Tartuferies médiatiques

En principe, les journalistes sont censés filtrer, décrypter, dévoiler. Il arrive pourtant qu’ils se fassent manipuler. Par ignorance ou parce que trop pressés. Parfois, ce sont leurs œillères idéologiques qui les aveuglent. Dans le cas de Tariq Ramadan, l’ignorance et la complaisance ont atteint des sommets. Nul n’est plus doué pour hypnotiser, duper et même culpabiliser. Bilan : un vrai naufrage journalistique. Presque un bestiaire. De toutes ses proies, les «moutons» sont les plus nombreux. Ils n’ont jamais le temps, ni d’enquêter, ni de vérifier, ni même de lire. Ceux-là préfèrent «sentir» et vont se contenter de demander au principal intéressé s’il ment. Devinez quoi ? Le tartufe leur dit que non.

Sa propagande n’aurait jamais eu tant d’impact sans l’aide de quelques «coqs». Des journalistes animateurs, assoiffés d’Audimat et de soufre. Rien ne les excite tant qu’un autre coq narcissique, au beau plumage «controversé». Tant pis pour les emmerdeuses qui réclamaient plus de responsabilité.

Mais le pire, ce sont les «chiens de garde». De vrais pitbulls, toujours prêts à aboyer à «l’islamophobie» et à mordre aux mollets. Ceux-là ne voient «aucune ambiguïté» chez Ramadan, mais toutes les «ambiguïtés» du monde chez Elisabeth Badinter. Ils peuvent décrire un prédicateur intégriste comme un «bon vivant» et qualifier les alertes venant de consœurs de «croisades». Les mêmes dénoncent à longueur de journée les amalgames, mais ne voient pas la différence entre les islamistes et les musulmans ; et soupçonnent le moindre républicain d’être un agent de la «fachosphère». Les mêmes hurlent avec les loups contre Charlie, mais accusent sa rédaction menacée de mort de propager la haine. Ils collaborent à l’intimidation des nouveaux totalitaires, mais se disent victimes de «l’Affiche rouge» et du nazisme. Pères la morale comme personne, ils nous adressent au passage quelques leçons de journalisme… Dont le métier ne serait pas de dire ce qui est grave ou pas grave. Sauf qu’à les écouter le «racisme d’Etat», c’est grave… Et l’islamisme, ce n’est pas grave !

Vous osez vous en émouvoir ? Voilà qu’un nouveau chien de garde vous saute à la gorge : «Vous dites la même chose que Valeurs actuelles !» Faut-il dire n’importe quoi pour avoir la paix ? Que l’islamisme est un fantasme, inventé par le «racisme d’Etat» ? Comment peut-on à ce point s’aveugler ? Comment refuser à ce point de voir et de dire ? Et si c’était précisément ce réflexe d’autruche, borné et grossier, qui engraissait l’extrême droite ?

Il existe une voie plus difficile, mais plus noble : enquêter sur tous les extrêmes à la fois, les racistes comme les islamistes. Quitte à prendre des coups de partout. Jusqu’à ce que leurs crachats se cumulent. C’est ainsi qu’est partie la rumeur de «serial menteuse», lancée par un intellectuel faussaire proche de Tariq Ramadan, puis reprise au vol par Marine Le Pen. Depuis, elle tourne en boucle sur tous les sites extrémistes sur lesquels j’ai enquêté : frontistes, fréristes, complotistes, soraliens, dieudonistes (de vrais modèles d’honnêteté intellectuelle)… La vérité finit toujours par surnager. Le plus dur n’est pas d’encaisser. Ni les injures, ni les menaces. Le plus dur, c’est d’avoir la patience, de se justifier, d’expliquer et de réexpliquer, puis de recommencer.

Quand j’interviens dans les écoles de journalisme, il arrive que des élèves me demandent : «Comment pouvez-vous être objective avec vos convictions ?» Comme si devenir journaliste – en l’occurrence, éditorialiste – interdisait de penser. Comme s’il était douteux de tenir à l’égalité ou à la laïcité. Rester neutre et vide vous rend perméable aux propagandistes cherchant à désinformer. A ceux qui veulent devenir journaliste, je conseille plutôt de cultiver l’esprit critique : «Ne débranchez surtout pas votre cerveau. Vous pourriez en avoir besoin !»

Qu’on soit reporter ou éditorialiste, il n’est pas demandé d’être neutre, mais honnête : défendre ses idées en respectant les faits. C’est la devise de Marianne, inspirée de Camus : «Le goût de la vérité n’empêche pas de prendre parti.» Chez certains, «prendre parti» nuit visiblement à leur appétit pour la vérité. Qu’ils cessent au moins de cracher sur ceux qui alertent.

Caroline Fourest

Pour les Kurdes

La trahison de nos alliés kurdes annonce bien pire qu’un reniement. Une défaite. Malgré tout ce qui les différencie et souvent les oppose, les Kurdes de Syrie et d’Irak se sont battus contre Daech, pour nous, au nom des mêmes valeurs. En Syrie, les glorieuses guerrières des YPJ et leurs frères d’armes des YPG portent un projet à l’opposé du drapeau noir de l’obscurantisme : égalitaire, écologiste et laïque.

