L’inceste est un ogre

« La libération de la parole contre l’inceste est d’une absolue nécessité », affirme notre éditorialiste Caroline Fourest.

Il dévore nos enfants. Un poison à la racine de millions de vies cabossées et traumatisées, source de souffrances, d’addictions et parfois de violences reproduites. On aimerait croire ce mal réservé à quelques pervers en imperméable ou en soutane. C’est à l’intérieur de nos foyers que nous sommes le plus en danger, là où se joue la majorité des viols pédocriminels. Combien d’entre nous ont vu leur enfance interrompue par ces monstres ?

La première fois que j’ai entendu parler d’un ogre, c’était au collège. Une camarade de classe, murée depuis des jours dans un drôle de silence, nous confia entre ses larmes ce qu’elle subissait chez elle. Son père ne dirigeait pas Le Siècle ni la revue Pouvoir. Il était serrurier. À quelques-unes, nous l’avons aidée à parler. L’école a rempli son rôle. Et notre amie a été éloignée de son foyer. Sans que nous sachions si nous l’avons vraiment aidée.

Dans notre petit groupe, celle qui avait compris en premier, subissait un père artiste aussi passionnant que malsain. Mon amie ne pouvait s’en détacher sans renoncer à la planète autour de laquelle sa vie tournait, avec ses phases d’ombres et de lumière. Un clair-obscur cruel très bien dépeint dans la Familia grande, où un homme solaire se met à faire planer la pire des menaces sur ceux qu’il chérit et détruit dans un même élan. Le plus violent des abus de pouvoir. Le plus courant aussi.

LA LIBÉRATION DE LA PAROLE CONTRE L’INCESTE EST D’UNE ABSOLUE NÉCESSITÉ

Presque chaque fois qu’une femme s’est confiée à moi, c’était pour me raconter un abus sexuel, très souvent commis par un proche, un père, un oncle ou un beau-père. Pendant quelques années, celles de ma prise de conscience féministe, j’ai fini par croire que tous les hommes violaient – à part mon père, infiniment affectueux et respectueux. À l’inverse d’un homme de ma famille élargie, qui brouillait sans cesse les repères, et dont je savais d’instinct qu’il fallait se méfier.

On aimerait n’avoir jamais à recroiser l’un de ces abuseurs. Mais ils sont partout, ils vivent parmi nous, et nous en connaissons tous. Ce qui ne veut pas dire que « Tout le monde sait ». Ni que l’on peut se substituer aux victimes pour les dénoncer. Ni qu’il faille mettre à l’index toute personne de l’entourage ignorant ces abus.

La libération de la parole contre l’inceste est d’une absolue nécessité. C’est la force d’œuvres littéraires comme le Consentement ou la Familia grande. Mais c’est aussi un échec. Une littérature prétoire, qui sert à nommer parce que la justice est défaillante. Ce que le raccourcissement du délit de prescription en matière d’inceste doit corriger.

En attendant, seuls les violeurs célèbres feront la une des journaux. Tant mieux si ces affaires servent d’exemple. Mais ne nous leurrons pas. Si la parole de toutes les victimes connaissait le même écho, toutes les familles et tous les milieux seraient obligés de se regarder.

Caroline Fourest, Marianne, 22/1/2021