Ontario : le bûcher de trop

Au Canada, le Conseil scolaire Providence, qui dirige une trentaine d’écoles catholiques, a failli brûler 160 ouvrages accusés de véhiculer des stéréotypes à l’encontre des Premières Nations, avant de poser l’allumette. C’est la pureté ethnique contestée de la conseillère à l’origine de cette initiative qui a été mise en avant pour suspendre ces autodafés.

C’est un visuel qui circule sur les réseaux sociaux. Tintin, le professeur Tournesol et le capitaine Haddock mijotent à petit feu sur un bûcher… Le faux album est titré ? : les Aventures de Tintin en Ontario. C’est l’une des contrées les plus hostiles du « Wokistan ». Un monde absurde où des professeurs peuvent être licenciés pour avoir enseigné l’esprit critique, tandis que des conseillers en sensibilité ethnique lancent des autodafés contre des œuvres jugées ethnocentrées ou « inappropriées » – parfois simplement parce qu’elles ont été écrites il y a longtemps, par des auteurs blancs.

Au nom cette vision, le Conseil scolaire Providence, qui dirige une trentaine d’écoles catholiques en Ontario, s’apprêtait à brûler prochainement 160 ouvrages – des aventures d’Astérix à celles de Lucky Luke – accusés de véhiculer des stéréotypes à l’encontre des Premières Nations. Cinq mille titres, en tout, semblaient visés. Tintin en Amériquebien sûr. Mais aussi Pocahontas, jugée trop belle et trop sexuée.

BÛCHER ET RÉCONCILIATION

Un premier bûcher a vu 30 livres partir en fumée en 2019. Aux élèves, hypnotisés, on a expliqué que ce feu devait permettre « la réconciliation » : « En brûlant les livres, on les réduit aux éléments nutritifs. L’arbre utilisé retourne à la terre mère pour donner la vie à un autre arbre. »« Nous ne parlons pas d’une pyromane ordinaire, mais d’une conseillère proche du Premier ministre du Canada, Justin Trudeau. »

Ce réquisitoire fumeux, digne de Rousseau (Sandrine, pas le philosophe), et surtout de Torquemada, vient d’une conseillère de la Providence : Suzy Kies. Bien qu’elle s’en défende aujourd’hui, c’est elle qui a monté le bûcher. Dans les médias anglophones, on la présente parfois comme la « gardienne du savoir autochtone » tellement elle dicte ce qui doit être censuré. Nous ne parlons pas d’une pyromane ordinaire, mais d’une conseillère proche du Premier ministre du Canada, Justin Trudeau.

PURETÉ ETHNIQUE CONTESTÉE

Il aura fallu que la polémique flambe, essentiellement dans la presse francophone, pour que le Conseil scolaire de la Providence pose son allumette. Rassurant. Sauf si vous lisez attentivement leurs motifs. Loin de réaliser leur folie purificatrice, c’est la pureté ethnique contestée de Suzy Kies qui est mise en avant pour suspendre ces autodafés rappelant l’époque nazie ! Des journalistes canadiens ont découvert qu’elle n’était pas du tout reconnue comme indienne selon les critères législatifs, ni par le moindre registre abénaqui, et que son seul vague parent indien remontait au XVIIe siècle…

Suzy Kies a dû démissionner de son poste de coprésidente de la commission des peuples autochtones du Parti libéral. Une histoire qui rappelle celle de Rachel Dolezal aux États-Unis, qui s’était fait passer pour noire pour parler à leur place. Le feu identitaire aura cramé leur réputation. Plutôt que de jouer avec ces allumettes, on conseille aux enfants de lire les dernières aventures de Lucky Luke – et de son compère noir ? : Un cow-boy dans le coton (écrit par Jul, dessiné par Achdé, édité chez Dargaud).

Caroline Fourest, Marianne, 17/9/2021