Malgré tous les risques de dogmatisme inhérents aux utopies, cette poche du Rojava a le mérite inouï de planter une graine d’espoir dans un désert sans avenir. Elle permet de croire à un projet alternatif au choix mortel entre dictature nationaliste ou islamisme. Cette herbe folle qui stérilise l’ancien grenier à blé du monde depuis des décennies. A quelques kilomètres de là, les dirigeants du Kurdistan irakien ont parfois les défauts des indépendantistes devenus hommes d’affaires. Mais alentour, tout le monde reconnaît qu’ils ont su faire prospérer autour d’Erbil, l’une des seules régions de l’ancienne Mésopotamie où il fait bon vivre.

Ce n’est pas un hasard si des Arabes et des Turkmènes de Kirkouk ont voté en faveur du oui à l’indépendance. La plupart des sunnites des «territoires disputés» préfèrent vivre sous une démocratie kurde que sous la tutelle chiite de Bagdad, allié à Téhéran. Les voilà désormais à la merci des milices chiites, dirigées par un général iranien, venues aider l’armée irakienne à récupérer la ville et ses puits de pétrole.

Les peshmergas qui avaient vaillamment défendu Kirkouk face à Daech l’ont rendu sans combattre. Par peur de verser un sang inutile. Le rapport de force était perdu d’avance. Mais c’est une branche de l’Union patriotique du Kurdistan (PUK) qui a permis d’ouvrir les portes de la ville, en échange d’un marchandage peu glorieux. Trahi de toutes parts, Massoud Barzani annonce prendre du champ. Beaucoup lui en veulent d’avoir porté ce référendum au risque d’échouer.

Y avait-il meilleur moment pour réclamer non pas son indépendance, mais au moins son désir de liberté ? Comme l’ont répété les amis des Kurdes, Frédéric Tissot, Bernard Henri-Lévy ou Bernard Kouchner, «ce n’est jamais le bon moment. Et toujours le moment». Tout le monde pressentait qu’une fois Raqqa libéré, le monde abandonnerait les Kurdes à leur sort : un tuteur irakien qui n’a jamais respecté les accords prévus par le Constitution. Erbil était même convaincu que Bagdad planifiait cette reconquête depuis des mois. D’où cette course contre la montre pour arracher un oui à l’indépendance, franc et massif, avant d’entamer une négociation. Au lieu de quoi, Bagdad a envoyé ses milices et ses chars – fournis par l’armée américaine pour écraser Daech – rouler sur les peshmergas. Leurs chenilles se sont arrêtées à quelques kilomètres d’Erbil. Un coup de force pour imposer une unité irakienne à laquelle plus personne ne croit. Les tanks n’ont jamais conquis les cœurs. Ils ne feront pas oublier les 92,7 % en faveur de l’indépendance du Kurdistan.

Ce chiffre demeure dans les esprits, tel une prise de guerre, enfermé dans un coffre de l’histoire. Pour l’ouvrir, il faudra la révolte de l’opinion internationale et une nouvelle génération de leaders kurdes, animés d’un nouvel esprit d’union. Si la plus grande diaspora du monde n’a toujours pas de nation ou de confédération, c’est aussi à cause de ses divisions – à la fois culturelles, économiques et politiques – qui l’empêchent de faire front face aux deux puissances prêtes à briser le rêve kurde : l’Iran et la Turquie.

Rien n’est plus inquiétant que cette alliance entre le régime des mollahs, décidé à tracer un arc chiite jusqu’à la mer, et Recep Tayyip Erdogan, se prenant pour le nouveau calife. L’Amérique, qui a perdu la tête en élisant Trump, laisse faire. Au bord d’une fitna – un schisme, une division – sans précédent, le monde se retrouve sans gendarme et sans garde-fou, plus instable que jamais. Que fera l’Europe, déchirée de l’intérieur ? Et la France ? Notre honneur serait de réclamer la reconnaissance du Kurdistan au Conseil de sécurité. Laisser nos alliés de cœur se faire dévorer ne nous amènera pas la paix. Ce signal de faiblesse ne fera qu’engraisser l’ogre de l’après-Daech. Or il nous menace aussi.

Caroline Fourest

Éditos, vendredi 10 novembre 2017, p. 45

L’affaire Ramadan

Notre chroniqueuse, l’essayiste Caroline Fourest, a enquêté pendant de nombreuses années pour révéler la face cachée du prédicateur islamiste. Elle raconte.

Quand l’affaire éclate, je suis au Maroc pour une conférence. Avant d’embarquer, je passe par le Relais H d’Orly Sud. Tous ceux qui font l’aller-retour entre la France et le Maghreb y transitent. Si vous ne savez pas quoi lire dans l’avion, le libraire a une idée pour vous : Tariq Ramadan. Ses ouvrages et son visage s’étalent sur quatre rayons ! «Décidément, ça ne finira jamais», me dis-je en montant dans l’avion. A l’arrivée, je découvre la nouvelle.

Inspirée par la campagne «balance ton porc» et l’affaire Weinstein, Henda Ayari annonce qu’elle porte plainte pour viol. J’apprends son nom et mesure son courage. Elle risque gros. Plus que les comédiennes ayant dénoncé le producteur déchu. Les Frères musulmans, c’est autre chose que Hollywood.

