Caroline Fourest : « Je ne suis pas sûre que Monsieur Taché ait lu mon livre » « Je ne suis pas sûre que Monsieur Taché ait lu mon livre »

L’Express, Thomas Mahler, 
La journaliste et réalisatrice française Caroline Fourest, le 21 septembre 2019 lors du festival du film de Gouna en Egypte.

La journaliste et réalisatrice française Caroline Fourest, le 21 septembre 2019 lors du festival du film de Gouna en Egypte.

afp.com/Ammar Abd Rabbo

L’auteure de « Génération offensée » répond avec virulence au député LREM Aurélien Taché, qui l’a accusée d’entretenir une « position réactionnaire ».

Dans les meilleures ventes en librairies, Génération offensée (Grasset) est aussi l’essai qui suscite le plus de débats en ce moment. Féministe universaliste et figure de la gauche républicaine, Caroline Fourest y déplore que la jeunesse, qui en mai 68 ne rêvait que d’un monde où il serait « interdit d’interdire », privilégie aujourd’hui la censure et la culture de l’offense. Une position qui a fait bondir le député Aurélien Taché, représentant l’aile gauche de LREM. « Caroline Fourest dit que cette jeunesse ne rêve que d’interdire, alors qu’elle ne rêve en fait que de tout dire. Valoriser les combats de la jeunesse de mai 1968 et dire que celle d’aujourd’hui n’a rien compris est une position réactionnaire » a réagi l’élu du Val-d’Oise dans l’Express. Nous donnons ce mercredi la parole à Caroline Fourest qui lui répond vigoureusement. La journaliste commente aussi l’affaire Woody Allen qui semble lui donner raison sur les périls grandissants de la « police de culture »… Entretien.

L’Express : Dans un entretien accordé à l’Express, Aurélien Taché a qualifié votre position de « réactionnaire », du fait que votre livre reproche aux jeunes générations de préférer l’interdiction à la liberté d’expression. Quelle est votre réaction?

Caroline Fourest : C’est amusant comme renversement. Surtout venant d’un député de la République en Marche ayant une grille de lecture libérale à l’anglo-saxonne et soutenant le retour du religieux comme émancipateur. En ce qui me concerne, je me bats pour l’égalité des droits, en plaidant pour que l’égalité progresse sans marcher sur les libertés. Cela me paraît plus fidèle à la gauche, républicaine, libertaire ou simplement universaliste.

Je sais bien qu’un député n’est pas tenu d’être rigoureux dans le choix de ses mots, mais ce procédé de disqualification n’aide pas à mener un débat intellectuel sur ces lignes de fracture. Je ne suis pas sûre que Monsieur Taché ait lu mon livre. Moi, j’ai lu plusieurs de ses tweets. Notamment ceux insistant pour traiter de « réactionnaire » ou d’extrême droite à peu près toute personne défendant la laïcité. Je crains que cela situe sa mise à l’index.

« En 2019, pour défendre le port du voile, il jugeait utile de dresser un parallèle entre voile islamique et serre-tête »

Il vous reproche aussi de favoriser la lutte féministe à celle contre le racisme. « Quand la jeunesse dénonce le racisme dont elle peut faire l’objet, on la dit offensée et on se cache derrière l’universalisme pour le nier » explique-t-il, précisant « qu’on doit pouvoir soutenir la pensée décoloniale sans être taxée d’indigénisme »…

Je soutiens évidemment ces deux luttes. Ce sont les intersectionnels et ce type de propos qui cherchent à faire passer la lutte antiraciste sur le dos du féminisme par anti-universalisme. Venant des combats LGBT et ayant moi-même été taxée de « communautariste » quand je réclamais seulement le droit à l’égalité, je suis bien placée pour savoir qu’il existe une vision normative et restreinte de l’universel. Je connais ce travers. J’essaie justement de proposer une pensée alternative qui regarde en face les discriminations pour les combattre, tout en refusant de s’enfermer dans la concurrence identitaire pour viser un monde où les minorités peuvent s’autodéterminer au lieu d’être assignées.

