D’irresponsables à confinés

Chez nous, en dehors d’un rassemblement évangélique, c’est notre appétit gaulois pour l’indiscipline qui risque de grossir la vague. Les médecins l’ont crié. Il est temps de confiner les cons finis !

Nous n’avons pas fini de tirer les leçons de cette crise sanitaire, la plus importante depuis un siècle. Le plus frappant est de réaliser ce troublant besoin de contacts qui nous singularise. Un fauve fuirait d’instinct ses congénères à la seconde où il reniflerait le danger. Notre espèce a joyeusement trinqué, jusqu’à la dernière minute, aux terrasses de cafés bondés, s’agglutinant pour profiter des derniers rayons de liberté. Une irresponsabilité stupéfiante.

Grandir à l’ombre des Etats providence émousse visiblement le goût pour la responsabilité. Nous nous comportons comme des enfants tant que l’Etat ne nous gronde pas. D’où cette exigence de consignes claires et même d’interdits. D’autant plus urgente que tout se joue à quelques contaminations près.

Plusieurs foyers infectieux sont partis de foules. De marchés aux animaux en Chine, de carnavals à Venise et en Allemagne, d’un pèlerinage chiite en Iran et d’un rassemblement évangélique à Mulhouse. On frémit en pensant à ce que vont coûter toutes les kermesses qui ont continué alors que le virus galopait.

En Corée du Sud, tout allait bien jusqu’au patient 31. Une fidèle de l’Eglise Shincheonji de Jésus, âgée de 61 ans et revenue de voyage, s’est baladée partout malgré la fièvre et la toux. En plus du marché et d’un buffet dans un hôtel, elle a participé à quatre célébrations. Convaincue d’être une « nation protégée par Dieu », l’Eglise a refusé de faire porter des masques pour ne pas l’offenser. Le châtiment est tombé. La secte est jugée responsable de la moitié des contaminations du pays ! La foi, très clairement, ne protège d’aucun fléau.

Pourtant aux Etats-Unis, jusqu’à ces derniers jours, des pasteurs ont convié leurs ouailles à des rassemblements pour combattre le virus par la prière. Fier de tenir le micro, un télévangéliste a postillonné qu’une église était l’« endroit le plus sûr ». On lui souhaite bien du courage quand il s’agira d’enterrer le fruit de ses gouttelettes.

Chez nous, en dehors d’un rassemblement évangélique, c’est notre appétit gaulois pour l’indiscipline qui risque de grossir la vague. Les médecins l’ont crié. Il est temps de confiner les cons finis ! C’est-à-dire tout le monde, sauf exceptions, professionnelles ou impérieuses. En théorie, on devrait conserver le droit à des balades courtes respectant la bonne distance.

L’AUTORITARISME COMME ATOUT

En pratique, le choix d’un libéralisme protecteur à la Emmanuel Macron, misant sur des interdits et sur une part de responsabilité, est apparu illisible. C’est pourtant le juste milieu entre un autoritarisme à la chinoise et le laisser-faire darwinien à la Boris Johnson. Sauf qu’en cas de crise sanitaire, c’est une main de fer qui rassure. L’autoritarisme sort gagnant du concours des systèmes politiques ayant le mieux réagi. Inquiets de la démocratie qui règne dans leur pays d’adoption, et qu’ils ont choisi pour cette raison, des Chinois de la diaspora ont couru se jeter dans les bras de leur pays d’origine pour passer la crise.

Quel autre régime que Pékin aurait réussi à réduire aussi vite un foyer infectieux ? Toutes les menaces pesant sur les libertés individuelles, celles dont s’inquiètent les ONG depuis des années, comme le fichage numérique de la population, se sont révélées être des atouts pour réduire la pandémie.

Demain, par peur d’autres virus, des citoyens céderont d’eux-mêmes leurs données privées. C’est déjà le cas. Au plus fort de l’angoisse, 50 millions de Chinois ont téléchargé l’application Alipay Health, mise au point par une filiale d’Ali-baba. On s’y connecte pour savoir si l’on risque d’être en contact avec des personnes qui présentent un danger, et l’on finit classé par couleur, du vert au rouge, selon le degré de dangerosité que l’on présente pour les autres.

Ce code couleur que l’on s’inflige pour troquer nos libertés contre une protection, c’est l’avenir qui nous attend. Il y a quelques jours, sans faire de bruit, la 5G de Huawei a été autorisée en France (hors zones sensibles). Outre qu’elle permettra au groupe chinois de nous tracer, chacun de nos trajets ainsi que nos données pourraient devenir publics, consultables par tous, pour des raisons de sécurité ou de curiosité.

Le jour d’après le pic, comme après la vague des attentats, nos derniers arpents d’intimité auront fondu. Autant dire qu’une fois sortis de ce confinement nécessaire, sains et saufs grâce à la discipline, il nous faudra retrouver le goût turbulent pour la liberté

Caroline Fourest

Marianne