Déjà, la meute s’abat sur elle. Je devine ce qu’elle va traverser. Démasquer Ramadan m’a coûté treize ans de calomnies et quelques menaces. Comme la fois où mon adresse et mon code de porte ont été livrés en pâture sur des sites islamistes, avec ce message : «Il faut que la louve reste dans sa tanière.» Depuis la publication de mon livre, Frère Tariq, je caracole en tête de nombreux classements d’«islamophobes» sur Internet. Pour de nombreux croyants, attaquer Ramadan, c’est s’en prendre à tous les musulmans. Certains voient en lui un messie, censé surgir tous les cent ans pour renouveler le message de l’islam. Que vaut la parole d’une femme face à un quasi-prophète ?

Henda Ayari est accusée de mentir, traitée de «pute sioniste». Et, bien sûr, les fans de Ramadan crient au complot. Ils sont dressés pour ça. Leur maître à penser soupçonne régulièrement le fameux lobby, «ses ennemis jurés», de vouloir salir l’islam, qu’il s’agisse d’une énième polémique le concernant ou d’un attentat. Des journalistes continuent de lui tendre leurs micros pour délivrer son poison, même en plein procès Merah.

Juste avant l’affaire, Ramadan vient de publier un nouveau livre, presque toujours le même. Un robinet d’eau tiède destiné à revenir en télévision pour mieux séduire de nouveaux adeptes, afin de parler au nom d’un islam persécuté, victime d’un malentendu douteux de la part de l’Occident. C’est sa vraie dawa (sa mission de prédication) : dédiaboliser l’islam politique. Cette année, il n’a pas dû trouver de nouvel «idiot utile» car il a recyclé Edgar Morin, avec qui il avait déjà eu ce dialogue lors d’un premier livre d’entretien ! Les revoilà tous les deux refaisant une tournée, à TV5 Monde et ailleurs, comme si de rien n’était. Pas la tournée des grands ducs, mais quand même. Et soudain, c’est la tuile.

 

LE DÉBUT DE LA FIN ?

En quelques jours, la plainte d’Henda Ayari a libéré la parole. Une dizaine d’autres femmes ont déjà parlé, sur Internet, à d’autres victimes ou à des journalistes. Une deuxième, puis une troisième plainte seraient en route. Cela va-t-il suffire ? La justice demande tant de preuves pour reconnaître une agression sexuelle. Surtout quand elle se joue dans une chambre à coucher. Ces femmes ont parfois consenti à venir, mais pas d’y vivre l’enfer qu’elles racontent. Et Ramadan, que va-t-il imaginer pour contre-attaquer ? Il est si doué pour tout retourner.

Depuis ses débuts en Suisse, Ramadan a survécu à presque toutes les polémiques. Sa tribune demandant de ne pas jouer une pièce de Voltaire sur Mahomet n’a pas choqué outre mesure. L’interdiction de séjour prononcée en 1995 par le ministère de l’Intérieur – qui lui reprochait ses liens avec les groupes islamistes algériens menaçant le pays – l’a transformé en martyr aux yeux de la Ligue des droits de l’homme, qui le soutient depuis. Sa sortie en faveur d’un «moratoire» sur la lapidation face à Sarkozy l’a écorné, mais pas «tué». Il continue d’être présenté comme «musulman moderne» en Grande-Bretagne, malgré des positions intégristes maintes fois prouvées. Aux Etats-Unis, on lui a refusé un visa de travail pour avoir financé une association proche du Hamas, avant de l’annuler sous l’administration Obama. A Rotterdam, une université et la mairie qui l’employait comme conseiller en intégration l’ont limogé après avoir découvert qu’il pigeait en même temps pour Press TV, la télévision du régime iranien ! Mais Ramadan rebondit toujours, parfois en jetant son dévolu sur un pays qui ne le connaît pas encore. Le Qatar, où il dirige un Centre de recherche sur la législation islamique et l’éthique, sera peut-être sa bouée de secours : l’endroit où il ira se réfugier en cas de condamnation. L’université d’Oxford, où il enseigne grâce à un département d’islamologie financé par le Qatar, hésite à réagir. La France reste son plus grand échec. Il m’en rend responsable. Bel hommage. Mais d’autres ont mené l’alerte : Jacqueline Costa-Lascoux, Antoine Sfeir, Leïla Babès, Gilles Kepel, Mohamed Sifaoui… J’en oublie. Beaucoup n’ont pas voulu nous entendre. Ils trouvaient même douteux de douter de lui.

 

LA FRANCE, TERRE D’ÉCHEC

Pendant des années, par bêtise ou par paresse, des journalistes se sont échinés à présenter Tariq Ramadan comme un «intellectuel musulman moderniste». Alors qu’il doit son statut universitaire à une thèse de complaisance faisant l’apologie des Frères musulmans. Et qu’il dépeint volontiers les musulmans laïques comme des collabos de la «colonisation culturelle» occidentale. De beaux esprits orientalistes, férus d’exotisme, préfèrent voir en lui «un pont» entre l’Occident et le «monde musulman». Comme si l’islam était un tout homogène, et non le théâtre d’une guerre sans merci entre fondamentalistes et modernistes. A cause d’eux, Tariq Ramadan a pu peser de tout son poids pour faire basculer le rapport de force en faveur des fondamentalistes, jusqu’en Europe.

