Le piège d’une guerre contre l’Iran

Les chancelleries sont en alerte rouge. Nous n’avons jamais été si près d’une guerre ouverte entre l’Iran et l’Arabie saoudite. Peut-être même entre l’Iran et les Etats-Unis. Ce qui entraînerait le monde dans un nouveau conflit mondial, aux effets potentiellement cataclysmiques.

On aurait tort d’y voir simplement le dernier épisode du conflit ancestral entre sunnites et chiites, ou même entre Perses et Arabes. Les deux géants du golfe Persique se disputent le leadership de l’islam politique depuis des décennies. Quand l’Arabie saoudite remportait le djihad contre l’Union soviétique en Afghanistan, avec le soutien des Américains, l’Iran des mollahs lançait une fatwa contre les Versets sataniques pour reprendre la main sur le leadership islamique. Chacun à leur façon, ils ont financé des groupes intégristes pour défendre leurs intérêts et marquer leur territoire. Depuis peu, leur guerre d’influence s’est mise à brûler d’un feu nouveau. Qu’on ne peut lire entre les flammes sans discerner une pièce ardente : le rôle joué par la confrérie des Frères musulmans pour attiser cette rivalité.

Pour le comprendre, il faut suivre les traces d’un Saïd Ramadan : gendre préféré du fondateur de la confrérie et accessoirement père de Tariq et Hani Ramadan. C’est lui qui a bâti la branche internationale des Frères. Sorti des geôles de Nasser, il n’a qu’une idée en tête : faire pousser des cellules fréristes, recruter et radicaliser les musulmans d’Europe, afin de renverser les régimes nationalistes arabes et de prendre sa revanche en Egypte. Un djihad politique qu’il va mener pendant des années grâce à l’argent et à la protection des Saoudiens… Avant de se retourner contre ses anciens protecteurs et de choisir le camp de Khomeyni. Bien plus politique, bien plus sophistiqué et surtout bien plus anti occidental.

Depuis ce tournant, la branche la plus iranienne des Frères est reconnaissable à sa détestation – quasi mystique – de l’Arabie saoudite. Son influence s’étend au sommet du régime des mollahs, où elle compte un puissant allié. L’actuel Guide suprême a traduit l’œuvre de Sayyid Qotb, le penseur le plus radical et violent des Frères musulmans, en farsi ! C’est dire si l’alliance est consommée. Cela ne signifie pas que tous les Frères se soient ralliés au régime iranien. Youssef al-Qaradawi, le théologien de référence de la confrérie, ne pourra jamais s’y résoudre. Sa haine des chiites est trop forte, surtout depuis que l’un de ses fils s’est converti au culte de l’imam caché. En revanche, le Qatar, ce nouveau bailleur de fonds du mouvement, a clairement rejoint l’axe islamiste anti saoudien, aux côtés de l’Iran et de la Turquie. En face, l’Arabie saoudite peut compter sur les Emirats arabes unis, qui partagent depuis peu sa hantise des Frères musulmans.

Quand on vous dit que l’Orient est compliqué… Une vraie poudrière. On tente d’y garder son calme malgré des provocations répétées. La semaine dernière, le cours de l’or noir s’est envolé. Deux pétroliers ont été visés par des mines dans le golfe d’Oman. Un mois plus tôt, les Emirats arabes unis se sont plaints d’ « actes de sabotage » contre deux pétroliers saoudiens… Dans quel but, si ce n’est provoquer une réaction militaire ?

L’escalade obligerait le monde à prendre parti. Les anti-impérialistes, et plus largement ceux qui détestent l’Amérique de Trump, choisiront l’Iran, bien plus malin en matière de propagande. Ses sites et ses alliés sont déjà prêts à les séduire. Les plus rusés des islamistes, les Frères iraniens, profiteront du chaos pour renaître. Il n’est pas difficile à semer. Il suffit de miser sur l’infantilisme irascible de leurs adversaires : Donald Trump et Mohammed ben Salmane.

Le nouveau prince dit réformiste d’Arabie saoudite est fou à lier. Son implication dans le meurtre du journaliste frériste Jamal Khashoggi ne fait aucun doute. Quand il n’exécute pas aussi ses opposants chiites à tour de bras, sa rage contre l’Iran se déchaîne au Yémen, où la guerre indirecte entre l’Arabie saoudite et l’Iran tue des enfants par dizaines de milliers, dans l’indifférence générale.

Depuis quelques semaines, nous risquons l’escalade directe. Si le président américain et le prince saoudien décident de répliquer aux provocations iraniennes, nous allons vers l’enfer. Militaire, propagandiste, civilisationnel, voire nucléaire. Espérons qu’ils ne tombent pas dans ce piège.

Caroline Fourest
Marianne, 23/6/19