Un flingue sur la tempe de l’Amérique

Tant qu’un Etat ne prendra pas ses responsabilités – enfermant les sites qui incitent au meurtre et en empêchant les violents de s’acheter des armes -, les tueries continueront, à un rythme effrayant. Au nom d’une liberté qui menace la démocratie. Un droit au flingue qui tourne au suicide d’une nation. »

Que disait Trump, déjà ? Que, s’il avait été au Bataclan, il n’y aurait pas eu de massacre. En bon cow-boy toujours armé, il aurait ouvert le feu avec son pétard. Les armes à feu sauveraient le monde des fusillades ! Il l’avait même tweeté : « N’est-ce pas étrange que la tragédie ait eu lieu à Paris, dans un pays où la législation est la plus dure contre le port d’armes ? »

Ah, si, c’est étrange. Ce qui l’est moins, c’est qu’un pays comme les États-Unis, où n’importe qui peut acheter un fusil d’assaut, en soit à sa 297 tuerie de masse et à 348 morts par balle depuis le début de l’année. Une vraie pandémie.

LES ARMES À FEU EN QUESTION

Le taux de mort par balle est 16 fois plus élevé qu’en France, malgré la guerre avec l’État islamique. Chez nous, l’essentiel des victimes est dû aux attentats djihadistes. Chez eux, l’attentat « alla hua kbar » n’est qu’une rafale exotique, parmi des dizaines d’attentats dû au terrorisme blanc et domestique.

Depuis son élection, Trump ne s’en est guère inquiété. Il a même longtemps considéré que les terroristes blancs n’étaient que des « paumés », qu’il y avait aussi de « braves gens » dans leur camp. Quant aux armes à feu, elles n’étaient pas le problème, mais la solution. En 2018, devant ses fans de la National Rifle Association, il a réitéré ses propos sur l’attentat du Bataclan : « Si une personne avait eu une arme de l’autre côté, le bilan aurait très bien pu être complètement différent. » Un cynisme qui a écœuré les familles des victimes.

Le ton change légèrement depuis l’attentat d’El Paso. Ces dernières années, l’Amérique enchaîne les tueries clairement racistes. Il ne s’agit plus d’adolescents déséquilibrés ou de « paumés » pétant un plomb. Mais d’apprentis terroristes comparables à ceux de Daech, la logistique en moins. Le pseudo-califat contrôlait un territoire, avait des moyens et un département dédié aux attentats et à leur perpétuation. Le pays de la suprématie blanche n’existe pas. Il ne comporte aucune chaîne de commandement capable d’organiser des cellules et de choisir leurs cibles. En revanche, ses « loups » solitaires s’auto-allument de la même manière.

Certains sont clairement tarés, déséquilibrés, mais pas tous. Ils agissent d’eux-mêmes, mais leur violence est orientée ou décuplée par la propagande sur Internet. Elle passe plus facilement de la violence verbale à la violence physique grâce à la libre circulation des armes.

EL PASO ET CHRISTCHURCH

Le bilan est si lourd que même les conservateurs américains sont obligés d’ouvrir les yeux. Les républicains redoutent toujours autant le très puissant lobby des armes. Mais certains cheminent vers l’idée d’interdire au moins les fusils-mitrailleurs, l’arme préférée des terroristes, intérieurs ou extérieurs. Après El Paso, le très trumpiste New York Post titrait : « Banissons les armes de guerre ». Le président américain, qui ne pense qu’à construire un mur contre les Mexicains, a dû se mordre la langue. Dans une déclaration, il a enfin condamné le racisme et le suprémacisme blanc d’une « seule voix ». Pas question de réguler les armes à feu : « C’est la santé mentale des personnes qui entraîne ces attaques, ce n’est pas les armes elles-mêmes qui sont en cause. » Il envisage seulement de restreindre le droit de posséder une arme en cas de maladie mentale. Une décision d’Obama annulée sitôt Trump arrivé à la Maison-Blanche !

Du bout de la langue, le président américain reconnaît le « péril d’Internet » et pointe ces « jeux vidéo » pouvant créer une « culture qui célèbre la violence ». Un écran de fumée, à la limite du clin d’œil aux familles chrétiennes quand il ajoute qu’il vaut mieux célébrer « la vie ». En vérité, son administration s’oppose de toutes ses forces à la régulation de l’incitation à la haine et au processus de Christchurch visant à responsabiliser les géants du Web. Pendant ce temps, les tueries continuent. Le forum 8chan, où s’excitent mutuellement tous les nazis du globe, est toujours en ligne, malgré le hacking de quelques justiciers.

Tant qu’un Etat ne prendra pas ses responsabilités – enfermant les sites qui incitent au meurtre et en empêchant les violents de s’acheter des armes -, les tueries continueront, à un rythme effrayant. Au nom d’une liberté qui menace la démocratie. Un droit au flingue qui tourne au suicide d’une nation.

Caroline Fourest
Marianne
10/8/19