Dans ses prêches, il invite bien ses troupes à s’emparer de leur citoyenneté, mais comme soldats de l’islam politique et non de la République. Pour mieux les encourager à s’engager partout (syndicat, partis, médias…) où ils pourront faire évoluer les choses vers «plus d’islam». Parfois, le noyautage est un peu grossier. Comme lorsque des ramadiens ont tenté d’imposer la présence de leur gourou sur huit tables rondes lors du Forum social de Londres en 2004. Un an plus tôt, sa tribune sur les «intellectuels juifs» et sa présence au Forum social de Saint-Denis venaient de faire polémique. A l’époque, Manuel Valls, Jean-Luc Mélenchon et Vincent Peillon signaient ensemble une tribune pour mettre en garde la gauche : «M. Ramadan ne peut être des nôtres». Cette gauche laïque a tenu bon, avant de se déchirer. Ramadan a perdu du terrain en France. Mais il reste le plus doué des intégristes pour trouver des alliés progressistes. A Mediapart. A Politis. Au Monde diplomatique. De vrais chiens de garde. Toujours prêts à aboyer par peur du racisme contre ceux qui soulignent le danger de l’intégrisme musulman. D’autres se sentent carrément des affinités anti-impérialistes avec les Frères musulmans – surnommés «les trotskistes de l’islam». L’alliance islamo-gauchiste n’a pas porté les fruits escomptés. Le NPA a explosé après avoir présenté une femme voilée aux élections régionales. Mais Ramadan a conquis un nouvel allié : Edwy Plenel, si ému d’avoir séduit un public jeune et musulman grâce à son nouvel ami. Depuis, son livre paternaliste Pour les musulmans a été traduit en arabe… par le Qatar.

 

NEUF MOIS DE DÉCRYPTAGE

C’est pour stopper ces alliances douteuses entre intégristes et progressistes, mais aussi pour soutenir les musulmans modernistes dont il confisquait la parole, que j’ai décidé d’écrire Frère Tariq en 2003. Pendant neuf mois, j’ai écouté en boucle ses sermons sous forme de cassettes, au point de devenir incollable sur sa rhétorique, jusqu’à pouvoir finir ses phrases. Au début, je ne croyais pas à un «double discours» construit. Simplement à une complexité dont il jouait. Peu à peu, j’ai découvert un homme réellement manipulateur, parfaitement fidèle à la stratégie de la taqya pratiquée par la confrérie des Frères musulmans : un discours pour l’extérieur, et un autre pour l’intérieur. En télévision, Ramadan sait qu’il doit montrer patte blanche, rassurer et séduire. Sur le terrain, il incite les jeunes à redécouvrir leur identité «islamique», à respecter une «conception islamique de la sexualité», et même à ne lire des livres ou à ne regarder que des films islamiquement corrects.

Son modèle absolu, celui qu’il conseille à la jeunesse musulmane d’Europe, n’est autre que son grand-père : Hassan al-Banna, fondateur de l’islam fasciste. Sa référence religieuse s’appelle Youssef al-Qaradawi : le théologien préféré des Frères musulmans. Sur les chaînes arabes et dans ses livres, le «savant» exige de punir sévèrement les homosexuels, afin d’éradiquer ce mal menant «l’humanité à sa perte». Pour lui, le «seul dialogue possible avec les juifs passe par le sabre et le fusil». Il a même édicté la fatwa autorisant le Hamas à mener des attentats suicides. C’est aussi l’homme qui a contribué à mettre le feu aux poudres lors de l’affaire des caricatures depuis Al Jazira ! Voilà le savant que Ramadan conseille à la jeunesse d’Europe. Et l’on s’étonne qu’elle se radicalise. Pour l’avoir patiemment révélé, il y a maintenant treize ans, je me suis fait traiter de tous les noms, de menteuse et d’«islamophobe», par une tripotée de sociologues et d’universitaires qui n’ont rien dit et rien vu.

Après avoir lu mon livre, certains confrères ont bien révisé leurs jugements sur «frère Tariq». Mais d’autres, plus flemmards ou fascinés, ont continué à l’inviter comme si de rien n’était. En plateau, Franz-Olivier Giesbert riait avec lui de ceux qui l’accusaient d’être «Dr Jekyll et Mister Hyde». En 2009, Laurent Ruquier lui a déroulé un tapis rouge à On n’est pas couché. Ce soir-là, Eric Zemmour et Eric Naulleau se sont littéralement couchés devant le prédicateur, rigolards, voire complices, quand il s’en est pris à moi.

 

DÉBAT SOUS HAUTE TENSION

A suite d’un billet où je dénonçais ce naufrage éthique et télévisuel, Frédéric Taddeï m’a proposé de débattre avec Tariq Ramadan à «Ce soir ou jamais». Depuis la sortie de mon livre, il s’était toujours dérobé. Se sachant en terrain ami, «frère Tariq» a accepté. Quelques jours avant notre face-à-face, j’ai découvert qu’en plus d’un double discours le prédicateur menait une double vie.

