La chute du calife d’Istanbul

Vingt-cinq ans que les islamistes régnaient sur cette ville. C’est à Istanbul, où il a commencé par se faire élire maire, qu’Erdogan a bâti son réseau lui permettant de conquérir la présidence. A l’époque, tout le monde le percevait comme un espoir. Il a séduit les Kurdes en leur promettant de ne pas les assimiler aussi durement que le faisaient les kémalistes. Son principal allié, un homme d’affaires
islamiste nommé Fethullah Gülen, ouvrait à tour de bras des écoles religieuses où leurs enfants pouvaient parler leur langue, contrairement aux écoles publiques de la République laïque. Après des années d’autoritarisme, les islamistes turcs passaient pour le nec plus ultra de la démocratisation.

Certes, dès 1994, comme maire, ses premières mesures consistaient à chasser l’alcool des kiosques, ces petits cafés-restaurants, et des parcs. Certes, comme président, il ne rêvait que de modifier la Constitution laïque. Certes, sa langue fourchait souvent quand il parlait d’Israël. Mais la croissance était là. On faisait de bonnes affaires avec la Turquie. Et tout le monde voulait croire que le président turc trouverait un compromis entre modernité et islamité d’Etat. Une illusion.

Comme à leur habitude, les Américains y ont cru, jusqu’à tout récemment. En France, alors même que le président turc envoyait des signaux de plus en plus inquiétants, des éditorialistes nous promettaient que l’AKP évoluerait vers une version musulmane de la démocratie chrétienne. On nous sommait de les nommer pudiquement « islamistes modérés ». Comme si restaurer le califat, ce qui a toujours été le rêve d’Erdogan, pouvait être joyeux.

Est arrivé ce qui devait arriver. Les angéliques avaient tort. Ceux qui prennent les intégristes au sérieux avaient raison. Le printemps
turc n’a jamais eu lieu. Sauf peut-être place Taksim, où le pouvoir voulait raser des arbres pour construire une mosquée. La jeunesse et les modernistes turcs y ont manifesté pendant des semaines, avant d’être
durement réprimés par la police. Ce n’était ni le début ni la fin de la mise au pas.

Après avoir jeté la plupart des militaires kémalistes en prison en inventant un complot, le président turc a sauté sur l’occasion d’un coup d’Etat raté pour décapiter tous
ses opposants. L’ancien allié, Fethullah Gülen, vit réfugié aux Etats-Unis. Ses écoles ont été nationalisées. Ses partisans sont traqués et jetés dans des geôles… gorgées d’au moins 15 000 prisonniers politiques ! Des militaires, mais aussi des journalistes, des professeurs, des juges, des fonctionnaires. Tous arrêtés pour complot contre l’Etat ou terrorisme. Ne parlons pas des Kurdes que les militaires turcs -désormais totalement islamistes -massacrent dans le nord de la Syrie. Ni de ceux que l’Etat persécute à domicile. Plus de 100 maires issus du CHP (principal parti d’opposition) ont été arrêtés. Plusieurs ont commencé des grèves de la faim. Ce qui n’a pas empêché Erdogan de citer Ocalan, le leader du PKK, pour tenter de reconquérir le vote des Kurdes, si important à Istanbul. Il a même été jusqu’à leur concéder le statut d’ « êtres humains » dans un discours. Le signe d’un grand désespoir.

Le plus fort de café reste de voir cet autocrate népotique,dont la famille s’est gavée sur le dos de la Turquie grâce à la corruption, continuer à se présenter comme l’incarnation même des printemps démocratiques. Pleurant le chef des islamistes égyptien, Mohamed Morsi, mort d’une crise cardiaque pendant son procès, le président turc est allé jusqu’à comparer le futur maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, au général Sissi. Toutétait bon pour convoquer la hantise de l’ « Etat profond », cet appareil militaire qui a trop longtemps fait peur en Turquie. Pourtant, Erdogan a été battu, à plate couture.

La ficelle est devenue trop grosse. Surtout après avoir fait annuler les élections municipales stambouliotes pour tenter de renverser la tendance. A l’image des précédents scrutins, l’opposition a constaté des manœuvres inouïes. Comme la fermeture inopinée de plusieurs lignes de ferry, empêchant les habitants de quartiers connus pour leur opposition d’aller voter… Rien n’y a fait. Le ras-le-bol était trop grand, l’écart, trop fort, pour être niés. Cette fois, Erdogan a dû concéder sa défaite. Il ne tient plus ni Ankara ni Istanbul. Il garde la main sur l’Etat, la police et les prisons. Son soutien à l’axe irano-qatari, le bain de sang qu’il promet aux Kurdes en Syrie, n’ont pas fini d’empoisonner le monde.

Caroline Fourest
Marianne, 28/6/19