« Cancel culture » et chasses aux sorcières

La critique n’est pas le lynchage. Le lynchage n’est pas la justice. C’est bien ce que l’on reproche à la cancel culture. De jouer à la victime pour mener des chasses aux sorcières.

Où s’arrête la critique légitime et où commence la cancel culture ?

La frontière est aussi difficile à distinguer que le blanc du gris par temps de lune. Aux États-Unis, où l’expression est née, sa définition varie selon les camps. La gauche identitaire woke, à la pointe de l’ostracisation moderne, nie son existence. La droite trumpiste, qui aimerait pouvoir inciter à la haine sans être montrée du doigt, la voit partout à l’œuvre.

Le problème ne vient pas tant d’être choqué ni de critiquer, même férocement. Il commence lorsqu’on réclame la peau et la tête de quelqu’un pour des actes non avérés ou des propos nuancés, ne relevant ni de la loi ni de la haine.

AVANT LA CANCEL CULTURE…

Jadis, tout était simple. On savait distinguer la mise à l’index régressive, comme l’Église condamnant Galilée, du « name and shame » progressiste : « nommer et couvrir de honte ». Qu’il s’agisse d’une entreprise piétinant les droits de l’homme ou d’un dominant agressif. Désormais, tout se brouille.

Avec l’apparition des réseaux sociaux, les mobilisations ne sont plus des campagnes réfléchies mais des mouvements de foule. À la portée de tous, les chasses à l’homme sont sans risque pour les lapideurs, souvent anonymes, mais ravageuses pour les proies « nommées ». Terriblement inéquitable. Les pierres fusent et volent. On ne sait même plus qui a lancé la première, ni pourquoi.

Qui a voulu lapider Rihanna pour une boucle musicale reprenant vaguement une sourate du Coran ? Des intégristes ou des gamins branchés ? Contrairement à l’époque de Madonna, où la jeunesse soutenait ses clips sulfureux contre l’Église, les deux lynchent sous la même capuche.

Sur les campus américains, où le mal est très avancé, les « annulés » sont souvent des professeurs modérés ayant tenté de freiner la folie inquisitrice de leurs élèves woke.

LE LYNCHAGE

En France, où la cancel culture n’a pas bonne presse, ce sont plutôt les apprentis lyncheurs, façon « j’humilie mes collègues femmes » ou « je boycotte tous les hommes », qui perdent parfois un emploi. Peut-on vraiment parler de cancel culture dans leurs cas ? Plutôt d’arroseurs arrosés.

La cancel culture n’est pas non plus à l’œuvre lorsque l’opinion se porte au secours de victimes ayant le courage de porter plainte contre leur violeur, quitte à endurer un long et douloureux processus de justice et le contre-examen qui va avec. Il en va tout autrement lorsqu’une foule se substitue aux victimes pour désigner – à leur place – un homme à la potence, sans preuves ni plaintes, quitte à piétiner la présomption d’innocence.

La critique n’est pas le lynchage. Le lynchage n’est pas la justice. C’est bien ce que l’on reproche à la cancel culture. De jouer à la victime pour mener des chasses aux sorcières.

Caroline Fourest

15/10/2020

Marianne