Le «duel tant attendu» était annoncé partout. Des femmes m’ont contactée pour me dire que Ramadan était bien pire que ce que j’écrivais. Depuis quelques mois, plusieurs d’entre elles se plaignaient d’un «pervers narcissique» sur des forums, une chaîne YouTube et un blog portant le nom d’un des livres de Ramadan : Mon intime conviction. Toutes ces pages ont été hackées ou ont disparu. Mais celles qui avaient témoigné anonymement ont pu se parler en messagerie privée, jusqu’à se rencontrer. C’est ainsi que j’ai pu réunir trois d’entre elles dans un café. Leurs récits se recoupaient et dépassaient tout ce que j’avais pu pressentir.

A les entendre, sa duplicité et sa misogynie n’étaient pas seulement politiques, mais aussi franchement cliniques. Les photos et les messages qu’elles m’ont montrés me prouvaient qu’elles disaient vrai quant à la nature intime de leur relation. Elles ne suffisaient pas à prouver les violences. Pour porter de telles accusations sur la place publique, il fallait au moins une plainte. L’une des filles y était prête. Je l’ai présentée à un juge, à qui elle a redit sa nuit d’horreur : des sévices tombant clairement sous le coup de la loi. Quelques jours après, elle m’appelait pour me demander de tout laisser tomber. Elle venait de recevoir une menace plus explicite que les autres. Elle craquait. Je ne pouvais pas et je ne voulais pas la forcer. Une épreuve terrible l’attendait. Si elle flanchait à ce stade, elle ne tiendrait jamais. Ramadan s’en sortirait, une fois de plus.

Ces femmes ont continué d’alerter à leur manière, sur les réseaux sociaux. Et moi, partout où il était possible de mettre en garde contre Tariq Ramadan et son double. Il a fallu huit ans pour que la vérité éclate. Pendant toutes ces années, j’ai souvent repensé à son regard défait à la fin de notre confrontation. Quand deux de ces femmes ont sauté du public pour venir me féliciter et me dire merci devant lui. Ce jour-là, il a su. Qu’un jour, tout se saurait.

 

Caroline Fourest

 

Marianne; 2/11/17

 

La double vie de Tariq Ramadan

 

Il m’a fallu des années pour démontrer le double discours de Tariq Ramadan.

Depuis 2009, je savais qu’il menait aussi une double vie, à l’opposé de ses nombreux sermons sur la « conception islamique de la sexualité ». Pourtant, je n’ai pas pu l’écrire. Les faits les plus graves ne pouvaient être révélés sans preuves solides, sans qu’une victime porte plainte. D’autres, bien que révélateurs d’une pathologie aussi hypocrite que misogyne, relevaient de sa vie privée. J’avais suffisamment d’éléments à charge démontrant la duplicité de Tariq Ramadan pour ne pas aller sur ce terrain-là. Mais j’ai alerté des confrères et même des lieutenants de Ramadan. Rien ne se passait.

Les groupies du prédicateur continuaient de le citer pour rappeler que les relations sexuelles hors mariage étaient haram. Je souriais en écoutant ses sermons puritains sur la tentation et le devoir de chasteté. Comme cette cassette sur « les grands péchés », où il s’emporte contre les hommes osant se baigner dans des piscines mixtes : « Tu vas là-bas et forcément ça t’attire ! » Dans ce prêche, il presse ses ouailles à « militer » pour des « lieux où c’est sain », entendez des piscines non mixtes. Le ton de ces cassettes n’est pas celui du Tariq Ramadan policé des plateaux de télévision, mais celui d’un prédicateur obsédé par la sexualité. Ce qui trahit toujours une névrose plus personnelle.

Quand je fais le bilan de tous les prédicateurs intégristes, chrétiens ou islamistes sur lesquels il m’est arrivé d’enquêter, je ne crois pas être tombée une seule fois sur un homme menant une vie sexuelle équilibrée, ou simplement conforme à ce qu’il prêchait. Le monde regorge de télévangélistes homophobes ayant des relations homosexuelles, de prêtres pédophiles et de prédateurs sexuels islamistes.

Dans le cas de Tariq Ramadan, il semble que nous soyons face à un comportement digne de Harvey Weinstein, en peut-être plus violent. Si j’écris cette phrase aujourd’hui, alors qu’elle pourrait me coûter un premier procès du principal intéressé, c’est parce qu’une femme, Henda Ayari, a eu le courage de porter plainte pour viol, agression sexuelle, harcèlement et intimidation. Bien sûr, Tariq Ramadan nie et va l’attaquer. Sur les réseaux sociaux, l’un de ses fidèles lieutenants y voit déjà un complot « sioniste international ». Ses fans accusent la victime, une salafiste repentie, de mentir et de vouloir se faire de la publicité (enviable comme chacun sait). Je ne l’ai pas rencontrée. Mais ce dont je peux témoigner, c’est que son récit, précis et terrifiant, ressemble énormément à celui de quatre autres femmes que j’ai rencontrées

