œcuménisme. Lutter contre la radicalisation et le recul dramatique de la sécularisation demandera plus de courage que cette bienveillance mièvre.

Caroline Fourest

Marianne, no. 1071, 29 septembre 2017, p. 45

 

Les autruches de l’antisémitisme

 

 

Il vaudrait mieux parler de «racisme antijuifs» tant l’époque est confuse. Dès qu’on prononce le mot «antisémitisme», certains n’y voient plus qu’un dolorisme. D’autres s’empressent d’ajouter, infiniment soulagés, qu’il vise aussi les Arabes, sémites comme les juifs… L’esprit humain est ainsi. Quand il ne veut pas voir, il tord les mots pour ne pas dire. La vérité, embarrassante, c’est que l’antisémitisme que l’on croyait éteint en Europe renaît de ses cendres grâce à de nouvelles propagandes complotistes et islamistes.

Cet antisémitisme n’est pas si nouveau. Il épouse des formes déjà expérimentées en Europe, comme la jalousie sociale, avec le succès génocidaire que l’on sait. Au XXe siècle, la «théorie du complot» circulait grâce à des livres, comme les Protocoles des sages de Sion, avant de trouver preneur : un mouvement totalitaire nazi qui a su l’exploiter.

Au XXIe siècle, le complotisme propice à l’antisémitisme circule à la vitesse de l’électricité sur Internet. Il est loin, le bon vieux temps artisanal de la «rumeur d’Orléans». A l’époque, Edgar Morin savait repérer cette maladie sociale capable de transformer le moindre fait divers en complot orchestré par des boutiquiers juifs. Aujourd’hui, il préfère signer un deuxième livre avec son ami Tariq Ramadan, si doué pour distiller le soupçon à propos du 11 septembre 2001, de l’attentat de Toulouse ou de celui du Musée juif de Bruxelles. Quel naufrage, et en pleine tempête. Contrairement à l’époque bénie de la «rumeur d’Orléans», nous vivons une explosion des actes antijuifs.

En Angleterre, ils atteignent un niveau record. En France, ils restent deux fois plus élevés que les actes antimusulmans, malgré des attentats commis au nom de l’islam et non du judaïsme. Que nous arrive-t-il ? Un phénomène contemporain qui change tout. Après le nazisme, l’antisémitisme a trouvé un nouveau totalitarisme – l’islamisme – pour muter de sa forme élémentaire raciste à sa forme virulente exterminatrice. En plus de nourrir le rejet et la discrimination comme tous les racismes, il arme des terroristes comme Merah ou Coulibaly, des voyous qui torturent Ilan Halimi façon «Guantanamo», un voisin qui défenestre Sarah Halimi après avoir maté un site complotiste, des fanatiques qui agressent un porteur de kippa après avoir crié «Allah ouakbar». Voilà pourquoi c’est si grave. Il ne s’agit pas simplement d’égalité, ni de combattre de vieux préjugés. Nous souffrons d’une maladie idéologique contagieuse, qui prend les juifs comme boucs émissaires, traite les femmes en esclaves, pour viser tout le monde.

Elisabeth Badinter a raison d’alerter : «Ne laissez pas les juifs seuls face à l’antisémitisme.» Rien ne serait pire qu’un repli communautaire de plus. Il tourne au poison chaque fois qu’un silence gêné accueille une nouvelle agression antisémite. C’est le cas lorsqu’un drame survient en pleine élection, comme l’attentat de Toulouse ou le meurtre de Sarah Halimi. Pourquoi ce silence, parfois gêné et parfois complice ?

Parce que ce nouvel antisémitisme a tout d’une bombe à fragmentation. A force de mettre en concurrence les victimes, mais aussi les mémoires et les antiracismes. Avec lui, les victimes habituelles de racisme néocolonial sont aussi des bourreaux. De quoi faire exploser la fracture entre les gauches «irréconciliables», entre d’un côté ceux qui pensent à partir de la colonisation et, de l’autre, ceux qui pensent à partir du nazisme. Quand les juifs et les Arabes sont victimes ensemble de l’extrême droite, tout va bien. Mais que des juifs soient victimes de l’extrême droite musulmane, et tout se brouille. La gauche postcoloniale n’en finit plus d’accuser ceux qui s’inquiètent de l’islamisme de faire preuve de racisme. La gauche antitotalitaire en vient à détester cette forme d’antiracisme imbécile, qui ne sert plus qu’à relativiser l’intégrisme, l’antisémitisme, le sexisme et maintenant le harcèlement de rue ! Parfois, elle en oublie que l’islamisme génère aussi du racisme antimusulmans, et qu’il trouve des acheteurs politiques.

D’aveuglement en déni, les fanatiques comme les racistes se régalent. Comment en sortir ? En cessant de croire que minimiser le fanatisme fera baisser les racismes. C’est tout le contraire. C’est en coupant le mal totalitaire à la racine qu’on fera reculer tous les racismes.

