Fracture mentale

Qu’il est loin le temps où l’on s’inquiétait de la « fracture sociale ». Qui, d’Emmanuel Todd ou de Marcel Gauchet, l’avait vue venir en premier ? On ne sait plus. Vue d’ici, elle paraît fissure, tant le sillon s’est creusé. Entre les gagnants et les perdants, entre ceux qui bénéficient encore de la mobilité mondiale et ceux qui restent à quai, avec pour seule consolation de se replier. Tribalisation, polarisation, tensions. L’époque est à couteaux tirés.

C’est plus un canyon qu’un fossé. Il devient difficile de se parler d’une rive à l’autre de la faille. On ne vit plus dans la même réalité. On ne s’abreuve plus aux mêmes sources. Un déluge de nouvelles tourbillonnent pour confirmer nos peurs et nos biais. Il ne s’agit plus d’une simple fracture sociale, mais d’une fracture mentale, digne de la fracturation hydraulique.

L’injection continue de fluides semant l’effroi et la défiance menace de fissurer la roche de nos démocraties. Elles que l’on pensait solides comme la Terre, immortelles comme le Soleil, ne tournent plus vraiment rond.

Sur notre planète, à l’heure où nous parlons, des citoyens croient que Donald Trump a remporté l’élection présidentielle américaine, que le coronavirus a été inventé par l’industrie pharmaceutique pour nous imposer un vaccin, que les attentats ne sont qu’une diversion pour détruire nos libertés, que les masques ne protègent pas du virus et même que, d’ailleurs, ce virus n’existe pas. Comme cet Américain mort du coronavirus sans avoir voulu qu’on appelle sa famille. Il n’y croyait pas.

Ce n’est que le début. Attendez demain. Quand la crise aura mis à genoux le « monde d’après ». Quand la mobilité aura repris pour certains. Et que tant d’autres seront descendus du tourniquet.

Les confiants auront retrouvé leurs vies, rétablis, vaccinés. Parce qu’ils croient à la science, au progrès, à l’avenir. Parce qu’ils en ont un.

Les défiants n’iront pas se faire vacciner. Ils ne croient déjà plus en l’État, ni aux normes européennes, de moins en moins au progrès et à la science. Si le virus continue à frapper, ces non-vaccinés seront exclus de certaines activités, comme prendre l’avion ou tenir réunion. Leurs chances de retrouver un emploi s’épuiseront, leurs ressources aussi. Les plus doux se déconnecteront. Les plus durs se fâcheront.

Les contacts auront repris. On pourra de nouveau se parler sans masque, et même se faire la bise. Mais, entre les confiants et les défiants, la moindre interaction dégénérera en insulte, dans un climat d’extrême tension. Plus besoin de parois sanitaires. La faille se sera encore creusée et des murs se dresseront entre les deux mondes, qui s’apercevront à peine. Le jour d’après n’appartient pas aux plus forts, mais aux plus riches. Et à ceux qui s’adapteront.

Caroline Fourest, Marianne, 4/12/20