C’était en 2009, à la veille de mon fameux débat avec Tariq Ramadan chez Frédéric Taddeï. La presse l’avait annoncé. Une première femme m’a contactée pour me dire ce qu’elle avait vécu. Je me méfiais. Un faux témoignage pour me pousser à la faute ? Avec Tariq Ramadan, il faut toujours s’attendre à tout. Au début, je n’ai pas répondu. Ses écrits devenaient précis. Pour en avoir le cœur net, j’ai fini par la voir. Elle m’a montré des SMS puis des photos édifiantes. Elle m’a également mise en relation avec d’autres filles. Toutes avaient vécu à peu près la même histoire. Une demande de conseil religieux transformé en relation sexuelle compulsive, parfois consentie, souvent violente et très humiliante, avant de finir en menaces. L’une d’elles avait subi un traitement pouvant faire l’objet d’une plainte. Je l’ai présentée à un juge. Mais Tariq Ramadan lui faisait trop peur. Elle se sentait suivie. Elle était clairement trop fragile pour persévérer. Ma conscience refusait de la pousser sur un chemin dont je craignais qu’elle ne sorte déchiquetée. Je suis bien placée pour connaître la violence des réseaux des Frères musulmans quand on tient tête à « frère Tariq ». J’entends des donneurs de leçons se gausser sur le mode « tout le monde savait et n’a rien dit ». Ils sont loin d’imaginer la tornade qui se serait abattue sur cette jeune femme si elle avait osé briser l’omerta à l’époque. Maintenant que Henda Ayari a eu ce courage, c’est différent. Mon devoir est d’inviter toutes celles qui le peuvent à témoigner. Dans la presse ou à son procès. Pour ne pas l’abandonner, seule, face à la meute.

Caroline Fourest

Marianne

Ni porcs ni dindes

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On s’excuse auprès de ces animaux adorables et bons, qui n’ont jamais harcelé personne et qu’on découpe pourtant en morceaux. Il vaudrait mieux couper en rondelles ceux qui vous collent leur groin partout. A défaut, il faut bien en parler, franchement et crûment. Comme dans tous les déballages, il y aura des moments gênants, des sorties de route, des dérapages, des délations douteuses, de fausses victimes et de faux bourreaux, de mauvais procès et quelques émasculations regrettables. C’est le prix à payer pour des siècles de silence et tant de malentendus millénaires qui empoisonnent les relations hommes-femmes.Première clarification.

Le harcèlement n’est pas du libertinage. Pas plus que le féminisme ne devrait tourner au puritanisme. La séduction est un art délicat, élaboré, et consenti. Un prédateur n’est pas un séducteur. C’est même l’inverse. Un pauvre type qui use de son pouvoir ou de l’effet de surprise pour obtenir ce que son absence de charme, de talent ou d’humour ne lui permet pas de décrocher : un consentement. Il aime le pouvoir car il permet d’en abuser. Et, bien souvent, il ne s’aime pas. Or qui ne s’aime pas ne peut aimer.Sortir d’une douche et ouvrir son peignoir demande peu d’estime de soi et bien peu d’imagination. Il faut vraiment être un homme pour croire qu’une femme puisse être excitée à la vue d’un pénis en érection qu’on lui colle sous le nez ou dans la gorge par surprise, que ce soit dans le métro ou dans un palace. Tout son corps, horriblement agressé, se ferme et se sent sale, gagné par la nausée. Le porc s’en fiche et se frotte.

Il n’est pas là pour aimer et se faire aimer, ni pour échanger, encore moins pour fusionner. L’autre n’est pas soi ni un égal, une terre à découvrir, une glace à faire fondre, un épiderme à adoucir. Non, l’autre n’est qu’un objet de masturbation. Une question se pose. Le porc est-il manchot ? N’est-il pas capable de se soulager lui-même au lieu de déborder ainsi sur les autres ? Ces invasions intempestives ont un effet dégueulasse sur la vie en société.

 

Depuis la nuit des temps, les femmes se sentent sales, fragiles et en danger. Quand elles n’ont pas été violées enfants par leur père et qu’elles ont été protégées, elles découvrent brutalement – à l’âge adulte – qu’elles ne sont pas des êtres à part entière mais secondaires, scrutés comme des objets, envisagés à tout moment comme un bout de viande. Elles marchent vite, et de jour. Car, si elles tardent, elles se font siffler comme un chien, sont suivies, insultées, et parfois violées.

Il faut être une femme pour comprendre qu’on ne marche jamais dans une rue déserte sans avoir peur, sans guetter les pas derrière soi. Naître femme, c’est grandir dans un immense billard, où il faut en permanence ranger son corps, pour éviter les queues et les boules de ces messieurs qui dépassent. Certaines ont appris à courir, à moucher et à taper là où ça fait mal (la glotte et les couilles). On les dit froides ou garçons manqués. Elles savent juste qu’il faut toujours tenir à distance pour ne pas risquer d’être envahies. Crevant. Beaucoup de femmes sont épuisées. Elles n’arrivent pas à réagir quand la goujaterie ou l’agression surgit. On appelle ça la sidération. Cette sidération, qui facilite l’agression, est construite, préparée en amont, par des siècles de dressage. Depuis l’enfance, on leur apprend à rester sages et polies, en toutes circonstances, pour être jolies. Sinon, ce n’est pas «féminin».

