Si Poutine réprimait des gilets jaunes

Quand un « gilet jaune » est interpellé en France, Russia Today se précipite sur le front, casque vissé sur la tête, pour tendre le micro à ceux qui crient à la « dictature ». Bizarrement, les manifestations à Moscou les émeuvent moins, malgré le nombre d’arrestations. Plus de 1 000. L’actualité devrait faire la une. Elle est renvoyée aux marges. Une des photos choisie pour illustrer les arrestations montre un manifestant, le visage défiguré par la colère, entre deux policiers très calmes. Les vidéos où on les voit matraquer de jeunes pacifistes sont pudiquement laissées de côté.

Le titre insiste sur le fait que ces arrestations ont eu lieu lors d’une « manifestation non autorisée ». Comment faire autrement quand on ne vous autorise pas à descendre dans la rue ? Il ne s’agit pas d’une énième manifestation tournant à l’émeute et à la casse pour réclamer la suppression de taxes déjà supprimées. Des jeunes protestaient pacifiquement contre l’invalidation de candidats à la mairie de Moscou. Le comité électoral a changé à la dernière minute les règles pour se présenter. Alors qu’ils ont réussi à réunir malgré tout le bon nombre de signatures, le comité a prétexté (ou ajouté ?) des ratures pour invalider leur candidature et les rayer des listes !

Le principal opposant, Alexeï Navalny – dont les films sur le patrimoine accumulé par l’entourage de Poutine révoltent de plus en plus de jeunes -, a appelé à manifester. Il a été arrêté. Et présente depuis, très bizarrement, tous les signes d’un empoisonnement.

Au lieu de rappeler ce contexte, Russia Today France a imaginé ce titre tout en subtilité : « L’opposant Alexeï Navalny transféré à l’hôpital après une importante réaction allergique ». Quelques heures après avoir été mis en prison, le haut de son corps s’est couvert de taches rouges. Un œil est atteint. Le site de propagande se contente de préciser que l’entourage de l’opposant trouve cela « bizarre ». Sans détailler les raisons, pourtant nombreuses, pouvant expliquer ce soupçon.

Navalny a déjà été victime d’une attaque chimique. Les médecins eux-mêmes trouvent « bizarre » de ne pas avoir été autorisés à l’examiner davantage. Enfin et surtout, cette éruption, spectaculaire, intervient en prison, après des dizaines d’empoisonnements « très bizarres » ayant frappé les opposants du Kremlin.

On se souvient du beau visage soudainement grêlé et défiguré de Viktor Iouchtchenko lors de la campagne présidentielle ukrainienne de 2004. Le candidat de la « révolution orange » s’apprêtait à voler la victoire du candidat autoritaire de Poutine. Les médecins l’ont sauvé in extremis de ce qui ressemble fort à un empoisonnement à la dioxine.

Une substance que les Russes savent tout particulièrement bien manier. Il en existe d’autres : le polonium ou le Novitchok, un poison innervant mis au point pendant la guerre froide.

Dans son livre le Temps des assassins, Alexandre Litvinenko, un ancien du FSB, explique que le laboratoire des poisons du Kremlin a été réactivé dans les années 90, en vue d’intimider ou d’éliminer des opposants. L’auteur de cette alerte sera hospitalisé quelques années après, à la suite d’une rencontre avec deux anciens agents russes à Londres. Un empoisonnement fulgurant l’emporte en quelques jours. L’image de son agonie sur son lit d’hôpital, chauve et affaibli, fera le tour du monde.

C’est aussi en Angleterre que l’ex-agent double Sergueï Skripal et sa fille seront victimes d’une « étrange » exposition au Novitchok. Parfois, l’intimidation se montre moins subtile. Des tueurs du Caucase se chargent de flinguer. Comme pour Anna Politkovskaïa, qui enquêtait sur les sales guerres et la corruption de Poutine, ou Boris Nemtsov, abattu au cœur de Moscou.

Voilà le visage gracieux du régime qui dicte la ligne de Russia Today.
Qu’une oligarchie autoritaire nous donne des leçons de démocratie
sociale fait sourire. Que des manifestants français sincères tombent
dans le panneau désespère. Si les manifestants russes portaient des
gilets jaunes, ils hurleraient. Si Eric Drouet avait été empoisonné en
prison, ils comprendraient peut-être enfin… la différence entre une
démocratie et une dictature.

Caroline Fourest
Marianne

2/8/19