Vaccins : n’en jetez plus !

Des initiatives privées émergent pour écouler les doses de vaccins. Or, c’est à l’État d’imaginer cette solution et de la mettre en place à grande échelle, rappelle notre chroniqueuse Caroline Fourest. Ce temps perdu retarde notre immunité collective, déplore-t-elle.

« Ne jamais jeter de dose, c’est la règle de base. » Olivier Véran l’a enfin clarifié. Il était temps. Depuis que la vaccination a débuté au train de sénateurs, les médecins devaient gérer seuls ce cas de conscience. Que faire qu’il reste des doses, périmées en fin de journée, mais plus de public prioritaire à portée de seringue ?

La plupart du temps, les soignants ont improvisé en vaccinant autour d’eux. Le ministre de la Santé s’en félicite : « En général, les centres disposent de listes d’attente et préviennent les personnes en fin de journée, y compris si elles sont un peu en dehors du cadre. Inutile d’écrire des protocoles pour ça. Cela s’appelle du bon sens. » Cela va pourtant mieux en le disant.

Dans un pays aussi tatillon, capable d’exiger des auto-attestations pour sortir de chez soi, le « bon sens » a vite peur d’être sanctionné. Un protocole permettrait de rassurer et donc d’accélérer.

Notre retard en matière de vaccination doit beaucoup au manque d’anticipation, au fait de ne pas avoir cru au progrès de l’ARN messager, ni d’avoir mis les moyens comme les Américains pour codévelopper les vaccins, aux ratés de livraisons d’AstraZeneca, mais aussi à cette passion française pour la jalousie sociale, trop souvent confondue avec une forme de justice ou d’égalité. Bien sûr qu’il faut vacciner en priorité les personnes âgées et les soignants (et vite les enseignants), mais cela peut tout à fait coexister avec des listes d’attente légales pour volontaires « hors cadre », prêts à se déplacer s’il reste des doses en fin de journée.

Ces listes commencent à exister, mais bien souvent grâce à des initiatives privées. « Vite ma dose ! », conçu par l’ingénieur en informatique de 24 ans, Guillaume Rozier, permet de savoir où il reste des places disponibles. « Covidliste », mis au point en collaboration avec le Dr Roux de l’hôpital Foch, propose de laisser ses coordonnées pour être appelé en cas de doses prêtes à être jetées dans son département. Plus de 150 000 personnes se sont inscrites en quelques jours. Par chance, ses concepteurs sont sérieux. Ils garantissent que les données personnelles peuvent facilement être effacées. Des esprits moins bien intentionnés auraient pu profiter de ce vide laissé par l’État.

C’était à lui, aux ARS, d’imaginer cette solution et de la mettre en place à grande échelle, via Doctolib. Dans le Nord-Pas-de-Calais, 1 180 doses d’AstraZeneca ont dormi dans les frigos à cause de rendez-vous annulés. D’autres Français, moins sceptiques, en voulaient ! Faute de liste d’attente officielle, on piétine.

Ce temps perdu retarde notre immunité collective. La victoire contre ce virus dépend d’une course contre la montre. Pour la gagner, il faut pouvoir sortir du cadre et faire preuve de bon sens. Mais dans ce pays, il faut un protocole pour l’autoriser !

Caroline Fourest, Marianne, 9/4/2021