Les zones grises de Weinstein à Ramadan

Aussi crûment que la lumière blafarde, l’affaire Weinstein et, plus près de nous, l’affaire Ramadan n’ont pas fini de nous enseigner, par leurs détails sordides, toutes les nuances de gris qui séparent le consentement du non-consentement.

Le nombre de victimes potentielles, le machiavélisme des modes opératoires, le temps qu’il aura fallu pour déchirer le silence, tout cela impressionne. Et pourtant, même dans leur cas, il ne sera pas facile de les condamner.

En cas de procès pour viol, il y a toujours une erreur, un oubli, une confusion, un déni pouvant servir à discréditer la victime et à sauver l’accusé. En l’absence de témoins, au moindre doute, un tribunal estime qu’il vaut mieux libérer un coupable que prendre le risque de condamner un innocent.

En France, seulement un dixième des plaintes pour viol aboutissent à une condamnation. Une affaire sur dix ! Si vous êtes un présumé violeur mais que vous avez les moyens de vous payer des as du barreau, vous avez de sérieuses chances de faire partie des 90 % qui s’en tirent.

Harvey Weinstein est accusé de harcèlement ou d’agressions sexuelles par plus de 80 femmes. Il n’est inculpé que pour deux plaintes. Tariq Ramadan est accusé par un nombre impressionnant de femmes en « off » le courage d’aller devant la justice.

Une aux Etats-Unis, une autre en Suisse et quatre en France. Jusqu’à la dernière plainte française, toute récente, il pensait pouvoir s’en sortir.

Sa dernière accusatrice, une ancienne journaliste radio d’une cinquantaine d’années, raconte une scène de viol d’une clarté rare. Un véritable guet-apens suivi d’un viol en réunion et d’une tentative d’intimidation toute récente qui l’a décidée à sortir de son silence. Elle porte plainte en gardant l’anonymat. Ce que permet la procédure. On la comprend.

Qu’attendent les autres ? Le sort des premières plaignantes, mises en pièces par les avocats de Tariq Ramadan et leurs fans, les a dissuadées. Après avoir menti et nié toute relation sexuelle avec Henda Ayari et « Chrystelle », Tariq Ramadan a fini par reconnaître les faits, avant de changer de stratégie. Désormais, il plaide des relations consenties en mode « dominant/dominé ». Au procès, ses avocats étaleront les SMS prouvant qu’elles ne pouvaient ignorer à qui elles avaient affaire, qu’il ne cachait rien de ses désirs violents. Une stratégie qui s’effondre en regard de l’ensemble des plaintes et des récits, traçant le portrait glaçant d’un prédateur pathologique.

Si une femme sort brisée d’un acte sexuel au point d’en souffrir physiquement et moralement dix ans plus tard, c’est bien que son consentement a été massacré

La violence décrite par Henda et « Chrystelle » dépasse – de très loin – le cadre de simples relations sadomasochistes. Ces pratiques comportent d’ailleurs des règles extrêmement strictes de consentement. Nous parlons d’un théâtre codifié, où le dominant ne peut jamais dicter ses règles. Seul le soumis peut exiger ce qu’on va lui faire. Il doit pouvoir sortir du jeu à tout moment – son consentement initial n’étant pas un chèque en blanc, mais un contrat continu, qu’il peut rompre.

Si une femme n’a pas explicitement donné son accord pour être brutalisée, si elle s’est juste laissé manipuler, si elle sort brisée d’un acte sexuel au point d’en souffrir physiquement et moralement dix ans plus tard, c’est bien que son consentement a été massacré. C’est encore plus vrai lorsqu’il s’agit d’une femme sous emprise, religieuse ou professionnelle, qui a subi des actes d’humiliation et de torture de la part d’un homme de pouvoir.

Les victimes de Tariq Ramadan ont parfois continué à le fréquenter après ce qu’elles appellent « la pire nuit de [leur] vie » . C’est aussi le cas des victimes de Weinstein. Elles ont continué à sourire quand elles le croisaient dans des soirées, par peur de voir leur carrière brisée. Loin de prouver leur insincérité, cette soumission démontre la violence de l’emprise.

On le comprend grâce à l’excellent documentaire réalisé par Ursula Macfarlane l’Intouchable Harvey Weinstein, actuellement au cinéma. Ses proies racontent la sidération, le choix du moindre mal devant lequel elles ont été placées, la haine de soi qui s’ensuit et les ronge encore.

Le langage de leurs corps, après des années, transpire de vérité. Il en dit plus long sur l’acidité du viol, sa violence et ses effets pervers que tous les procès. Pourtant, c’est aux juges de trancher. Comme société, nous devons parler de ces zones grises. Jusqu’à ce que chacun et chacune apprennent à les reconnaître, et à les respecter.

Caroline Fourest
Marianne
31/8/19