César : rendez-nous Isabelle Adjani !

Rendez-nous la 14e cérémonie des César, le courage au milieu de la gaîté. Et tous ces enfants d’immigrés (Isabelle Adjani, Lino Ventura, Jean-Paul Belmondo, Claudia Cardinale) qui avaient trop de talent pour ne parler qu’à leurs nombrils.

1989. Khomeimi vient d’émettre sa fatwa condamnant à mort Salman Rushdie pour son roman Les Versets sataniques. Une menace qui annonce l’époque. Dans les rues de Londres, rares sont les gauchistes à se joindre aux autodafés vouant l’auteur « islamophobe » aux flammes de l’enfer. Le monde observe, tétanisé ou révolté.

À Paris, le cinéma français se prépare à la 14e cérémonie des César, alors retransmise sur Antenne 2. Une scène éblouissante. Cette année-là, on célèbre « L’Ours » (déjà en voie de disparition), « La vie est un long fleuve tranquille » (sans être accusé de « chistianophobie »), « Bagdad Café » (sans insister lourdement sur sa diversité), et bien sûr Camille Claudel.

Au moment de recevoir le prix de la meilleure actrice, ses cheveux bouclés tombant sur sa robe d’argent, Isabelle Adjani craint « de jurer avec le ton de la soirée ». Elle prie l’auguste salle de l’en excuser. « On croyait révolu l’exclusion de l’artiste et sa condamnation à mort », dit-elle avant de lire quelques lignes sur « le contraire de la foi », le « doute », la condition des anges et la  volonté humaine : « La volonté, c’est de ne pas être d’accord, c’est de ne pas se soumettre ». Alors, seulement, elle laisse échoir le nom de l’auteur : « Salman Rushdie. Versets sataniques ». Et la salle retient son souffle, avant d’applaudir.

Un moment solennel, l’un des plus forts des César. Même Les Inrocks l’ont écrit (aujourd’hui, ils crieraient à l’« islamophobie »). Il était beau parce qu’Isabelle Adjani, à ce moment de sa carrière, avait tout à perdre. À l’époque, on ne détaillait pas l’ADN des comédiennes. Aujourd’hui, on insisterait sur ses origines algériennes. Un acte risqué, guidé par une conscience aiguë.

Tout ce qui a manqué à la 46e cérémonie des César, spectacle d’enfants gâtés, insensibles aux souffrances des plus mal lotis, surjouant des partitions communautaires attendues. Le président nous a parlé des Ouïghours. Le meilleur espoir — dont le film vaut mieux que son discours — d’Adama Traoré. Un comique de Dieudonné. Un comédien s’est vu descendre en flèche pour une blague LGBTI++. Un autre pour une vanne sur Hitler.

À aucun moment, il ne fut question dénoncer la « culture de l’annulation » ou ces campagnes idiotes contre des films où les comédiens ne sont pas « concernés », c’est-à-dire conformes à l’identité de leurs personnages. Ne parlons pas de soutenir les nouveaux Rushdie ou les futurs Paty. Pour cela, il aura fallu siffler contre les balles et le vent, au lieu de nourrir les clichés de son public Instagram.

Rendez-nous la 14e cérémonie des César, le courage au milieu de la gaîté. Et tous ces enfants d’immigrés (Isabelle Adjani, Lino Ventura, Jean-Paul Belmondo, Claudia Cardinale) qui avaient trop de talent pour ne parler qu’à leurs nombrils.

Caroline Fourest, Marianne, 15 mars 2021.

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