La démocratie selon Twitter

« Il n’est pas normal qu’une décision aussi grave repose entre les mains de personnes non élues, comme Jack Dorsey ou Mark Zuckerberg. Mais il n’est pas souhaitable que tous les États contrôlent ces outils », analyse Caroline Fourest, à propos de la suspension de Donald Trump des réseaux sociaux.

Il y a ceux qui trouvent choquant de voir que le compte d’un président, fût-il Donald Trump, puisse être suspendu. Au nom de la liberté d’expression. Et ceux qui approuvent de voir Twitter suspendre ses appels à l’insurrection armée pour contester le résultat d’une élection. Au nom de la démocratie.

Dans un monde idéal, ces deux principes ne devraient pas s’opposer. Dans le monde virtuel où nous vivons désormais, des extrémistes abusent de la liberté d’expression pour menacer la démocratie dans la vie réelle. Il faut donc bien réguler.

Tout le problème vient du fait que ce nouveau monde n’a pas de frontières. Et que des compagnies privées y dictent la loi. C’est un progrès lorsque cette nouvelle agora permet de renverser des dictatures. C’est un recul lorsqu’elle menace des démocraties, par l’incitation à la haine et la diffusion de fausses nouvelles qui assurent le triomphe du mensonge sur la vérité. Cet aspect toxique nous saute aux yeux avec la pandémie et la contestation du résultat des élections américaines. Un peuple peut utiliser les réseaux sociaux pour renverser un tyran. Un tyran peut se servir de Twitter contre son peuple. Laisser-faire, c’est tuer la démocratie. L’interdire, ce n’est pas censurer.

Il n’est pas normal qu’une décision aussi grave repose entre les mains de personnes non élues, comme Jack Dorsey ou Mark Zuckerberg. Mais il n’est pas souhaitable que tous les États contrôlent ces outils.

Une république du Web suppose un équilibre entre liberté et responsabilité. Les GAFAM doivent investir davantage dans la modération. L’incitation à la haine ou au meurtre, le harcèlement, la diffusion de fausses nouvelles pouvant mettre en danger la vie d’autrui, l’appel à renverser un gouvernement démocratiquement élu, tous ces comportements abusifs devraient entraîner la fermeture d’un compte. Qu’il s’agisse d’un anonyme, de Donald Trump ou de l’ancien Premier ministre de Malaisie ayant justifié de tuer des millions de Français (son compte à lui est toujours ouvert). Le fait de sévir à géométrie variable, selon des critères américains ou personnels, est insupportable.

En revanche, ces plates-formes ne doivent pas réguler de la même manière selon les pays. Ce n’est pas la même chose d’appeler à l’insurrection en Biélorussie, où l’élection est truquée, qu’aux États-Unis ! Dans les zones où l’État est démocratique, elles doivent coopérer pour faire respecter la loi et retrouver l’identité des comptes anonymes qui y contreviennent. Dans les zones où l’État est tyrannique, elles doivent refuser de livrer l’identité réelle de dissidents. Bien sûr, ces critères doivent faire l’objet d’une discussion publique. Et tout le monde devrait pouvoir faire appel de ces décisions devant un tribunal. Que l’on s’appelle Donald Trump ou non.

Caroline Fourest, Marianne, 15/1/2021