Caroline Fourest

Marianne, no. 1072

Éditos, vendredi 6 octobre 2017, p. 47

 

 

St Collomb et la Vierge Marie

De toutes les promesses faites par le candidat Macron, « la PMA pour toutes » est sans doute la moins urgente aux yeux du ministre de l’Intérieur. Gérard Collomb redoute que cette loi « sensible » ne remette en cause les « fondamentaux spirituaux » (sic) de certains Français. A croire qu’il se pense toujours maire de Lyon, la plus chré- tienne des grandes villes de France, celle que ses maires placent chaque année sous la protection de la vierge Marie, à l’occasion d’une cérémonie fort peu laïque dite « du vœu des échevins ».

Cette tradition pourrait tout à fait se per- pétuer sans que le représentant du pouvoir civil ne vienne s’agenouiller. Mais Gérard Collomb est un fidèle de la génuflexion. Il ne rate pas une messe ni une occasion d’aller rompre le jeûne dans une mosquée. A ceux qui toussent, il oppose une « laïcité de liberté » – la laïcité tout court serait- elle liberticide ? – et se dit « ministre des Cultes ». C’est faux. En République laïque, il n’existe pas de « ministre des Cultes », mais un « ministre de l’Intérieur chargé des relations avec les cultes ». C’est très di érent. Cette « relation », qui n’est pas une reconnaissance, n’oblige en rien à se prosterner à la moindre occasion.

Gérard Collomb, lui, ne manquerait pour rien au monde la cérémonie du vœu des échevins. En pleine crise de l’ouragan à Saint-Martin, alors que tout le monde était sur le pont, le cardinal Barbarin fut tout étonné de le voir débarquer. Que craignait saint Collomb ? Qu’Irma ne s’abatte sur sa bonne ville ? Ou de laisser son siège vacant ?

Et si célébrer des unions entre personnes de même sexe déchaînait les éléments ? C’est ce que pensent certains prédicateurs américains. A Lyon, l’ancien maire n’a jamais pris ce risque. S’il avait pu, il aurait sans doute dissuadé François Hollande de faire voter le mariage pour tous. Peut-il convaincre le président Macron de renier l’une de ses rares promesses de gauche ?

Au «GrandJury» de RTL, en tout cas, il a demandé des « garde-fous » en cas d’ouverture de la PMA. Lesquels ? Un mari ? Un prêtre, peut-être ?

Soyons charitables. Le ministre de l’Inté- rieur ne va pas jusqu’à tweeter, comme Laurent Wauquiez, que « la PMA mène à la marchandisation des corps ». Il faut une sacrée mauvaise foi pour confondre PMA et GPA. Contrairement à la gestation pour autrui, la procréation médicalement assis- tée ne requiert aucun corps, juste un don de sperme. Ces fécondations in vitro existent depuis des décennies. Sans qu’aucun sper- matozoïde n’ait jamais porté plainte pour avoir été exploité, pas plus qu’en cas de fécondation « naturelle ». Pourtant, Dieu sait que certains pourraient se plaindre du résultat… En revanche, la PMA permet à des femmes hétérosexuelles stériles de fonder une famille. Pourquoi priver les femmes céli- bataires ou lesbiennes ? Au nom de quoi ? De l’ordre naturel et divin ? Ce ne sont pas des arguments très sérieux en République. Il faut bien trouver autre chose.

Sur RTL, notre ministre de l’Intérieur n’a pas manqué d’imagination. Avec la PMA pour toutes, il dit craindre que des

gens « puissent se retrouver cousins sans le savoir »… et se marient entre eux ? Comme Christine Boutin et son mari ? C’est vrai que ça fait peur. Mais il su t d’interdire les mariages consanguins. Nul besoin d’inter- dire à tout le monde de fonder une famille. Surtout que la PMA existe déjà ! Rien de sérieux ne s’oppose à la démocratiser.

On comprend bien que cela ne soit pas urgent. La priorité de ce gouvernement, c’est d’étouffer les manifestations de gauche, pas de faire descendre le peuple de droite dans la rue… Reste que, en principe, les gouvernants savent mener plusieurs réformes à la fois. Sinon, il su rait de nom- mer une seule ministre, de mouliner le code du travail par ordonnances, et d’attendre le plein-emploi avant d’édicter la moindre loi.

Alors à quand la PMA pour toutes ? Le « débat » – et non plus la loi – est envisagé pour la n 2018, au moment de la révision des lois bioéthiques. De quoi laisser un peu de temps à La Manif pour tous de gon er ses ballons roses et bleus à l’hélium. Grosse fatigue garantie. Et dire que si la Vierge Marie n’avait pas réussi sa procréation assistée, le ministre de l’Intérieur pourrait penser à s’occuper plutôt des ouragans.

Caroline Fourest

Marianne

Adieu l’Espagne, adieu l’Irak ?

C’est un mouvement de mode presque inéluctable. Les Etats-nations mal cousus se défont. Fatigués de côtoyer la Terre entière, les peuples rêvent de se retrouver entre eux. Les fils technologiques qui nous relient chaque jour aux quatre coins de la planète épuisent notre goût pour l’hétérogène. Quand le fil entre les gouvernés et les gouvernants est trop long, ou trop fragile par manque de confiance, il rompt. C’est bien ce qui se passe partout où l’Etat-nation n’a pas réussi à vaincre les différences et les méfiances. L’heure est aux indépendances régionales.

