Le paternalisme du « privilège blanc »

Chaque mot compte dans la lutte contre les préjugés. Parler de « privilège blanc », comme si nous étions aux Etats-Unis du temps de la ségrégation, fera glisser l’antiracisme vers l’identitarisme.

Venue manifester pour George Floyd, une lycéenne parisienne explique sa démarche : « J’utilise mon privilège blanc pour aider mes amis noirs. » Elle vient de découvrir l’horreur du racisme qui asphyxie. Elle ne sait pas encore que la condescendance étouffe aussi. Personnellement, si un hétérosexuel venait m’expliquer qu’il utilisait son « privilège » pour voler à mon secours, je lui casserais la gueule. Histoire de lui apprendre l’égalité. Notre affaire à tous.

Les insultes et les coups de botte reçus de fachos homophobes sont moins humiliants. Au moins, ils se retournent contre l’extrême droite. Déplorer le « privilège blanc » aura l’effet inverse. Un vrai carburant. Il n’est pas question de nier qu’il est plus facile d’être blanc que noir dans certains pays. Mais la faute à quoi ? Au racisme, aux discriminations, aux violences policières. Des mots qui font mal, mais visent juste.

EMBARRAS DE « PRIVILÉGIÉE »

Avec ce nouveau vocabulaire, le débat perd la tête. On en vient à déplorer des droits comme s’ils étaient des privilèges. On n’entend plus les discriminés, mais des Blancs chouiner sur le fait… qu’ils ne le sont pas !

Dans une tribune dont elle a le secret, Virginie Despentes nous confie son embarras de « privilégiée » : ne pas voir de ministres noirs (même quand ils existent), pouvoir marcher dans la rue sans être contrôlée ou être servie en terrasse… Pour l’écrivaine Tania de Montaigne, tout ce qu’elle décrit n’est pas « l’exercice d’un privilège, mais l’exercice de droits humains ». Le problème n’est pas qu’une femme blanche puisse en jouir, mais que d’autres en jouissent moins !

Ainsi pense l’antiraciste universaliste, désireux de marcher vers l’égalité. L’antiraciste identitaire rêve de revanche. Les Blancs peuvent rejoindre leurs luttes à condition de s’excuser d’être « privilégiés ». C’est encore mieux s’ils dénoncent leurs « amis blancs », pauvres ou lesbiennes, comme étant dans le déni… d’une oppression plus complexe.

Avec les identitaires, tout est simple. Par le truchement d’un raccourci grossier, les pauvres, les éborgnés des « gilets jaunes », les sans-abri et tous ceux qui vont subir la crise deviennent des « blancs privilégiés ». Aux Etats-Unis, certains culpabilisés en viennent à laver les pieds de Noirs en public pour montrer leur solidarité. Belle façon d’humilier l’antiracisme. Et plus encore de faire réélire Donald Trump.

Vous me direz que les livres sur le « privilège blanc », écrit par de riches Blanches, se vendront mieux que jamais. La facture, ce sont les discriminés qui vont la payer.

Caroline Fourest

Marianne