Lutter contre les stéréotypes issus de l’imaginaire colonial permet d’aller vers l’universel. C’est pourquoi je déplore qu’on cherche à empêcher des pièces ou des exhibitions, comme Exhibit B ou Kanata, qui traitent du racisme ou du massacre des autochtones au Canada, juste parce qu’ils sont mis en scène par des blancs antiracistes. Cette vision assignée de l’art ridiculise l’antiracisme, favorise la censure et la concurrence identitaire. Or hélas, le procès en « appropriation culturelle », et même l’anti-universalisme affiché, est devenu le mantra des professeurs de cultural studies et des théoriciens de la pensée décoloniale. Sans parler des excès, carrément intégristes et pour le coup « réactionnaires », des Indigènes de la République, si actifs au sein de cette mouvance.

Aurélien Taché assure aussi que « contrairement à ce que pense Caroline Fourest, les questions religieuses ne sont pas forcément aliénantes ».

Je n’ai jamais écrit ou dit que le religieux était forcément aliénant. Je rappelle que je travaille sur l’intégrisme. Monsieur Taché, à l’inverse, semble nier la forme traditionnaliste et fondamentaliste de ce retour de l’identité religieuse. En 2019, pour défendre le port du voile, il jugeait utile de dresser un parallèle entre voile islamique et serre-tête… Je sais bien qu’il est très à la mode de se revendiquer du féminisme pour réclamer le port du voile, défendre les proxénètes ou les agresseurs sexuels, mais je crains qu’on ne puisse aller trop loin dans le relativisme sans tomber dans l’insignifiant au service de l’antiféminisme.

Contrairement à vous, il ne condamne pas les actions menées par des groupuscules d’étudiants contre des conférences de François Hollande ou Sylviane Agacinksi : « Quand j’étais à l’UNEF, j’ai participé il y a quelques années à des actions de blocage pour que Marine Le Pen ne rentre pas à l’université Dauphine. Quelle est la différence ? A l’époque, toute la gauche applaudissait parce que l’on était contre le Front national. Alors qu’aujourd’hui, quand des étudiants pointent les dérives d’une certaine gauche, qui peut devenir réactionnaire au nom d’un universalisme dévoyé, ça irrite »….

Si on ne voit ni la différence entre un voile et un serre-tête, ni entre François Hollande et Marine Le Pen, je ne vois que deux options. Soit on est animé par un opportunisme forcené, prêt à dire n’importe quoi pour plaire à un certain électorat. Soit on souffre d’un grave déficit de précision et d’attention… En l’occurrence, je considère que l’université ne devrait pas servir de tribune pour des extrémistes, haineux ou complotistes. Ils ont déjà l’arène politique et internet. En revanche, à partir du moment où un conférencier présente un point de vue modéré et articulé, je ne vois aucune raison d’empêcher la pluralité des opinions s’exprimer. Donc oui, il est assez grave de déchirer les livres de François Hollande et de l’empêcher de s’exprimer comme s’il était Hitler.

Pourquoi compter les Noirs dans la salle et ne pas voir que les talents issus de la diversité sont célébrés aux Césars depuis des années?

Comment avez-vous vécu la tumultueuse cérémonie des Césars? Est-ce selon vous une juste mise en avant des violences faites aux femmes à travers le cas de Roman Polanski ou un lynchage gênant d’un grand cinéaste, quoiqu’on pense de l’homme?

