BHL contre les guerres oubliées

Superbement réalisé, porté par la musique géniale du regretté Nicolas Ker et une voix off toujours aussi lyrique mais plus tendre qu’à l’habitude, le film de « BHL » secoue comme une gifle pour l’esprit confiné.

Alors que le monde libre et bientôt vacciné respire à nouveau, il finirait par croire que la planète ne tourne qu’autour de son nombril, de ce fichu virus qui l’empêche de guincher. Les plus repliés, gagnés par l’aigreur virtuelle, trouvent même le moyen de se plaindre, encore et toujours.

On aimerait prendre ces enfants gâtés par le coude, les tremper une nuit dans la vie d’un migrant de Lesbos, d’un enfant des rues de Mossoul, ou d’un intermittent du spectacle américain qui survit en livrant des pizzas.

On aimerait les coller devant le dernier film de Bernard-Henri Lévy. Oh, bien sûr, l’enfant gâté s’étouffera : « Encore ce nombriliste mondialiste ! »Sauf que le nombril de BHL nous parle du monde, de ces guerres qu’on oublie, surtout depuis la pandémie.

Superbement réalisé, porté par la musique géniale du regretté Nicolas Ker et une voix off toujours aussi lyrique mais plus tendre qu’à l’habitude, Une autre idée du monde secoue comme une gifle pour l’esprit confiné. Haletant, vibrant d’universalisme, il donne le tournis à force de courir d’avions en blindés, sur tous les fronts de nos amnésies. Des images rares et nécessaires.

Grâce à BHL et à sa caméra, on découvre la solitude des chrétiens du Nigeria, massacrés dans l’indifférence. À travers lui, on parle aux prisonniers djihadistes français que gardent nos alliés Kurdes. Eux aussi oubliés, et même trahis.

« Les imbéciles ne verront que BHL, et son doigt. Ce doigt nous montre pourtant la lune, ces guerres oubliées, que notre nombril n’arrive plus à penser. »

Côté syrien, on s’entraîne avec les guerrières kurdes du Rojava, toujours sur le pied de guerre, à cause des Turcs et de leurs mercenaires. Des images iconiques, d’une force sublime. Comme le combat contre l’islamisme ne justifie pas de céder à la fascination pour le despote russe, on fraternise avec le président ukrainien, toujours assailli, et qui décrit Poutine comme « un homme sans regard ».

Il y a des territoires que BHL ne visitera pas, comme Gaza. On le lui reprochera. Mais y a-t-il une guerre moins oubliée que celle-là ? Plus surprenant est de le voir à Lesbos, dans ces camps de migrants fermés à notre humanité, où le risque du virus paraît si dérisoire, où les femmes arrêtent de boire en fin d’après-midi pour ne pas faire pipi de nuit… Par peur d’être violées.

Caroline Fourest, Marianne, 4/6/2021