Mais, à force de vouloir rester «féminine» face aux porcs, si virils, on finit par se prendre soi-même pour un bout de viande, et à se comporter comme une dinde (pardon pour les vraies dindes). Pas très exigeantes en matière de séduction, les dindes ne cherchent ni le beau, ni l’intelligence, ni l’humour, ni l’originalité, mais un portefeuille, un statut, une situation, et bien sûr une grosse bague. Comme elles ne sont pas sujets mais objets, elles ne disent jamais oui que du bout des lèvres. Ce qui engendre des générations de lourdauds et encourage les porcs à tenter leur chance. Quand le non surgit et surprend, les hommes se racontent que toutes les femmes sont des dindes. Et les femmes se disent que tous les hommes sont des porcs. La basse-cour continue. Heureusement, l’art délicat de l’amour libre, épanoui et consenti, existe pour nous rendre notre humanité.

Caroline Fourest

Marianne, no. 1074-1075

Éditos, vendredi 20 octobre 2017, p. 47

Valls – Mélenchon : La guerre des gauches

 

 

 

On aurait tort de réduire l’affrontement entre Manuel Valls et Jean-Luc Mélenchon à une guerre d’ego ou de «bandes». C’est bien la guerre des gauches qui se joue. Elle nous rappelle que la bataille des idées n’est pas morte. On se plaint souvent de ne plus compter d’hommes politiques ayant l’épaisseur d’antan. Voilà deux hommes qui ont le mérite de dénoter parmi les jeunes loups, tout lisses et bienveillants, «en même temps» de droite et de gauche pourvu qu’il y ait un siège, une carte de visite et quelques «like» à la clé. Mélenchon et Valls parlent franchement, et savent prendre des coups. Ils ont du coffre, le goût des livres et du combat. Avec de tels gladiateurs, nul doute que la guerre sera rude. Mais une gauche qui se dispute, c’est une gauche qui vit.

Loin des encéphalogrammes plats de la Rue de Solferino, c’est donc à travers ce duel que s’arbitrent provisoirement deux clivages : sur le social et sur la République. La première des fractures est dramatiquement classique. Elle oppose depuis toujours la gauche réformiste à la gauche révolutionnaire, Jaurès à Guesde. On sait ce qui les a départagés : l’affaire Dreyfus et la séparation de l’Eglise et de l’Etat. La laïcité aurait pu les rapprocher. Mais la «bande à Guesde» – pour parler comme Mélenchon – était si sectaire et monomaniaque qu’elle a méprisé le procès du petit capitaine (un militaire juif ne pouvait qu’être lié au grand capital) puis la grande réforme révolutionnaire de 1905. Jean-Luc Mélenchon s’identifie plus à Jaurès. Pourtant, ces derniers temps, il se «guesdise», et ses troupes avec lui.

Les signaux ne datent pas d’hier. La ligne rouge a été franchie avec l’élection de Danièle Obono, si proche des indigènes de la République, si fière de ne pas avoir manifesté le 11 janvier et qui ne dit jamais Charlie sans le mot «islamophobe». Elle ne voudrait surtout pas qu’on ferme des mosquées incitant au terrorisme parce que la Bible contient aussi des mots violents. Quand elle ne trouve pas si «radical» mais juste «sexiste» qu’un chauffeur de bus refuse de prendre le volant si une femme l’a touché. Insoumission, on vous dit.

Au niveau local, La France insoumise recycle un nombre inquiétant de sympathisants dc Parti des indigènes de la République (PIR). On les reconnaît facilement. Ils ont des «pudeurs de gazelle» pour parler de «radicalisation», mais taxent volontiers de «racisme» le moindre laïque. Et, bien sûr, ils sont obsédés par Israël.

On attendait de Jean-Luc Mélenchon qu’il clarifie. Quand on dirige la première force d’opposition, celle qui influence la jeunesse et les artistes, cela donne des responsabilités. Il a bien tonné contre une militante communiste qui avait parlé de «martyr» à propos de l’assassin djihadiste de Marseille. Il réaffirme parfois son refus de l’islam politique. Mais la vigilance ne va pas jusqu’à nettoyer les liaisons dangereuses qui se multiplient dans les organisations de jeunesse et dans certains recoins de La France insoumise, ni à calmer la haine de ses militants contre la gauche défendant réellement la laïcité. Cogner sur «l’ignoble Valls» l’exciterait plutôt. Jean-Luc Mélenchon pouvait s’opposer à l’ex-Premier ministre sans aller si loin dans l’incitation à la haine et la calomnie, jusqu’à l’accuser de «proximité avec les thèses ethnicistes de l’extrême droite». Son tweet liant «la bande à Valls» à «la fachosphère» achève d’encourager les amalgames chez les insoumis. Sur les réseaux, ses sympathisants ressassent une photo de Manuel Valls aux côtés d’une ministre lors d’un voyage en Israël. Oubliées, ses positions en faveur de Shalom Arshav. Et tant pis s’ils jouent ainsi le jeu des réseaux dieudonno-soraliens, qui ont mené une campagne si violente à Evry. Qui dira aux jeunes insoumis de ne pas tout mélanger si leur parti ne le fait pas ? Alors que ces confusions tuent en France. Et que nous sommes en plein procès Merah, où est le courage de cette gauche-là ?

