Violence lesbophobe

L’image de leurs visages en sang, nez cassé par des petites brutes, a révolté le Royaume-Uni et bien au-delà. Avec beaucoup de cran et de dignité, Melania et Chris, ce couple de femmes agressé dans un bus, a raconté la scène, d’une sauvagerie, hélas, ordinaire. Des frustrés âgés de 14 à 18 ans, en pleine montée hormonale, se retrouvent seuls face à deux femmes indépendantes, qui s’aiment et sur qui ils n’auront jamais prise. Ils ne pourront ni croire les acheter comme des prostituées, ni s’imaginer les soumettre comme dans les films porno. Cette idée leur est visiblement insupportable.

Il faut qu’ils puissent marquer leur territoire, se défouler, se dire que ces femmes leur appartiennent quand même. En bande, comme des fauves, ils se lèvent, s’approchent et leur demandent de s’embrasser devant eux, pour qu’ils puissent mater. L’un d’eux leur jette même des pièces de monnaie. Comme à des singes. Comme à des femmes dans des vitrines. Soudainement, le bus n’est plus un bus. C’est un « peep-show ». C’est grisant. Mais le show tourne mal. La réalité les percute. Ces deux femmes ne sont ni à eux ni à vendre. Elles ne danseront pas pour eux. Elles ne s’embrasseront pas pour eux.

S’ils ne peuvent acheter ces corps et les soumettre, alors il faut les briser

Pis, après les avoir ignorés puis avoir tenté de plaisanter pour déjouer leur fantasme, elles leur tiennent tête. Le porno ne se déroule plus du tout selon le scénario escompté. C’est alors que leur violence physique explose. S’ils ne peuvent acheter ces corps et les soumettre, alors il faut les briser. Le nez et les côtes. Les frapper, les mater pour qu’elles baissent les yeux, comme des esclaves après une révolte.

Cette éruption de sauvagerie physique est destinée à les faire payer, à les salir, à les marquer du fer de la domination masculine. Je l’ai vécue à deux reprises. Une fois lors de mon tabassage par les nervis de Civitas en marge de leur manifestation contre le mariage pour tous. Des coups martelant ma colonne vertébrale au son de « sale pédale ». Et, quinze ans plus tôt, dans un bus de la petite ceinture. Nous sortions, ma compagne et moi, d’une projection tardive au Kremlin-Bicêtre. Un festival de films lesbiens. Dans ce bus, il n’y avait que des femmes et quatre petites brutes. Le fait de se sentir soudainement en minorité, dans cet espace confiné, les a littéralement fait dégoupiller. L’un d’eux a voulu donner un coup de coude à ma compagne. L’image d’après, il pendait au bout de mon bras. Et nous les jetions hors du bus. Nous étions la majorité ce jour-là. Cela n’arrive pratiquement jamais dans les cas d’agressions homophobes.

Dans le bus de Melania et Chris, le calvaire a duré jusqu’à l’arrêt suivant. Après les avoir tabassées, les petites frappes les ont dépouillées, avant de s’enfuir. Ils pensaient s’en tirer comme ça. Il y a quelques décennies en Angleterre, et encore aujourd’hui dans tant de contrées, cette violence quotidienne n’était jamais sanctionnée. Elle est approuvée, encouragée par la violence symbolique de la norme. Celle d’une société où les hétérosexuels se pensent les êtres supérieurs d’un ordre sexuel menacé par la transgression. D’où l’importance de rétablir cette égalité des droits, de faire tomber toutes les discriminations, d’éduquer contre les stéréotypes de genre, et de ne plus laisser passer. Grâce au cran de ces deux Londoniennes, qui ont porté plainte, les petits salopards ont été arrêtés. Celles qui leur ont tenu tête ne l’ont pas baissée. Elles leur ont fait honte.

Les victimes ne laissent plus passer, elles n’ont plus honte et osent parler

Un courage nécessaire dans ce climat empoisonné. En Angleterre, les crimes haineux à l’encontre de la communauté LGBT ont bondi de 147% à la suite du référendum sur le Brexit. C’est encore le cas cette année. En France, il ne se passe pas une journée sans un incident. D’après SOS Homophobie, 2018 a été « une année noire », marquée par « l’augmentation spectaculaire des signalements d’actes lesbophobes », + 66% d’agressions physiques signalées par rapport à l’année passée. Un niveau comparable au pic terrible d’agressions ayant suivi le débat empoisonné sur le mariage pour tous.

Ces chiffres alarmants ne veulent pas dire que la société soit plus homophobe. Ils disent aussi que les victimes ne laissent plus passer, qu’elles n’ont plus honte et osent parler. Reste à briser le cercle des agressions. Pour que nos couples, tous nos couples, n’aient plus peur de se tenir la main ou de s’embrasser.

Caroline Fourest
Marianne, 14/6/19