AJ+ ou l’humour qatari

Certains ont cru à une parodie. Une sorte de Gorafi moquant les pourfendeurs de l' »appropriation culturelle ». Mais non. La vidéo d’AJ+ est authentique. La journaliste qui s’élance dans un réquisitoire ubuesque contre « Miley Cyrus qui twerke », « Kylie Jenner qui porte des tresses », « Stella McCartney qui fait de la mode wax » ou encore « McDo qui vend des kebabs » existe vraiment. Elle interroge la jeunesse de France : « Vous trouvez ça cool ou ça vous révolte ? »

On imagine la stupéfaction de l’internaute qui se pose la question pour la première fois. Il pensait que la planète brûlait, que ses animaux disparaissaient, que Trump possédait le bouton nucléaire, que des milliers de civils mouraient en Syrie, qu’on enfermait des Ouïgours dans des camps, qu’on s’apprêtait à voter une loi authentiquement raciste envers les musulmans en Inde… Et voilà qu’il découvre le pot aux roses, la quintessence du mal : McDo vend des kebabs !

Mais bon sang, c’est quoi l' »appropriation culturelle » et « pourquoi c’est grave pour certain.e.s ? », nous demande la journaliste. La définition arrive : « L’appropriation culturelle, c’est quand une culture dominante, en l’occurrence occidentale, s’approprie les codes esthétiques d’une culture dominée, donc issue soit des pays anciennement colonisés ou alors des minorités opprimées. »

Quelques minutes plus loin, AJ+ prévient quand même que tout dépend de l’« intention ». Mais, contrairement à la définition précise que donne l’Oxford English Dictionary de l’appropriation culturelle, sa journaliste ne cible pas uniquement les emprunts relevant d’une volonté d’exploiter ou de piller, comme la commercialisation de motifs ethniques sans associer les communautés concernées.

Sa version, délibérément extensive, s’étend à des clins d’œil innocents relevant de l’hommage culturel, comme s’inspirer des musiques du monde ou se tresser des dreadlocks. Une « offense », selon la cofondatrice des SciencesCurls, une association d’étudiantes de Sciences Po qui défend le monopole des « cheveux texturés ». Eh oui, il n’y a pas qu’à l’Unef de la Sorbonne qu’on perd la tête. Une partie du monde estudiantin semble convaincue de mener des combats dignes des porteurs de valises en ferraillant contre les coupes afros.

L’inénarrable sociologue des indigènes de la République, Nacira Guénif-Souilamas, les y encourage. A l’entendre, l’appropriation culturelle est une « spoliation », un « abus de pouvoir », voire la « poursuite de la colonisation ». Encore quelques années à tout relativiser et le Parti des indigènes de la République réussira à convaincre ce pays – mieux que les anciens de l’OAS – que la colonisation n’était qu’une simple entreprise commerciale. Puisque vendre des kebabs, c’est coloniser. Tout est à l’avenant sur AJ+. Une filiale de la chaîne de propagande d’Etat qatarie Al-Jazira, censée traiter (ne riez pas) l’actualité de façon « inclusive ». En pratique, elle permet de pousser la jeunesse dans les bras fréristes – que finance le Qatar – en soufflant l’idée que le racisme vient surtout d’Occident.

C’est d’ailleurs l’un des miracles de cette grille de lecture niant les véritables rapports de domination et de pouvoir au profit d’une obsession xénophobe pour les échanges culturels. Doha se retrouve du côté du pot de terre ! Et les sectaires, du côté des damnés de la terre. Autant dire qu’AJ+ préfère se moquer du pinkwashing e n Israël que de l’interdiction de l’homosexualité au Qatar. Ne parlons pas du racisme et du sexisme liés à la montée de l’intégrisme. La chaîne a bien couvert les plaintes contre Harvey Weinstein, mais pas celles contre Tariq Ramadan. Ah si pardon… pour donner la parole au comité de soutien du présumé violeur.

Il faut dire que la journaliste-productrice d’AJ+, Yasmina Bennani, en veut surtout au « féminisme blanc » et à Charlie Hebdo, à côté de qui, écrit-elle,« Marine Le Pen, c’est Martin Luther King ». Avec un flair pareil, elle a bien raison de traquer plutôt l' »appropriation culturelle » que le racisme. Elle risquerait de devoir se boucher le nez en relisant ses propres tweets. Comme ce message à l’intention de l’équipe de football marocaine après son élimination de la Coupe du monde en 2018 : « Et oui avoir un entraîneur blanc ça ne fait pas gagner espèces de colonisés de Marocains. [sic]«  Sans doute un effet de la mondialisation. A moins qu’il ne s’agisse d’un emprunt, bien imité, au mépris culturel.

Caroline Fourest

Marianne