A force de reproduire les erreurs passées, notamment celle du NPA, La France insoumise pourrait connaître la même impasse. Le gouvernement, lui, tient son opposition idéale. Et la gauche de gouvernement reste orpheline. Pour la rassembler, il faudra plus que du courage. Un nouveau Jaurès. Capable de défendre une République à la fois laïque et sociale.

Caroline Fourest

Marianne, no. 1073

Éditos, vendredi 13 octobre 2017, p. 49

Macron, jésuite de la laïcité ?

 

Tout occupé à réformer le code du travail, sa terre promise, Emmanuel Macron nous a peu parlé de son rapport à la République et à sa laïcité. On ne l’aperçoit qu’à travers ses caricatures, bénissant le Puy-du-Fou, célébrant Jeanne d’Arc ou posant les bras en croix. C’est un président de la République bien plus complexe que nous révèle son discours prononcé devant la Fédération protestante de France à l’occasion des 500 ans de la Réforme. On y discerne un rapport dialectique à la laïcité, teinté d’une relation jésuitique à la politique.

C’est ainsi qu’il a commencé son discours. En assumant parler en «élève mêlé de l’école de la République et des Jésuites». Sa première pique concerne (sans le nommer) Régis Debray et ceux qui verraient en lui «l’incarnation contemporaine d’un néoprotestantisme anglo-saxon». On sait ce que pense le président des intellectuels ne cédant pas à la macronmania : «de vieux instruments». Ils sont pourtant utiles pour décoder la partition présidentielle, plus démocrate et œcuménique que républicaine et laïque.

A côté d’un hommage à l’esprit protestant et son apport à la laïcité ou à l’«esprit critique français», Emmanuel Macron n’a pas résisté à la tentation de parler foi : «Votre identité de protestants ne se construit pas dans la sécheresse d’une sociologie mais dans un dialogue intense avec Dieu. […] La République ne vous demande pas de nier votre foi ou de l’oublier. Elle la reconnaît dans sa plénitude.»

Ce besoin incoercible de parler de transcendance n’est pas sans rappeler Nicolas Sarkozy. Bien que plus subtil, dans son rapport aux mots ou à l’histoire, le nouveau président ne cesse d’insister sur l’importance de «reconnaître» l’apport des religions au débat public. Au point d’en bafouiller lorsqu’il aborde enfin la PMA : «La manière que j’aurai d’aborder ces débats ne sera en rien de dire que la politique a une prééminence sur vous, et qu’une loi pourrait trancher ou fermer un débat qui n’est pas mûr.» Faut-il comprendre que la foi aura le dernier mot sur la loi attendue ? Pas si l’on écoute attentivement la suite du discours : «J’ai, sur certains sujets, pris des engagements pendant la campagne présidentielle.» Mais il ajoute : «J’ai aussi pris des engagements de méthode et je ne souhaite pas que la société se divise.» Nous voilà au cœur du «en même temps» jésuitique d’Emmanuel Macron. Les plus laïques ont entendu que la politique n’aurait pas le dernier mot sur le religieux. Les plus religieux ont compris exactement le contraire.

La subtilité est parfois une ambiguïté (ou le contraire).

Pour lire entre les lignes, il faut se reporter à l’œuvre du maître à penser présidentiel plusieurs fois cité : Paul Ricœur, en même temps protestant et laïque. Comme président de la Fédération protestante de l’enseignement, Ricœur refusait le statut dérogatoire d’Alsace-Moselle, le dualisme scolaire, et lui préférait une école laïque pour tous. Comme philosophe, il se méfiait de la «laïcité dogmatique» interdisant aux religions de participer à la vie de la cité. Convoquant plutôt cet aspect de son maître, Emmanuel Macron a redit toute sa méfiance envers ce «réveil militant qui tend à faire du camp laïque une religion». Est-ce bien le danger qui nous guette ? N’est-ce pas plutôt la laïcité «ouverte» ? (A ne surtout pas confondre avec la «laïcité d’ouverture» de Paul Ricœur.) Quand le philosophe plaidait pour une «laïcité d’ouverture», il invitait les religions à s’ouvrir, pour être plus tolérantes envers la laïcité. Quand des croyants plaident aujourd’hui pour une «laïcité ouverte», ils veulent exactement le contraire : que l’Etat soit plus souple envers les revendications des religions. Est-ce bien le moment ?

Ce discours d’ouverture, le président ne le tient pas uniquement devant des militants apaisés, comme au bon vieux temps où les protestants accompagnaient la séparation, mais devant une assemblée submergée par l’activisme réactionnaire des évangélistes. Et que leur dit-il ? Qu’on doit «coexister». Un credo martelé par le président. Il ajoute que la laïcité n’est pas «la négation des religions», mais «la capacité à les faire coexister dans un dialogue permanent». Ce qui relève plutôt de l’œcuménisme. Lutter contre la radicalisation et le recul dramatique de la sécularisation demandera plus de courage que cette bienveillance mièvre.

Caroline Fourest

Marianne, no. 1071, 29 septembre 2017, p. 45