Prédateurs et délateurs

« La libération de la parole n’est pas la délation. La rumeur n’est pas la vérité. Il existe mille victimes que l’on n’entend pas assez, mais aussi quelques hommes que l’on accuse à tort. C’est aux prédateurs de rendre des comptes. Et aux victimes de les demander. À nous de les écouter. Sans nous prendre pour des juges », affirme Caroline Fourest, éditorialiste de « Marianne ».

L’un des dommages collatéraux de la chasse nécessaire aux prédateurs est qu’elle tourne parfois à la chasse aux sorcières.

On ne pointe pas seulement le prédateur mais ses proches, comme s’ils étaient coupables à la place du coupable. C’est une chose d’interroger le silence qui entoure les victimes d’inceste, de pointer ces adultes qui abandonnent les enfants à leur sort, les bâillonnent et les blâment. C’est autre chose de mettre en accusation ceux qui ne savaient pas, ou ne pouvaient pas porter plainte à la place des victimes.

Sur plusieurs sites de médias, la photo d’Audrey Pulvar illustre les crimes de feu son père, célèbre militant syndicaliste de la Martinique, accusé de viols par trois de ses cousines.

Sur les réseaux, c’est à sa fille et non à sa tombe que des anonymes demandent des comptes. Or, elle l’explique très bien, oui, ses cousines lui ont raconté ces viols il y a vingt ans ; oui, le choc a été terrible ; mais non, ce n’était pas à elle de parler : « Ce n’était pas à nous, à moi, de nous substituer à leur parole de victimes. » En revanche, à partir du moment où elles ont souhaité s’exprimer publiquement, pour dénoncer l’héroïsation posthume du personnage, Audrey Pulvar les a soutenues. »Le patriarcat est formidable… »

C’est la seule démarche possible en réalité. Celle devant laquelle je me suis trouvée lorsque des victimes de Tariq Ramadan se sont confiées à moi.

Pendant huit ans, j’ai gardé leur secret. Comment aurais-je pu dénoncer publiquement des faits que les premières concernées n’osaient pas porter devant un tribunal ? Lorsque Henda Ayari, que je ne connaissais pas à l’époque, a révélé ce qu’elle avait subi sur Twitter avant de porter plainte, j’ai soutenu sa démarche et son courage. Ce qui fait de moi l’instigatrice d’un « complot » aux yeux du prédateur et de sa secte. L’extrême droite, elle, m’a reproché de ne pas avoir parlé plus tôt.

Le patriarcat est formidable. Ses sbires organisent le silence et la protection des violeurs depuis des siècles, accusent les féministes de ne pas aimer les hommes si elles dénoncent cette machine à broyer, puis se tournent vers elles si elles n’ont pas coupé elles-mêmes la bite des violeurs, ou si elles découvrent un prédateur dans leur entourage. Un père, un frère, un collègue ou un adversaire.

Ce qui est notre cas à tous. À moins de renoncer définitivement à fréquenter des hommes, surtout d’un certain âge, et même certaines femmes. Ou à travailler. Pourquoi ne pas les dénoncer au moindre doute ?

Parce que la libération de la parole n’est pas la délation. Parce que la rumeur n’est pas la vérité. Qu’il existe mille victimes que l’on n’entend pas assez, mais aussi quelques hommes que l’on accuse à tort. C’est aux prédateurs de rendre des comptes. Et aux victimes de les demander. À nous de les écouter. Sans nous prendre pour des juges.

Caroline Fourest, Marianne, 12/2/2021

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