La France jacobine qui a tant œuvré, parfois brutalement, pour fusionner ses régions tiendra peut-être plus longtemps. Partout ailleurs, les Etats-nations craquent sous le poids des rancœurs. Quand elles en ont les moyens, les communautés prennent leur autonomie, souvent pour de bonnes raisons.

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Halte au massacre des Rohingyas

Pour une fois, il ne s’agit pas d’un délire victimaire des professionnels de la lutte contre l’«islamophobie». S’il existe bien une minorité musulmane opprimée, c’est celle-là : les Rohingyas de Birmanie. L’ONU la considère comme «la minorité la plus persécutée» au monde. Un drame perturbant pour l’euro-maghrébo-centrisme. L’univers est plus large et complexe vu d’Asie. Ici, les extrémistes religieux ne sont pas musulmans mais bouddhistes. Des crânes rasés en robe safran qui mènent des expéditions punitives, tabassent à coups de gourdins, brûlent des villages entiers et même parfois décapitent.

Le racisme remonte à loin dans ce pays à 88 % bouddhiste. Les nationalistes birmans méprisent depuis longtemps leurs concitoyens musulmans, concentrés dans l’ouest, qu’ils croient arrivés dans les bagages de la colonisation britannique. Comme presque partout dans le monde, la montée de l’identitarisme – favorisé par la junte – a mis le feu aux poudres de cette méfiance sourde. Des moines extrémistes n’ont cessé d’attiser la haine, comme le mouvement 969 et son leader, Ashin Wirathu, immortalisé par le documentaire de Barbet Schroeder, le Vénérable W. On y voit ses ouailles défiler en scandant : «Les musulmans, on n’en veut pas !» Son mouvement s’est battu pour une loi dite de «protection de la race et de la religion» interdisant les mariages entre musulmans et bouddhistes.

Depuis le film, le gourou W serait en disgrâce. Les autorités bouddhistes birmanes tentent de lui couper le sifflet. Mais la graine de la discorde est bien semée, et d’autres moines fanatiques prennent le relais. Au moindre prétexte, des affrontements intercommunautaires éclatent. Comme en 2012, lorsque trois musulmans sont accusés d’avoir violé une femme bouddhiste. Malgré leur condamnation à mort, des intégristes en robe safran ont massacré des dizaines de Rohingyas et ont détruit des milliers de maisons en représailles. Depuis 1982, les musulmans de Birmanie ont également perdu leur droit à la nationalité. Ils errent dans leur propre pays sans papiers, sans accès aux hôpitaux, aux écoles ou au marché du travail. Leur situation ne cesse de se dégrader. Certains habitent dans les zones les plus pauvres, parfois menacées par la montée des eaux. Beaucoup s’exilent. Certains se radicalisent.

Longtemps, les charognes islamistes n’y ont pas prêté attention. Je m’en suis étonnée il y a des années auprès de Rebiya Kadeer, leader d’une autre minorité musulmane d’Asie persécutée, les Ouïgours. Elle m’a donné la clé : «Nous ne sommes pas arabes mais asiatiques. Et nous ne sommes pas persécutés par Israël. Ça ne les intéresse pas.» De fait, pendant que les «frères arabes» ne s’intéressaient qu’à la Palestine, les humanistes étaient bien seuls à s’inquiéter du sort des Rohingyas. Depuis, les intégristes utilisent leur cas pour faire pleurer et recruter. La plupart des ONG portant secours aux musulmans birmans sont vérolées.

Cela n’aidera pas les Rohingyas, dont certains ont fini par basculer dans la rébellion armée. Des extrémistes ont fondé l’Arsa, l’Armée du salut rohingya de l’Arakan. Cet été, ils ont attaqué une trentaine de postes de police. Des émeutes qui ont fourni le prétexte idéal pour déclencher une vaste opération de répression. Elle ne touche pas que les rebelles mais tous les Rohingyas, sans distinction, et tourne aux pogroms antimusulmans. Une carte satellitaire montre l’ampleur des dégâts : des centaines de villages rohingyas brûlés sur des kilomètres, avec leur lot de massacres.

Depuis le 25 août, 123 000 Rohingyas ont dû fuir la Birmanie pour se réfugier au Bangladesh. Ceux qui sont partis s’abriter en Inde revivent le même cauchemar. Là-bas, les nationalistes hindous leur ont retiré leurs papiers de réfugiés et menacent de les renvoyer vers une mort certaine. Le plus triste est peut-être le silence assourdissant d’Aung San Suu Kyi. Ce visage mondialement célèbre de l’opposition Birmane, prix Nobel de la paix, devenue l’équivalent de Première ministre, se tait pour ménager ses nouveaux rapports avec la junte et la timide politique d’ouverture. Déshonorant et risqué. Chaque fois que les humanistes se taisent, les semeurs de haine récoltent.