L’âge bête du cinéma identitaire

« À dix ans, je m’identifiais aux héros masculins. Parce qu’ils vivaient des aventures fortes et qu’ils embrassaient des femmes sublimes. À vingt ans, ‘When Night is Falling’ m’a permis d’admettre que j’étais lesbienne. (…) Le jeu de rôle, c’est l’âme du cinéma. Les jeunes justiciers de l’identité s’en moquent », écrit Caroline Fourest, éditorialiste de « Marianne ».

Nous regardons des films pour voyager, à travers des personnages qui souvent nous ramènent à nous-mêmes. Parfois, nous cherchons un sentiment, d’autres fois une représentation, surtout quand elle manque.

À dix ans, je m’identifiais aux héros masculins. Parce qu’ils vivaient des aventures fortes et qu’ils embrassaient des femmes sublimes.

À vingt ans, When Night is Falling m’a permis d’admettre que j’étais lesbienne.

Vingt ans plus tard, j’ai vu avec bonheur des spectateurs en tous genres vibrer pour la Vie d’Adèle, Call Me by Your Name, ou Portrait de la jeune fille en feu. Même les films de Noël, d’habitude si hétéronormés, s’y mettent. Ma belle-famille, Noël et moi passe le réveillon du côté d’un couple de filles, avec Kristen Stewart, et Mackenzie Davis dans le rôle de sa petite amie. Un vrai cadeau.

POUR LES ZOMBIS ET LES EXTRATERRESTRES, ON FAIT COMMENT ?

Au lieu de savourer, la jeune garde identitaire et sa presse à buzz se demande si Viggo Mortensen a le droit de réaliser Falling qui met en scène un personnage gay. Rappelant que personne ne connaît sa sexualité, l’artiste les envoie paître et demande à être jugé sur la sincérité de son film. N’est-ce pas l’essentiel ?

Le jeu de rôle, c’est l’âme du cinéma. À l’opposé de l’assignation dénoncée par Tania de Montaigne*. Pourtant, nous vivons cet âge bête où Zoé Saldana doit s’excuser d’avoir joué une Nina Simone plus foncée qu’elle, où Fanny Ardant s’est vu reprocher de jouer une femme trans. Accusée d’appropriation, Scarlett Johannson a dû renoncer à interpréter Dante Gill, un mafieux né femme des années 1970. Le film a été retardé et ne devrait finalement sortir qu’en télé.

Il faut des acteurs connus pour monter des films de cinéma sur des personnages minoritaires, surtout quand l’économie est fragile et le marché si frileux. Qui osera après ces polémiques ?

Les jeunes justiciers de l’identité s’en moquent. L’essentiel n’est pas de faire reculer les préjugés, mais de se plaindre pour exister.

Quand ils sont de bonne foi, ils vous expliquent qu’il faut « réserver » les personnages minoritaires à des acteurs « concernés » car ils ont trop peu accès aux autres rôles. C’est prendre le problème à l’envers. L’objectif est d’aller vers un cinéma où les actrices trans puissent jouer des femmes cis dans des comédies romantiques, les homosexuels des hétérosexuels sans avoir à cacher leur vie privée, et les comédiens noirs des héros classiques, comme Omar Sy dans « Lupin ».

Cette révolution en marche froisse les normatifs. Tant pis pour eux. Mais que les minoritaires n’aillent pas leur donner raison en exigeant un cinéma où chacun joue son rôle ! Les homos des homos, les trans des trans, les handicapés des handicapés… D’autant plus qu’il reste un sujet : pour les zombis et les extraterrestres, on fait comment ?

L’Assignation. Les Noirs n’existent pas Grasset, 2018.

Caroline Fourest, Marianne, 18/12/20