Le poison de la discorde

Par temps de pandémie, le poison de la discorde, cette infernale défiance envers toute parole officielle et toute expertise, nous intoxique plus sûrement qu’une contre-indication.

C’est un mal qu’on nous a diagnostiqué depuis longtemps. De Gaulle, qui aimait le « peuple français », le pensait par nature enclin « aux divisions et aux chimères ». A l’en croire, ce tempérament querelleur nous joue des tours depuis les Gaulois. En 2020, c’est certain, il nous affaiblit face au virus. Par temps de pandémie, le poison de la discorde, cette infernale défiance envers toute parole officielle et toute expertise, nous intoxique plus sûrement qu’une contre-indication. Il ne s’agit pas de taire l’esprit critique ni le débat démocratique au nom de l’« union nationale ». Le président de la République a beau abuser de la métaphore martiale, son gouvernement sait qu’il devra rendre des comptes. Une commission d’enquête devra examiner chaque décision, passée et récente. Il faudra déclarer publiquement qui a vidé les stocks de masques, réduit le nombre de lits, et qui a voulu transformer l’hôpital en entreprise. Tout se dira, se verra et se payera, sitôt le pire derrière nous. Mais ce n’est pas le cas. Le pire est toujours là. Il rôde et il guette. Semer la discorde revient à tirer sur l’ambulance qui arrive.

Serait-il possible, juste le temps du pire, de se parler normalement, de se critiquer poliment, par exemple de débattre calmement des avantages et des inconvénients de la chloroquine, au lieu de se postillonner dessus ? Bien sûr, le confinement nous épuise. La privation de libertés nous tape sur les nerfs. Si je me laissais aller, moi aussi, j’écrirais bien : « Vos gueules les Yakafocons ! » Mais un chroniqueur doit montrer l’exemple. Alors, je tâche de l’écrire poliment.

CE N’EST PAS SI GRAVE EN FRANCE

Contrairement à l’esprit critique, salvateur, le virus de la défiance se répand pour nous tuer. A quoi jouez-vous en faisant tourner ces vidéos complotistes grotesques où l’on voit des allumés affirmer avoir la preuve que le Covid-19 a été inventé en laboratoire et qu’un grand complot juif nous empêche d’accéder à un médicament prometteur (en cours de test accéléré et déjà prescrit) dans le but d’enrichir l’industrie pharmaceutique ? Le croyez-vous vraiment ? Si oui, vous êtes atteint d’une maladie grave. De celle qui conduit à s’injecter du Donald Trump en intraveineuse.

Avec un tel traitement, en plus du virus, nous subirions un président qui dit connerie sur connerie, mensonge sur mensonge, et qui hésite entre confisquer nos libertés, museler la presse pour de bon, et sacrifier nos vies sur l’autel de ses profits. Rassurez-vous, ce n’est pas si grave en France. Nous avons la chance d’être confinés dans un beau pays, vieillissant et malade mais debout, où les personnes en responsabilité, à l’hôpital comme dans l’administration, se démènent et prennent tous les risques pour nous sauver. C’est gentil d’applaudir à 20 heures. Ce serait magnifique d’arrêter de cracher, depuis sa fenêtre, sur tout ce qui bouge, au moins le temps de la pandémie.

Caroline Fourest

Marianne