« Autoportrait en noir et blanc » : la pensée métissée

Cette semaine, Caroline Fourest vous invite à lire Thomas Chatterton Williams.

« Vous seriez fous de regarder l’Amérique et de dire : “Nous devrions faire pareil.” » L’avertissement ne vient pas d’un vieux mâle blanc terrorisé par le grand remplacement, mais d’un intellectuel américain métis qui ne supporte plus l’assignation de la « politique d’identité » : Thomas Chatterton Williams.

Chroniqueur au New York Times Magazine, il a tenu la plume de la lettre du Harpers Magazine, signée par de nombreux intellectuels dont Salman Rushdie, pour mettre en garde la gauche identitaire contre ses oukases liberticides.

Son Autoportrait en noir et blanc*, qui vient enfin de paraître en français, transcende les stéréotypes de la pensée dite « blanche » ou « noire ». À partir d’un récit intime, il appelle à « désapprendre l’idée de race » au lieu de s’y enfermer. Un chemin que nous avons fait en Europe après l’extermination raciste nazie, mais que nous faisons désormais en sens inverse à force d’importer une définition biologisante de l’identité venue d’Amérique. La ligne de partage n’y passe toujours pas entre racistes et antiracistes. Elle continue de séparer les Noirs des Blancs, comme au « bon vieux temps » de la ségrégation. C’est bien cette pensée complexe, multifactorielle et métissée, et non une French Theory absconse mal digérée, qui devrait rapprocher les antiracistes sincères des deux rives de l’Atlantique.

 « Les outils du maître ne détruiront jamais la maison du maître » disait Audrey Lorde. N’est-ce pas le drame de la gauche identitaire américaine ? Elle n’a pas déconstruit les cases de l’oncle Tom. Elle préfère s’y claquemurer à double tour en exigeant des Blancs qu’ils s’excusent, s’agenouillent et payent pour réparer le passé. Hier, il fallait être blanc pour compter. Aujourd’hui, il faut être non-blanc pour parler. Ceux que l’on renvoie systématiquement à leur couleur nourrissent une forme de rancœur. La polarisation gagne. Et le dialogue redevient impossible.

Épuisant à vivre lorsqu’on est né d’un père noir descendant d’esclaves et d’une mère blanche fille de pasteur, comme Thomas Chatterton-Williams, qui respire et réfléchit désormais depuis Paris.

Son livre commence à la naissance de sa fille, blonde comme les blés. Il nous raconte le déchirement intérieur entre deux fidélités. Celle qu’il doit à sa fille et celle qu’il doit à son grand-père né sous l’esclavage. A-t-il tué sa part noire en tombant amoureux d’une Française blanche ? Le métissage est-il une trahison comme voudraient le faire croire les théoriciens racialistes, obsédés par la pureté du sang et de la lutte ?

L’auteur y répond, comme son père avant lui, en suivant le mouvement du cœur et de la raison. En écoutant aussi la voix de ces militants noirs qui ont combattu l’essentialisme, avant de voir leurs traces couvertes par les gros sabots de la politique d’identité. C’est bien cette pensée complexe, multifactorielle et métissée, et non une French Theory absconse mal digérée, qui devrait rapprocher les antiracistes sincères des deux rives de l’Atlantique.

*Grasset

Caroline Fourest, Marianne, 19/02/2021