J’aurais préféré que l’on mette en cause tous les réalisateurs ayant commis des actes masculinistes, mais je comprends que le fait de récompenser Roman Polanski comme réalisateur pour la cinquième fois puisse être vécue comme une gifle après #MeToo. Et je comprends qu’Adèle Haenel ait quitté la salle. Moins le discours d’Aïssa Maga, non pas parce que le combat contre le racisme m’intéresse moins comme essaie de le faire croire monsieur Taché, qui ne réfléchit comme la « Génération offensée » qu’en termes d’identité, mais parce que son propos m’a semblé décalé. Pourquoi compter les Noirs dans cette salle et refuser de voir que les talents issus de la diversité sont célébrés sur la scène des César depuis des années ? Des films comme Les Misérables ont même tout raflé et dominé le cinéma français toute l’année. Est-ce vraiment l’année où se montrer si en colère ? J’aurais réagi pareil si une actrice lesbienne s’était mise à compter les homos dans la salle, à dire que le cinéma français ne faisait pas assez de place aux homos (ce qui est faux) l’année où Portrait d’une jeune fille en feu aurait tout raflé. Il se trouve que Les Misérables ou Atlantique ont été récompensés, comme de nombreux autres films sur l’immigration ou la banlieue depuis des années, mais qu’en revanche de nombreux films mettant en scène des personnages féminins ou exprimant des sensibilités féministes ont été clairement méprisés et invisibilisés. C’est un fait. Les votants des César (à 65% masculins) ont moins de problèmes à célébrer la diversité qu’à se défaire du prisme masculin. Dans d’autres lieux, c’est l’inverse. Si on veut vraiment faire avancer l’égalité, on pointe là où les préjugés coincent vraiment, au lieu de réclamer des places pour soi quoi qu’il arrive.

Que pensez-vous de la décision d’Hachette de ne pas publier les Mémoires de Woody Allen?

Il aurait fallu demander aux salariés qui ont protesté de lire ces Mémoires avant d’exiger leur retrait. Il faut aussi lire le témoignage, glaçant, du frère de Dylan Farrow qui dit avoir été agressée par Woody Allen. Dans ce cas, l’accusation ne repose que sur un témoignage, un signalement qui intervient dans un contexte familial très particulier, pendant une séparation très douloureuse. La justice elle-même a estimé qu’il ne permettait pas d’ouvrir un procès. En plus, il ne s’agit pas de récompenser Woody Allen, mais de le laisser publier ses Mémoires, où il donne sa version après avoir été jugé en place publique. C’est une double peine qui tourne à la police de culture. Je comprends l’émotion de Ronan Farrow que j’estime par ailleurs, je comprends qu’il ait voulu quitter sa maison d’édition si elle éditait des Mémoires traitant sa soeur de menteuse, mais il aurait été plus judicieux de porter plainte en diffamation. Tout récemment, Tariq Ramadan a publié un livre pour traiter ses accusatrices de menteuses. Sa défense est pathétique, mais il a bien le droit de donner sa version si un éditeur juge qu’elle présente le moindre intérêt. Henda Ayari s’est sentie doublement salie. Et je le comprends parfaitement, mais elle a le droit de porter plainte en diffamation et elle l’a fait.

Après Virginie Despentes qui a établi un parallèle entre l’affaire Polanski et la réforme des retraites, la marche du 8 mars a été émaillée de slogans « contre le patriarcat et le 49.3 ». Faut-il faire un lien entre féminisme et lutte contre la réforme contre les retraites, au risque de fortement polariser le combat féministe?

Il y a toujours eu des militantes désireuses de mettre le féminisme à la remorque du combat gauchiste. Généralement, elles finissent par réaliser que le combat féministe est en réalité bien plus large. Je comprends qu’on veuille mener de front le combat contre le sexisme et contre l’injustice sociale ou les violences policières. Mais si c’est pour nous expliquer qu’il ne faut dénoncer le sexisme que lorsqu’il vient de réalisateurs blancs ou de policiers blancs, en confondant dans une même tribune le gouvernement et les intermittents du spectacle qui ont voté pour Polanski, je crains qu’on ne perde de vue le féminisme. Le sexisme existe dans tous les milieux, dans toutes les cultures, dans toutes les religions et dans toutes les classes sociales. Le féminisme universaliste veut l’égalité partout.