Sinistre affaire Epstein

L’affaire Weinstein a décillé les regards et fait vaciller le monde. L’affaire Epstein aura des conséquences politiques sismiques. Sordide, elle ne serait pas à la une de tous les médias si la vague #MeToo n’avait pas libéré la parole.

Arrêté à son retour de Paris, le milliardaire risque quarante-cinq ans de prison pour « exploitation sexuelle et conspiration liée à une exploitation sexuelle » sur une quinzaine de mineures. Un scandale révélé par une journaliste du Miami Herald, Julie K. Brown, qui a courageusement levé le voile sur ce trafic ayant duré des années, en toute impunité, pour fournir de hautes personnalités.

Sur le papier, l’affaire ressemble à une mauvaise rumeur, à l’une de ces fables complotistes prêtant des orgies pédophiles aux notables. On se souvient du « Pizzagate », ce prétendu réseau secret destiné à régaler Hillary Clinton dans la cave d’une pizzéria… Obsédés, les médias d’extrême droite américains tentent de faire croire que l’affaire Epstein embarrasse le « Clan Clinton ». Bill Clinton connaît le financier. Il a effectué plusieurs voyages dans son jet, sinistrement baptisé le « Lolita Express ». Cette fois, pourtant, c’est bien Donald Trump qui se trouve au cœur du scandale.

Le président américain est très sérieusement soupçonné d’avoir bénéficié d’orgies qu’organisait le milliardaire dans ses nombreuses villas, ou sur son île privée, à l’abri des regards. D’après Business Insider, lors d’une soirée de 1992 organisée au domicile de Trump, les deux hommes, le financier et le futur président, se seraient partagé la compagnie de 28 jeunes femmes, en compétition pour poser dans un calendrier.

Le président américain est si verni qu’il pense pouvoir tout se permettre.

Douteux quand on sait que ces jeunes invitées, souvent pauvres, abusées ou délaissées par leurs familles, parfois sans abri, étaient avant tout recrutées pour servir d’esclaves sexuelles. Leurs témoignages se recoupent. La première fois, elles se voyaient proposer de faire un massage, en échange de 200 dollars, par des jeunes de leur âge : « Va voir Jeffrey [Epstein], il m’a aidée. » On leur donnait rendez-vous dans sa villa cossue de Palm Beach, de New York ou d’ailleurs. L’homme s’étendait sur la table de massage puis se tournait, leur demandait de se déshabiller, se masturbait et parfois les violait. Traumatisées et sans ressources, la plupart des adolescentes – âgées de 14 à 16 ans et parfois moins – entraient dans un cercle infernal, où elles ne pensaient qu’à se détruire par peur d’être broyées si elles parlaient. Jeffrey Epstein les partageait, les faisaient tourner, lors de soirées où participaient des politiques, des hommes d’affaires, des universitaires, des acteurs comme Kevin Spacey ou des têtes couronnées comme le duc d’York (d’après les participantes).

Plusieurs filles abusées ont fini par porter plainte. Il y a dix ans, des policiers ont retrouvé 16 victimes prêtes à parler. La suite donnée à leur enquête reste la plus grande déception de leur carrière. Au lieu d’aller en prison pour le restant de ses jours pour « trafic et viols sur mineures », Epstein s’en est sorti en faisant treize mois pour « prostitution ». Et encore, le procureur de Floride l’a autorisé à sortir – six jours sur sept – pour aller travailler dans l’un de ses bureaux aménagé juste à côté !

Ce deal improbable, on le doit à Alexandre Da Costa, nommé depuis secrétaire d’Etat au Travail par Donald Trump. Malgré ses dénégations, des échanges entre lui et les avocats du milliardaire, révélés par la presse, montre qu’il s’est démené pour lui éviter le pire, et même pour le protéger du scandale médiatique. Le ministre a fini par démissionner. Un geste que Donald Trump a publiquement regretté. Il ne tarit pas d’éloges à son sujet.

Le président américain est si verni qu’il pense pouvoir tout se permettre. N’est-il pas à la Maison-Blanche malgré de multiples plaintes pour agression sexuelle ? Insensible, le public de Trump semble tout lui pardonner. Pourtant, il y a toujours un jour où la jauge bascule. Le Front national n’a jamais souffert des révélations concernant ses malversations, jusqu’à l’affaire Fillon, jusqu’à ce que la rage contre ces pratiques gagne son électorat. Dans le cas de Donald Trump, l’affaire Epstein sera peut-être la goutte d’eau. Celle qui montrera à son public qu’il n’est pas un candidat hors système. Mais le plus dégoûtant, le plus abusif des puissants.

Caroline Fourest
Marianne

19/7/19