Le jour d’après sans culture

Le monde de demain ne sera pas la libération espérée mais une vie morne, sans parcs ni plages, sans bistrots ni théâtres. Il y a des pays où l’on vit en prenant sa voiture pour se rendre de sa maison au travail, en s’arrêtant au supermarché, pour se rassembler uniquement à l’église ou devant un match. Nous n’en sommes pas. L’âme de la France, c’est de se croiser des heures au restaurant, de s’engueuler à propos du dernier livre, de se retrouver le soir au cinéma ou au théâtre, de refaire le monde dans un troquet.

Imaginez ce que seront nos villes et nos vies lorsqu’un tiers de nos librairies et bistrots auront cédé leurs vitrines à des boutiques de vêtements ou à des enseignes que l’on trouve partout ailleurs.

PRIORITÉ ?

Paris sera défiguré en premier. Si l’Etat ne considère pas la culture comme un secteur à sauver en priorité, la vie que nous aimons ne reviendra jamais tout à fait.

Il a fallu une pétition pour retrouver notre ministre de la Culture, frappé par le virus parmi les premiers, et entendre parler d’un plan. Même notre ministre de l’Economie, que l’on sait féru de culture, considère le tourisme, l’aéronautique et l’automobile comme ses trois priorités absolues. La vie culturelle rapporte pourtant sept fois plus que le secteur automobile. En plus de nous permettre de voyager sans polluer.

Des barrières, on ne pourra pas en mettre, ni entre les comédiens qui doivent s’étreindre, ni entre les techniciens qui font corps.

Son activité sera perturbée bien au-delà de la crise du Covid. Pendant au moins deux ans. La demande est forte, mais l’offre ne suivra pas. On n’imagine pas un spectacle ou un film comme on assemble une voiture, avec des robots et des gants.

La création est un mélange, une fusion. Tourner un film, c’est une grossesse, c’est vivre enfermé dans un même plasma. Des barrières, on ne pourra pas en mettre, ni entre les comédiens qui doivent s’étreindre, ni entre les techniciens qui font corps.

Les seules mesures envisageables consistent à confiner toute l’équipe, à prendre la température de tous quand ils arrivent sur le plateau et quand ils en sortent, à isoler toute personne qui dépasserait 37,2°. Pas facile de tourner un Beineix… Toutes ces mesures n’empêcheront pas le virus de frapper. Pour que la fabrique de films puisse reprendre, il faut paradoxalement pouvoir interrompre les tournages, pendant au moins quatorze jours, voire trois semaines. Un coût inouï. Cela suppose un effort colossal. Des producteurs qui prennent une part de ce risque, des financiers du cinéma qui alimentent un fonds de solidarité, des agences de comédiens qui jonglent avec les plannings, une intermittence du spectacle qui couvre ces jours non travaillés, et bien sûr la détermination de l’Etat et le soutien des assurances.

Plus l’Etat dotera la culture d’un fonds de garantie solide, plus on pourra demander à la Fédération française des assurances, à Axa ou à Allianz, de participer à l’effort. Sans ce sursaut, massif et coordonné, notre horizon culturel restera confiné.

Caroline Fourest

Marianne